Editorial.

Cette huitième livraison d’Épistémocritique s’ouvre résolument à la diversité pour explorer quelques-unes des voies émergentes dans le champ des relations entre savoirs et littérature. La première d’entre elles, l’écocritique – connue aussi sous le nom de « critique environnementale” – est déjà solidement établie dans le monde anglo-saxon mais elle commence seulement à pénétrer la critique de langue française. Or, les questionnements sur les relations entre l’homme et son environnement sont apparus très tôt dans la littérature comme le montre Caroline de Mulder, en se tournant vers l’ancêtre de ce que l’on nomme aujourd’hui écopoésie (ecopoetry). Contemporaine de la poésie industrielle, la poésie « écologique » s’est employée, dès le dix-neuvième siècle, à dénoncer les dégâts environnementaux provoqués par l’homme. Le déclin de l’approche romantique de la nature et l’essor de l’industrie ont favorisé l’apparition de cette poésie qui mettait l’accent sur l’image d’un écosystème à l’intérieur duquel les différents éléments naturels apparaissent comme interdépendants tout en arborant un profond scepticisme envers la technique et le monde technologique.
Un autre domaine aujourd’hui émergent dans le champ de l’épistémocritique est la neuroesthétique, qui s’est développée dans le sillage des neurosciences. Ces dernières ont pris un caractère paradigmatique dans les années quatre-vingt-dix, nous permettant de renouveler nos conceptions des rapports entre corps et esprit, perception et cerveau, mémoire et imagination, etc.. Dans un contexte de naturalisation de la connaissance, leur impact s’est manifesté bien au-delà des frontières de la science, notamment dans le domaine de l’esthétique dont elles ont contribué à redessiner le paysage et à reconceptualiser certains thèmes fondamentaux. Cette évolution a favorisé l’émergence de nouvelles disciplines, comme la neuroesthétique, mais aussi de nouvelles formes poétiques qui tentent de ressaisir l’activité créatrice en mobilisant les ressources du neuronal. Lorand Gaspar, à la fois poète et chirurgien qui, depuis 2002, poursuit des recherches en neurosciences aux côtés de Jacques Fradin à l’Institut de Médecine Environnementale, est un bon exemple de cet intérêt nouveau pour le cerveau. Marie-Antoinette Laffont-Bissay montre le rôle joué par les neurosciences dans son dernier recueil, Derrière le dos de Dieu (2010), et en particulier dans la section intitulée « Neuropoèmes », où elles soutiennent une appréhension holiste de l’être humain, envisagé comme totalité corps-esprit-cerveau. Hervé-Pierre Lambert porte un regard inédit sur la synesthésie, envisagée à la fois comme phénomène neurologique et comme expérience vécue par des artistes qui en ont fait une source de créativité et l’origine d’un projet esthétique original. L’œuvre de Carol Steen, artiste synesthète, vient illustrer le processus de transposition plastique qui permet de donner une représentation visuelle à une sensation auditive ou tactile.
Les études culturelles représentent un autre paradigme que l’épistémocritique pourrait investir avec bénéfice, en particulier sur les questions liées au genre et au postcolonial. Dans cette optique, Nathalie Merrien étudie l’usage que les colons anglais firent de diverses sciences, et notamment de la biologie, pour construire l’image de l’Inde éternelle : linguistes, géographes, historiens, botanistes, philosophes, économistes, politiciens, anthropologues, biologistes et médecins mirent leur savoir au service de l’Empire, provoquant ainsi une dérive du biologique vers le culturel dont témoigne une grande partie de la fiction de l’époque coloniale et postcoloniale.
Françoise Willmann se tourne vers une autre problématique chère aux études culturelles : la mémoire. Dans le roman à succès de Daniel Kehlmann, Les Arpenteurs du monde, Alexander von Humboldt et Carl Friedrich Gauss, deux personnages historiques contemporains l’un de l’autre, héros incontestés de leurs sciences respectives, sont recréés à la faveur d’une charge portée avec irrévérence et dérision. La fiction vient ainsi se substituer à la mémoire dans une démarche qui entérine le désenchantement contemporain à l’égard de la science en même temps qu’elle met en évidence le présentisme dénoncé par François Hartog : désormais la formule « la mémoire, le patrimoine, l’identité » fait place à « ma mémoire, ce qui pour moi est patrimoine, mon identité, maintenant ».
Les deux dernières études abordent des questions plus proprement épistémologiques, à la charnière entre philosophie du langage et épistémocritique. Christophe Schinckus se tourne vers une théorie négligée par la critique littéraire, la « créatique » de J. I. Isou. Loin de se résumer à l’importance décisive accordée à la lettre et au signe, ce mouvement véhicule également une épistémologie singulière qui implique un double mouvement d’« accueil du passé, pour son enrichissement, sa sélection, sa transformation » et de distanciation par rapport aux savoirs acquis. Soulignant, à côté de l’obstacle de l’acquis, l’obstacle ontogénétique, l’obstacle didactique et l’obstacle culturel, la Créatique d’Isidore Isou exhibe des similitudes rarement soulignées avec l’épistémologie bachelardienne. C’est une autre position épistémologique, encore influente en philosophie du langage, qu’analyse Sylvain Le Gall : celle de Nelson Goodman, éminent représentant du relativisme ontologique au XXème siècle. Pour discuter les implications du nominalisme de Goodman, l’auteur s’appuie sur la fameuse invention par ce dernier de l’étrange et fascinant prédicat grue, mot-valise qui est une contraction de « green » et « blue ».