Comment ‘envisionner’ un phénomène ? L’exemple de Horace-Bénédict de Saussure (1765)

Pour comprendre la construction du fait scientifique, il est nécessaire de tenir compte d’une dimension négligée par les historiens des sciences : les transformations du savant. À travers l’exemple de la découverte de la division des infusoires par Horace-Bénédict de Saussure en 1765, cet article étudie la nature de ces transformations et la manière dont elles s’opèrent. Leur reconstruction s’effectue ici par une analyse des cahiers de laboratoire du savant, qui font dans un premier temps ressortir les techniques de visualisation des êtres microscopiques. Peu à peu, Saussure se trouve pris dans des processus plus puissants, notamment l’envisionnement, qui consiste à parvenir à voir des choses que l’on n’a pas appris à connaître. L’élaboration de ce processus se laisse appréhender dans les cahiers à travers la construction des envisionneurs, c’est-à-dire des déterminations catégorielles-perceptives spécifiques qui permettent au savant de voir tels aspects du phénomène jusque-là inconnus, et par conséquent de le déterminer. Artisan de ses expérimentations aussi bien qu’ouvrier interne, le savant construit de nouveaux outils concrets mais aussi mentaux, ainsi qu’un contexte de réalité, le tout lui permettant de voir ce à quoi d’autres ne peuvent accéder faute d’avoir élaboré les mêmes outils. C’est pourquoi, face au fait scientifique, les envisionneurs constituent une forme d’évidenciation dont le rôle va bien au-delà de la seule conviction rhétorique.