Résumé/Abstract

La présence des théories de l’évolution et, en particulier, des références darwiniennes dans la fiction britannique contemporaine est notable et a fait l’objet de plusieurs études récentes1. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer et, parmi eux, le développement d’un courant qualifié de néo-victorien, qui réunit des œuvres dont l’intrigue se situe en totalité ou pour partie au XIXe siècle. Sally Shuttleworth a pu mettre en relation la floraison de ces romans dans les années 1990 avec la politique menée par le gouvernement de Margaret Thatcher. Selon Shuttleworth, ce choix narratif permettait une double critique, par une discussion des structures de la famille victorienne exaltées par M. Thatcher comme un modèle d’ordre et de stabilité et par la mise en perspective du XIXe siècle anglais à un moment où le gouvernement s’en servait pour justifier une forme de darwinisme social2. L’œuvre d’Antonia S. Byatt s’inscrit pour une large part dans ce champ, en accordant une place importante à l’époque victorienne, que tout le récit y prenne place3 ou qu’il se construise dans l’alternance des deux plans temporels4.

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Cette quatorzième livraison de la revue Epistémocritique est placée sous le signe de la greffe, métaphore que savants et écrivains ont mobilisée de façon massive pour figurer l’opération leur permettant de féconder leur propre domaine par des apports étrangers. Si les tensions entre les sciences et les lettres ont fait l’objet de dramatisations diverses, il n’en reste pas moins que les idées et les représentations n’ont jamais cessé de circuler d’un domaine à l’autre, de percoler d’un discours dans l’autre, selon des modalités aussi diverses que variables. Si elles existent donc bien comme des entités séparées, à travers des pratiques et des institutions, la navigation entre sciences et littérature reste toujours possible : la culture littéraire peut être utilisée comme véhicule du savoir et les savoirs peuvent féconder le terreau de la culture. En témoignent les œuvres et les réflexions de nombreux écrivains dans lesquelles on trouve la trace d’une imbrication active entre les savoirs et la fiction. De ces interactions, les schémas dualistes parviennent cependant mal à rendre compte, car ils ne tiennent pas compte de la complexité des rapports entre les deux domaines, négligeant par exemple le fait que les divisions en domaines culturels ne recouvrent que partiellement les partages disciplinaires, que certains savoirs possèdent un mode d’existence transdisciplinaire (par exemple, il existe un « savoir de la vie » qui dépasse les frontières de la biologie) et que l’émergence de nouveaux savoirs peut à certaines époques engendrer de nouveaux modèles d’interdisciplinarité (c’est le cas par exemple de l’écologie). De même, le paradigme à l’intérieur duquel se négocient les rapports sciences/littérature peut être plus ou moins « mathématisé », plus ou moins « narrativisé», et susciter des résistances plus ou moins grandes de part et d’autre. D’où la difficulté d’établir des périodisations strictes dans l’histoire des « deux cultures », qu’il semble plus pertinent d’envisager sous l’angle de la confrontation que dans la perspective d’un « divorce » ou d’une « guerre ». À cet égard, on peut rappeler que « confrontation » a d’abord signifié « partie adjacente de deux propriétés », puis « rapprochement de deux choses en vue de leur comparaison », ce qui constitue une incitation à comparer plutôt qu’à opposer en termes dualistes.
Or la manière la plus heuristique de « confronter » sciences et littérature n’est pas de les opposer à partir d’un tableau de traits respectifs ni de les subsumer sous une notion unificatrice mais bien d’interroger les conditions de possibilité de leur rapprochement. C’est dans cette optique qu’Anne-Gaëlle WEBER propose d’utiliser la métaphore de la greffe comme instrument heuristique pour cerner les différentes formes d’interaction entre sciences et littérature. Comme elle le rappelle en effet, aux XVIIIe et XIXe siècles, la greffe a souvent joué le rôle de point de rencontre, parfois polémique, des discours littéraires et savants. Partant du traitement réservé aux récits de greffe par les savants et les écrivains, elle interroge dans son étude leurs rapports réciproques, leur concurrence possible dans le domaine de la connaissance savante, mais aussi la manière dont se constituent l’une par rapport à l’autre la « connaissance de l’écrivain » et la « connaissance du savant ».
Parmi les innombrables techniques de greffe végétale répertoriées en 1821 par André Thouin, Professeur de Culture au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, dans la Monographie des greffes, émergent trois grands types de pratique : la greffe en écusson, la greffe en flûte et la greffe en couronne. La première consiste à insérer dans l’écorce taillée en T d’une branche ou d’un tronc la branche du greffon ainsi qu’une partie de son écorce, taillée en écusson. La seconde revient à évider l’écorce du porte-greffe pour y insérer exactement le greffon. La troisième, qui permet de rajeunir les vieux arbres, repose sur l’introduction, entre l’écorce et le tronc coupé, de jeunes greffons de la même espèce.
