Introduction

et
Ce recueil d’articles rassemble les actes d’un colloque de jeunes chercheurs, « Littérature et sciences au XIXème siècle », qui s’est tenu en 2015 à l’École Normale Supérieure d’Ulm. Ces travaux ont pour point de départ une enquête raisonnée sur la forme des croisements possibles entre des discours apparemment hétérogènes, en particulier par l’intégration de savoirs scientifiques au cœur de la création littéraire. Dans la continuité d’études transdisciplinaires portant sur la bipartition entre les lettres et le savoir au XIXème siècle, il s’agit d’envisager en diachronie l’émergence d’un partage pérenne entre deux champs souvent jugés irréconciliables, en s’interrogeant sur ce que les pratiques, les discours et les méthodes scientifiques ont pu apporter à la création littéraire durant cette période, mais aussi en quoi un regard informé par l’histoire des sciences et les technologies actuelles peut enrichir la lecture des œuvres de l’époque. Sous quel visage la science s’invite-t-elle dans les romans, la poésie ou la critique ? Est-elle un contenu, une méthode, une forme discursive, une source d’inspiration ? Fait-elle autorité, constitue-t-elle un repoussoir ? Et que peuvent apporter les connaissances historiques et scientifiques d’aujourd’hui pour la lecture des textes d’alors ? Les diverses contributions de ce recueil s’attachent à définir en commun une cartographie de ces effets de convergence, à travers des études de cas s’inscrivant sur la limite, souvent floue et poreuse, qui sépare la littérature et la science, autant qu’elle les rassemble. Mots-clés : Savoir, Sciences, Littérature, Épistémologie, Scientificité, Littérarité, Transdisciplinaire.

Des coups de marteau dans la langue des dieux. Mettre en vers le technolecte dans un siècle positiviste

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, et quoique l’histoire littéraire ait plutôt minimisé le fait, la poésie scientifique n’a pas disparu. Elle est en fait florissante, bien que particulièrement soumise à débat (signe patent : le patronyme de l’abbé Delille est devenu une insulte). L’un des points nodaux à propos duquel les couteaux sont tirés est l’utilisation des technolectes. D’un côté, il y a ceux qui doutent, et leur refus repose à la fois sur une question de fond (la poésie est subjective, le terme technique est par définition monosémique et impersonnel) et de forme (les néologismes scientifiques sont des mots longs aux sonorités barbares). De l’autre côté, leurs adversaires appellent cette union de leurs vœux en alléguant surtout le droit à la justesse poétique : le poète veut nommer justement les choses qu’il chante, tout particulièrement en ce siècle marqué par l’aspiration empiriste. Cette étude vise à mettre au jour les difficultés pratiques d’une telle union par le biais d’analyses de détails du corpus poétique. Car, si la majorité des poètes remarque bien les difficultés d’un tel transfert lexical, force est de constater que la production de la seconde moitié du siècle, sous l’ère écrasante de la pensée positiviste, cherche à nommer justement mais aussi à jouer – voire à jouir – de ces sonorités barbares. Mots-clés : Technolecte, Poésie, Science, Versification.

La Vie des abeilles de Maeterlinck : le « vol nuptial » de la vulgarisation et du symbolisme

La critique s’est efforcée de comprendre les implications philosophiques du tournant naturaliste opéré par Maeterlinck avec La Vie des abeilles, mais n’a montré qu’un intérêt timide pour ses liens avec la vulgarisation. Le but de cette étude est précisément d’analyser comment La Vie des abeilles constitue l’héritage et le prolongement de la poésie didactique de Virgile 20 sous la forme d’une vulgarisation symboliste. Si le dramaturge de Pelléas et Mélisande propose un théâtre de l’abeille capable de dévoiler les merveilles de l’entomologie en préservant la marge de mystère commune à la science et à la poésie, son récit ne se limite pas à une transposition didactique du savoir apidologique. Maeterlinck utilise aussi la vulgarisation pour formuler un discours autonome, apte à définir un symbolisme désormais basé sur les acquis de la science, et qui trouve en elle le renouvellement de sa poétique de l’inconnu. Mots-clés : symbolisme, vulgarisation, poésie scientifique, théâtre, admiration, merveilleux, science, entomologie, abeille, Virgile, Delille, Jean-Henri Fabre.

