Cette cinquième livraison de la revue Epistemocritique pourrait être placée sous l’égide de Goethe, dont la pensée esthétique et épistémologique est mise à l’honneur dans plusieurs études. Outre ses travaux en optique, Goethe a œuvré dans de nombreux domaines scientifiques : botanique, anatomie, physique, géologie, météorologie, etc. Ses théories sur l’émergence des formes naturelles et sur la perception ont intéressé aussi bien les scientifiques que les écrivains, contribuant ainsi à tisser des liens entre dynamique de la forme et discours de la biologie.

Michael Jonak s’attache ici à l’usage fait par Emerson du concept de métamorphose, dont les racines plongent dans le travail de Goethe sur la morphologie des plantes. Cette notion permet d’envisager l’émergence des formes naturelles comme un processus dynamique et de rompre ainsi avec le paradigme de la classification dominant au 18ème siècle. La théorie goethéenne de la métamorphose fournit à Emerson une métaphore mobile pour fonder une « science de l’esprit » qui culminera dans le projet inachevé d’une Histoire naturelle de l’intellect. Elle est également au cœur de sa théorie de la perception – ce qu’Emerson appelle la « perception poétique de la métamorphose » – qui ouvre la voie à un mode de pensée relationnel, oeuvrant à l’unité poétique du monde grâce au travail de l’analogie et de l’imagination créatrice.

Cette épistémologie du vivant est repérable dans de nombreux textes littéraires, où elle informe non seulement l’écriture mais aussi la dynamique mémorielle. Anne Bourse examine les affinités qui unissent cette épistémologie au roman généalogique à partir de trois oeuvres paradigmatiques d’Émile Zola (Docteur Pascal), William Faulkner (Absalom, Absalom !) et Ricardo Piglia (Respiración artificial). La lecture croisée de ces romans montre que le travail de reviviscence du passé mené par les héritiers ne peut être fécond qu’à se faire pleinement historique, c’est-à-dire à épouser les modes de transmission du vivant, avec leurs hasards, leurs défaillances et leur errances. Le roman généaologique, dans la tension qu’il instaure entre survie de la lignée et désordres héréditaires, s’avère ainsi être une véritable « machine » à produire de la transmission, le site d’inédites « formations de formes » susceptibles d’enrichir profondément ce que Canguilhem appelle la « connaissance de la vie ».

Hildegard Haberl aborde elle aussi la question de la mémoire et de la transmission, non plus sous l’angle de la génétique cette fois, mais à travers deux dispositifs de conservation du savoir collectif : l’archive et la copie. La mise en scène narrative de ces pratiques par Goethe (Les Affinités électives) et par Flaubert (Bouvard et Pécuchet) réfléchit non seulement le rôle de la littérature en tant que mémoire discursive et témoin de l’historicité des savoirs mais aussi celui de l’auteur en tant qu’archonte, c’est-à-dire interprète et critique du savoir et de son archivage. Tout en soulignant le plaisir de la scription, cette critique débouche chez les deux auteurs sur une revalorisation de l’imaginaire – à côté de la mémoire et de la raison – dans un nouveau partage du savoir.

Bénédicte Abraham aborde un autre aspect de l’épistémologie goethéenne en s’attachant aux différents emplois des notions de « force » et d’ « énergie » dans Faust I. Comme elle le rappelle, la force (Kraft) est, dans la langue allemande, indissociablement liée à l’effet qu’elle produit, à la réalisation efficace de son action. Elle ne peut donc être pensée sans son corollaire, la Wirkung (l’effet) qui désigne l’actualisation d’un pouvoir. L’association de ces deux termes dans la tragédie de Goethe sert une apologie de l’action, qui a pour support épistémologique la notion de force en tant qu’elle est potentialité de l’être réalisée dans l’action, vie engendrée par l’être en mouvement.

Ce numéro contient également un dossier consacré aux « fossiles en évolution ». Les contributions présentées dans ce dossier sont issues du dernier Congrès des dix-neuvièmistes à Salt Lake City en octobre 2009.

Claude Millet propose une lecture « écologiste » du roman de Rosny aîné, La Mort de la terre. Projetant l’histoire humaine dans la très longue durée de l’histoire du vivant, ce roman annonce le triomphe du règne minéral et la disparition de la race humaine sous l’effet de transformations climatiques auxquelles les hommes ont dû s’adapter. S’appuyant sur l’évolutionnisme pour engager une critique radicale de toutes les formes d’organicismes politiques, cette fable des « derniers hommes » peut se lire à la fois comme une confirmation du darwinisme et comme une dénonciation de tous les darwinismes sociaux de son temps.

Michel Pierssens se penche sur ces lieux de mémoire que sont les ruines , « monuments fossilisés » d’un passé aboli, dont il propose une lecture renouvelée. Plutôt que de les envisager comme symptômes d’une pathologie mélancolique ou comme allégories de l’éphémère dans sa tension avec l’éternité, il propose de les considérer comme lieux d’inscription d’une épistémè émergente qui va traverser tout le 19ème siècle et qui permet de penser ensemble ordre et désordre, mémoire et créativité.

Muriel Louâpre s’interroge sur le déclin de la poésie scientifique comme mode légitime de diffusion des savoirs au cours du 19ème siècle. Très tôt menacé par la fossilisation, ce genre exhibe peut-être le plus clairement les raisons de son extinction dans le traitement qu’il réserve aux objets fossiles. En effet, la paléontologie impose vers 1860 une méthode généalogique et probabiliste de reconstruction du passé, qui consiste à remonter le fil du temps pour faire des hypothèses sur le passé. Or la poésie scientifique reste prisonnière de l’illusion historiciste et de ses enchaînements chronologiques, décevant ainsi l’horizon d’attente du 19ème siècle que la paléontologie a formé à une remontée archéologique du sens. Si la poésie scientifique s’est condamnée à devenir fossile à son tour, c’est finalement qu’elle n’a pas su retenir la leçon des fossiles et qu’elle a confondu la mémoire avec l’histoire.

Pour finir, Paule Petitier se tourne vers la notion d’« arrêt de développement », utilisée comme principe explicatif en anatomie comparée, dont elle analyse l’usage chez Quinet et Michelet. Chez le premier, elle sert une vision totalisante de l’évolution comme déploiement de formes successives, fixées dans une sorte de mémoire immanente de la nature qui serait prête à se prolonger dans l’histoire écrite par les hommes. Chez Michelet en revanche, l’arrêt de développement signale à la fois une anomalie du cours de l’histoire, une évolution bloquée et le retour à un stade antérieur à la différenciation, le ressourcement au « fleuve vivant » et à son unité. Transposée en histoire, la notion sert ainsi deux visions de l’évolution et deux poétiques de l’histoire distinctes : clef de voûte d’une poétique de la totalité et d’une vision apollinienne du développement historique chez Quinet, elle sert chez Michelet une poétique dyonisienne du devenir.