Présentation

La plupart des scientifiques s’entendent aujourd’hui pour penser que la biologie sera le paradigme scientifique du 21ème siècle. Dès le début des années 1970, le succès rencontré par certains essais de biologistes, comme ceux de Jacques Monod et de François Jacob, avait inspiré à de nombreux commentateurs l’idée qu’un « événement » intellectuel était en train de se produire : « Nous sentons, écrivait notamment Edgar Morin dans Le Nouvel Observateur, que toutes les grandes interrogations de ce siècle doivent de plus en plus se référer à la révolution biologique qui s’accomplit »[1].

Littérature, savoirs du vivant et histoire des sciences

Résumé : En convoquant une histoire historienne des sciences attentive à étudier le passé de la science pour lui-même et dans ses propres termes, l’étude des relations entre littérature et savoirs du vivant enrichit notablement son propos et se prémunit contre toute forme d’anachronisme. Des exemples puisés chez La Fontaine, Balzac et surtout Laurence Sterne illustrent la fécondité de cette démarche encore peu répandue. Inversement, en s’ouvrant à des discours dont les codes ne lui sont pas familiers, l’histoire des sciences trouve matière à repenser certains de ses paradigmes, pour ne pas dire mythes.

Variations Vésale. La mélancolie de l’anatomiste entre science et art Étude comparée d’un modèle esthétique et d’un paradigme scientifique

S’il est vrai que divers obstacles entravent l’exercice des arts et des sciences, nuisent à leur étude approfondie et en restreignent les effets heureux dans la pratique, je suis d’avis, Charles, Empereur très clément, qu’un sérieux préjudice est causé par la spécialisation excessive des disciplines auxiliaires de chaque art et, bien plus encore, par la répartition fâcheuse des activités entres divers praticiens.[1] André Vésale, La fabrique du corps humain, 1543.

Poétique et épistémologie du vivant dans l’œuvre scientifique et théâtrale de Georg Büchner

« Je passe mes journées avec le scalpel et mes nuits avec les livres […] », écrit Büchner à son frère Wilhelm en 1836. Büchner, qui était à la fois médecin et dramaturge, passionné par l’anatomie et la physiologie du cerveau, n’a jamais séparé son activité scientifique de son activité créatrice. Son « théâtre de l’anatomie » ne peut donc être compris sans tenir compte de sa pratique de la dissection, de la conception du vivant et de l’épistémologie qu’il a élaborées au fur et à mesure de ses recherches en médecine et en biologie, qui rejoignent ses préoccupations sur l’organisation sociale et le sens de l’histoire. L’œuvre littéraire et scientifique de Büchner manifeste une unité de sens qui trouve finalement son principe dans le corps, origine et fin de toute connaissance, en même temps que ressort principal d’une esthétique anti-idéaliste, qui veut exposer le vivant dans sa matérialité nue, dans son essentielle vulnérabilité. Cette esthétique porte la trace du geste de disjonction qui fonde l’anatomie dissectrice, élevant le fragment au rang de forme-sens qui, indépendamment des énoncés dont il est porteur, exprime la violence et la radicalité du geste qui découpe, décompose, morcelle pour donner à connaître.

Le vivant, l’organisme et la morphologie : repenser la forme au début du XIXe siècle. L’exemple de Goethe

Les nombreux essais qui encadrent La Métamorphose des plantes sont autant de récits qui analysent la formation scientifique de Goethe, son rapport aux savoirs du vivant, et la mise en forme littéraire d'une telle expérience. Ces écrits participent d'une pensée de la forme qui met en relation le sujet et les objets perçus (la nature) : c'est dans la conscience que s'élabore la mise en forme du monde et la mise en forme artistique. La morphologie devient une science de la métamorphose et permet de rendre compte de l'unité de la démarche scientifique et artistique de Goethe.

« L’acte pur des métamorphoses » – Aspects de la forme chez Valéry

Résumé: La conception de la forme défendue par Valéry dans sa poésie comme dans sa poétique déroge à la conception classique, aristotélicienne. Elle met en évidence dans sa réflexion et sa pratique l’importance du potentiel transformateur où la forme, emportée par le devenir, n’est que métamorphose. Ce faisant, sa poétique s’étaie sur une conception du vivant qui prend sa source dans le transformisme, paradigme qu’il contribue à prolonger et à étendre à d’autres savoirs que la biologie.