Zola avant Durkheim. Lectures croisées d’Hippolyte Taine et de Claude Bernard

Bien que Zola et Durkheim ne se soient pas connus, leurs contributions respectives à la littérature et aux sciences humaines présentent certaines affinités. Il est en particulier frappant de saisir des convergences théoriques et d’appréhender des références communes dans Le Roman expérimental (1880) et Les Règles de la méthode sociologique (1895). C’est que le romancier et le sociologue ont tous deux subi une double influence : celle du positivisme d’Hippolyte Taine et celle de la méthode expérimentale de Claude Bernard. Mots-clés : Naturalisme, Sociologie, Roman expérimental, Milieu, Zola, Durkheim.

Quand les physiologies s’invitent dans les encyclopédies

L’article étudie les relations entre littérature et science au XIXème siècle en France à travers la mise en rapport du genre littéraire des physiologies et celui des dictionnaires et des encyclopédies. À partir de l’analyse détaillée de quelques exemples précis il décrit la dynamique des échanges entre des textes de statuts différents : les écrits assimilés à la littérature industrielle destinée au grand purlic (les physiologies) d’une part les ouvrages de référence voués à la diffusion du savoir d’autre part. Il montre la porosité des frontières entre ces genres en ce qui concerne la connaissance de la société contemporaine au XIXème siècle et invite à en interroger les effets. Mots-clés : Savoir pré-sociologique Encyclopédies Physiologie Dictionnaire.

Sciences psychologiques et style : la valeur heuristique de la métaphore dans De l’intelligence (1870) d’Hippolyte Taine

Hippolyte Taine est le principal artisan du renouveau des sciences psychologiques dans la seconde moitié du XIXème siècle. De l’intelligence (1870), son ouvrage capital, promeut une psychologie expérimentale, conçue sur le modèle des sciences naturelles et soutenue par la physiologie. Dans Les Philosophes du XIXème siècle en France (1857), Taine dénonçait déjà chez les spiritualistes une « métaphysique des métaphores », abstraite et pédante, éloignée de l’esprit scientifique et des valeurs classiques de la langue française – précision, clarté et concision. L’ouvrage de 1870 témoigne pourtant de la tendance très nette du philosophe à filer ses métaphores : la prétendue transparence de l’énoncé scientifique semble avoir partie liée au déploiement du sens figuré et aux vibrations suggestives d’un écho. Alors que De l’intelligence fait la réputation de Taine comme naturaliste et comme savant, l’ouvrage aboutit à un paradoxe qui n’est qu’une concession inavouée : l’image promue au rang d’outil heuristique ne contredit plus le savoir positif mais se substitue à lui. Mots-clés : Style scientifique, Abstraction, Image, Sensation, Métaphore, Psychologie, Philosophie, Spiritualisme, Claude Bernard, Taine.

L’impact de la physiologie dans la critique littéraire de la fin du XIXème siècle : l’exemple de Claude Bernard

Aux côtés de Darwin et Pasteur, Claude Bernard figure comme l’un des scientifiques les plus influents de la seconde moitié du XIXème siècle. Loin de se cantonner à la médecine, ses théories, dont la fameuse méthode expérimentale, vont trouver un écho décuplé dans d’autres disciplines – la philosophie avec Bergson, la sociologie avec Durkheim... Mais c’est dans la critique littéraire que cette circulation interdisciplinaire est la plus remarquable ; outre Zola, pour qui la référence bernardienne est prétexte à la caractérisation de l’esthétique naturaliste tout entière, les références explicites au savant se retrouvent chez des auteurs non moins éminents de l’époque, tels Renan et Brunetière. À l’heure où la critique esthétique fait le 15 procès de sa propre subjectivité, la méthode expérimentale semble en effet fournir au discours littéraire les moyens de son objectivation et de sa légitimation. Mais les emprunts à Claude Bernard sont bien plus nombreux et complexes que la simple « imitation » d’une méthode : imprégnation, transpositions, réappropriations... L’impact de Claude Bernard dans la critique littéraire de cette fin de siècle reste donc à déterminer, notamment pour restituer sa place véritable au cœur des débats qui opposaient alors vigoureusement critiques « scientifiques » et « impressionnistes ». Par cette identification des transferts textuels, il s’agit également d’étudier la façon dont la critique littéraire s’élabore sur le modèle d’une dialectique du vivant. Mots-clés : Claude Bernard, Critique, Interdisciplinarité, Physiologie, Méthode.