Romans de la rupture épistémologique : quelques rémanences philosophiques et poétiques, de Rabelais et Cervantès à Goethe et Flaubert

Michel Foucault, dans Les Mots et les Choses : une archéologie des sciences humaines (1966), montre que la configuration générale du savoir occidental évolue, du XVIe au XXe siècle, au gré de deux changements de paradigme ou « ruptures épistémologiques » qui séparent l’épistémè renaissante de l’Age classique, puis l’Age classique de la Modernité. Le Quichotte de Cervantès (1605-1615) est selon Foucault l’œuvre représentative par excellence de la première rupture épistémologique, car le divorce entre « les mots » et « les choses » s’inscrit au cœur de son dispositif narratif. Mais le trouble épistémologique qu’induit la progressive sécularisation de la pensée occidentale est déjà sensible par exemple dans le Tiers Livre de Rabelais (1546). Chez Rabelais et Cervantès, ce trouble épistémologique s’exprime d’abord par la mise en scène (comique) de la discorde des autorités « savantes » et, plus profondément, de la discordance des discours du « savoir », source d’une suspension sceptique du jugement. Ce travail s’attache à mettre en lumière, dans des fictions narratives qui prennent acte de la seconde rupture épistémologique du tournant des XVIIIe-XIXe siècles, certaines analogies structurelles et stylistiques avec les fictions critiques de la Renaissance finissante : dans Les Affinités électives de Goethe (1809) et Bouvard et Pécuchet de Flaubert (1881), œuvres de la conquête de la modernité, la remise en cause des discours savants hérités de la Raison des Lumières rejoint un esprit de rébellion antidogmatique et humoristique qui caractérisait certains textes troublés de la fin de la Renaissance : contre le mouvement de spécialisation des discours savants qui aboutit, à la fin du XIXe siècle, à l’éviction de la « littérature » hors du champ de la connaissance désormais réservé aux « sciences », Goethe et Flaubert revendiquent pour la fiction littéraire une légitimité inédite, conquise sur les baudruches des faux savoirs. Mots-clés : Cervantès, épistémè, Flaubert, Foucault, Goethe, ménippée, Rabelais, rupture épistémologique, scepticisme, sério-comique