Les études littéraires françaises et la question de l’animalité (XXe-XXIe siècles) : bilan et perspectives en zoopoétique

Qu’il s’agisse de réfléchir sur l’animalité humaine ou les interactions hommes/bêtes dans les œuvres, d’interroger la possibilité pour le langage créatif d’exprimer des affects et des rapports non-humains au monde, d’examiner les reconfigurations de l’anthropocentrisme si ce n’est de prendre acte de « la fin de l’exception humaine[1]», la recherche collective sur l’animalité en littérature prend en France, depuis le milieu des années 2000, une ampleur jusqu’alors inédite.

Regain de Jean Giono : survivances d’un savoir panique du vivant

Le savoir scientifique concernant le vivant est somme toute un savoir récent. D’autres ont précédé, dont les mythes : celui de Pan a longtemps permis de donner forme et sens à la sauvagerie du monde. Et des écrivains semblent en avoir entendu les profonds échos au début du vingtième siècle. L’œuvre de Jean Giono, par exemple, vibre d’une conscience exacerbée de la vie – puissante, violente, presque incontrôlable – que « La trilogie de Pan » manifeste explicitement. La nature y est au premier plan : dans un environnement farouche, des forces élémentaires réveillent la part animale des personnages, leur part à la fois sombre et lumineuse, la plus vive. C’est au dernier opus de la trilogie, Regain, que nous nous intéressons en détail parce qu’il atteint un certain équilibre entre la terreur infligée par le dieu incarnant une monstrueuse nature et la lente compréhension du grand « mélange » brassant toutes les créatures vivantes en un immense corps cosmique. Examiner les manifestations de Pan dans ce roman conduit à se demander quel savoir du vivant – irréductible et pourtant progressivement domestiqué – il produit. Mais si Regain est un roman panique c’est aussi en ce que – par sa langue poïétique – il participe de l’énergie créatrice du vivant tout en se reconnaissant d’une autre nature.

Le darwinisme de Thomas Hardy : l’homme et la nature dans Tess of the D’Urbervilles

My pessimism – if pessimism it be – does not involve the assumption that the world is going to the dogs… On the contrary, my practical philosophy is distinctly meliorist. What are my books but one plea against « man’s inhumanity to man », woman, and to lower animals ?… Whatever may be the inherent good or evil in life, it is certain that men make it much worse than it need be…[1]   La parution de The Origin of Species en 1859 ouvre un vaste débat dans l’Angleterre victorienne.

Sciences, évolution et eugénisme dans Le Cimetière de Prague : construction du monstre juif et naissance de l’antisémitisme

Résumé : Depuis le XIXe siècle, les sciences du vivant font penser la littérature en la conduisant à s’intéresser aux questions héréditaires, eugénistes ou génétiques. Alors que la plupart des romans contemporains explorent les enjeux reliés aux avancées rapides des sciences du vivant et aux questionnements éthiques qui en relèvent, le dernier roman d’Umberto Eco nous plonge dans l’univers du siècle qui a vu naître ces sciences. Sans les aborder de front, Le Cimetière de Prague offre le recul nécessaire pour saisir l’entrelacement des discours sociaux de l’époque sur l'hérédité et la filiation avec le développement historique. Au cœur du roman se trouve la transformation du peuple juif en monstre représentant un danger fatal pour la civilisation occidentale. Pour déconstruire cette fiction, Eco inscrit en sous-texte de son roman le discours scientifique de l’époque, tel reconfiguré par les manipulations idéologiques dont il a fait l’objet. En retraçant, étape par étape, la création des Protocoles des Sages de Sion, le roman opère un dépassement discursif de la fable du complot juif, à laquelle il oppose une autre fabulation littéraire, celle que constitue le roman lui-même.

Le fonctionnement des langues: paradigme du vivant ?

Résumé : Du fait que la langue exprime de la manière la plus achevée sept caractéristiques définitoires de sa nature qui sont aussi des traits fondamentaux du vivant, l’analyse de son fonctionnement peut servir de paradigme à l’analyse du vivant. C’est l’hypothèse explorée par cet article qui passe en revue ces caractéristiques : /1/ Une irrégularité aléatoire à l’intérieur d’une régularité systèmique. /2/ Une créativité imprévisible à partir de constituants simples et peu nombreux. /3/ L’aptitude à intégrer l’hétérogénéité et à imbriquer des systèmes différents. /4/ L’aptitude à se transformer par delà les frontières catégorielles. /5/ La généralisation de la redondance comme outil de construction et de déconstruction. /6/ La soumission de l’émotion à la forme. /7/ Le pouvoir de simulation et de transposition.