Poésie de l’invention : rôle et discours de la poésie dans l’invention au XIXè siècle

Si la mise en mots de l’invention repose souvent sur des lettres, demandes de brevets et de financement, brochures descriptives, qui toutes relèvent du registre de la communication, la littérature a également contribué au XIXe siècle à la diffusion d’une science rendue visible par ses réalisations techniques, et qui se réaffirme comme proprement humaine en mettant en scène le moment de l’invention. Dans les publications de ce siècle, l’invention technique est en effet portée par deux séries d’œuvres distinctes selon qu’on parle prose ou poésie. D’un côté (et principalement) les œuvres en prose, abondantes et variées, déclinent volontiers l’invention suivant les deux modèles génériques de la biographie et du répertoire d’inventions et découvertes. Parallèlement, persiste une poésie de forme savante qui, sans être nécessairement l’œuvre d’écrivains de profession, s’adresse à un public manifestement plus éduqué et rare : cette poésie scientifique est une pratique constante et également répartie sur le territoire, jusqu’à la fin du XIXe siècle, et participe de ce fait à une forme de dissémination des thématiques scientifiques.

Introduction

Détrôné au siècle suivant par le savant-chercheur, l’inventeur n’est pas encore au XIXe siècle ce spécimen loufoque qui prêtera à rire dans les futurs concours Lépine. Au contraire, la France postrévolutionnaire voit le sacre de l’inventeur comme figure d’exception, dont la légitimité a été renforcée par l’essor des sociétés d’émulation et la mise en place des systèmes de brevets, maillon indispensable entre l’invention et le capitalisme naissant. La création de la Société des inventions et découvertes composée « d’inventeurs, de savants, d’artistes et d’amateurs […] sans prééminence entre ces quatre classes » comme l’annoncent en 1790 ses statuts, a préparé et facilité l’adoption d’une loi « relative aux découvertes utiles et aux moyens d'en assurer la propriété à ceux qui seront reconnus en être les auteurs », première pierre de notre législation sur les brevets. La monarchie de Juillet va également favoriser l’invention, notamment avec la loi de 1844 qui facilite le dépôt de brevet, puis la fondation en 1849 par le Baron Taylor de l'Association des Inventeurs et Artistes Industriels, qui marque le glissement vers un monde de l’invention divisé entre arts appliqués et mécanique, incluant désormais les ingénieurs. Le premier XIXe siècle est donc particulièrement attentif à l’inventeur, rouage précieux du nouveau système capitaliste ; c’est le temps des David Séchard, à la fois synthèse et référence d’un inventeur idéaliste sorti du rang, et au service du bien commun. Plus loin dans le siècle, en 1867, un pamphlet d’Yves Guyot défend explicitement un idéal de l'inventeur héraut de la société démocratique et républicaine, et constitue de ce fait un marqueur dans la construction médiatique cette fois du personnage d’inventeur.

La poésie scientifique : autopsie d’un genre

La poésie scientifique est un genre mystérieux et fantomatique : méconnu aujourd’hui, il était déjà négligé par les commentateurs au mitan du XIXe siècle, au faîte de la production pourtant. Tout au long du siècle, sa mort est annoncée et constatée, expliquée même, alors que les publications se maintiennent allègrement. Pareil à un serpent de mer, toujours cru mort, voire fossile, il donne de loin en loin des signes d’une vie discrète dans les profondeurs des bibliographies.

Introduction

et
Nous nous sommes engagés à partir de 2007, avec d’autres chercheurs, dans le projet Euterpe : la poésie scientifique en France de 1792 à 1939, parce nous nous étions heurtés, en suivant des voies diverses, à un obstacle commun. Nous trouvions au XIXe siècle, et parfois fort tard, des textes relevant d’un genre de poésie qui n’aurait pas ou plus dû exister à cette date. D’abord prises pour des isolats, ces œuvres, dont la science contemporaine constitue le principal sujet, s’avéraient assez nombreuses pour former une ligne continue, des lendemains de la Révolution jusqu’à l’aube du dernier siècle. Davantage, ces textes faisaient l’objet d’un intense débat, mobilisant durant toute la période des noms restés célèbres. Or de ces œuvres comme de ces polémiques les manuels d’histoire littéraire ne gardaient pas trace. Au mieux, ils rappelaient que la fin des Lumières et le Premier Empire avaient porté au firmament des poètes « didactiques » ou « descriptifs », comme Jacques Delille, chantre de l’histoire naturelle ou de la physique ; mais cette production n’avait pas de postérité

Table des matières

, et
Actes du colloque « La Poésie scientifique, de la gloire au déclin »,  Montréal, 15-17 septembre 2010 Table des matières Introduction 5 Vues d’ensemble : un débat insoluble ? 19 Muriel Louâpre – La poésie scientifique : autopsie d’un genre 21 Jean-Pierre Luminet – Renaissance de la poésie scientifique : 1950-2010 43 Un genre partout établi ? 67 Philippe Chométy – « Mûrir sans vieillir jamais ».

Signes fossiles dans la poésie scientifique du XIXe siècle

Relevant à la fois du genre didactique et épidictique, la poésie scientifique s’est donné pour objet principal au XIXe siècle la célébration du progrès, en ses grandes découvertes comme en ses grands hommes, héros positifs d’un merveilleux renouvelé. De la découverte du microbe aux techniques de l’accouchement, tout savoir scientifique et technique du siècle a été mis en vers et, le plus souvent, passé à la toise de l’alexandrin.