La métaphore de la greffe végétale peut être utilisée, jusqu’à un certain point, pour décrire la pratique de l’écriture, littéraire et savante, qui repose sur l’insertion, en son sein, d’un élément « étranger » issu de la sphère opposée ou bien encore, sur l’articulation entre un « fond » littéraire ou savant et une « forme » littéraire ou savante. Mais le mot de greffe désigne encore aujourd’hui aussi bien le geste de l’horticulteur que son résultat. La figure de la greffe pourrait désigner ainsi l’étude critique, nécessairement rétrospective, des modes d’articulation de la science et de la littérature ou du discours scientifique et du discours littéraire, la manière dont ces analyses rétablissent des fractures ou des sutures là où il n’en eut peut-être pas, voire qualifient de « scientifique » ou de « littéraire » ce qui n’apparaîtrait pas nécessairement comme tel aux yeux d’un lecteur ou d’un auditeur contemporain.
La manière dont nous envisageons les rapports entre l’une et l’autre sphères, à partir de corpus littéraires et savants, tient autant à nos propres pratiques et à nos lectures souvent rétrospectives, parfois anachroniques, qu’à l’usage plus ou moins explicite, par les écrivains et les savants, de discours, de thèmes ou de poétiques empruntés à des sciences ou à des littératures. À une greffe poétique se superpose ainsi une greffe critique.
Greffes en écusson
Mais comment expliciter, en termes critiques et poétiques, les trois grands modèles de greffes les plus usités ? Il y a « greffe en écusson » lorsque les études consacrées au rapport entre la science et la littérature procèdent de la mise en évidence de la possible compatibilité des deux sphères, par le biais d’une analyse du contexte historique et culturel de l’élaboration et de la réception des œuvres et des théories, par le biais d’une observation des discours sur la science et la littérature, que ces termes soient ou non avérés. Le tronc ou la tige pourraient alors être la théorie savante ou l’œuvre littéraire tandis que l’écorce serait constituée par les discours des académies, des institutions et des auteurs eux-mêmes sur la science et sur la littérature. Ces approches critiques, à la fois historiques et poétiques, ont à traiter souvent de la « séparation des sciences et de la littérature » supposée caractériser le XIXe siècle et empêcher peu ou prou que ces disciplines ne communiquent. Il ne s’agit pas alors de nier cette séparation mais d’observer, souvent en acte, aux points d’opposition, l’élaboration commune de critères de scientificité et de littérarité. Mesurer l’écart entre l’inévitable réduction d’une époque à une grande tendance et la longue polémique qui a conduit à cette apparente distinction.
Les présupposés sont multiples : il faut partir du principe d’une étrangeté des discours littéraires et savants, donc postuler que l’on peut distinguer « l’écorce » du « tronc » sans négliger pour autant l’importance de l’une ou de l’autre : la suture des écorces est essentielle pour que la greffe prenne. Le discours de la science ou sur la science n’est pas toujours la science, même si certaines disciplines savantes ne peuvent se passer du discours ou du récit ; le discours sur la littérature n’est pas nécessairement la littérature ; et cependant, sans nier la dichotomie établie par Hans Reichenbach entre le contexte de découverte et le contexte de justification[1], on peut considérer que le second peut avoir de l’influence sur le premier, quand il s’agit en tout cas d’observer la réception par les savants ou les écrivains des travaux opérés dans les sphères connexes, voire même l’influence qu’a pu exercer a priori telle théorie ou telle œuvre sur l’élaboration de nouveaux genres littéraires ou de découvertes savantes. D’une certaine manière, les analyses littéraires qui s’inscrivent dans cette pratique de lecture traitent des sources, des influences et des emprunts : elles montrent que ces « échanges » ne laissent en général indemnes ni la sphère de départ ni le domaine d’arrivée. En explorant les relations entre la physique moderne et le roman contemporain, Dilmac BETíœL ne se contente pas de plaider, par analogie, pour la fonction épistémologique de la littérature ; elle montre surtout que les emprunts faits à la physique, une fois retravaillés, sont la pierre de touche d’une réflexion de la littérature sur elle-même. Thomas KLINKERT s’intéresse, dans le même esprit, au double « codage » dont font l’objet les éléments épistémiques que la littérature emprunte à la science : tout en conservant leur signifié littéral qui leur permet de fonctionner au plan cognitif, ces éléments épistémiques remplissent, du fait même de la greffe, une fonction esthétique qui passe par un processus de « recodage». L’auteur montre, à l’exemple de romans d’Adalbert Stifter et de Flaubert, comment l’appropriation de divers savoirs permet aux deux auteurs d’inventer des procédés narratifs qui anticipent des procédés typiques de la littérature expérimentale du XXe siècle.
Les analyses « en écusson » de l’articulation des discours littéraires et savants traitent donc avant toute chose de la possible compatibilité entre discours, logique et pratique littéraires ou savants, sans pour autant nier leur essentielle étrangeté. Or cette compatibilité ne se mesure pas seulement par les textes ou les discours mais aussi à travers les institutions, littéraires ou savantes, qui déterminent la place et le statut respectifs des uns et des autres. En témoigne l’étude de Paul BASTIDE et Treyvis DAVID, consacrée à la persona de l’académicien, dont ils cherchent à cerner la figure à travers le discours de réception d’Édouard Estaunié à l’Académie française : en effet, son double statut de romancier et de scientifique donne à Estaunié un statut ambigu qui reflète la double tension entre science et littérature d’un côté, ingénieurs et professeurs d’universités de l’autre, qui s’est développée en France avec la création et le développement de l’École Normale Supérieure, en opposition avec l’École Polytechnique. Le discours d’Estaunié, ainsi que les réponses qui lui ont été apportées par les Académiciens, témoigne d’une difficulté à concilier les deux statuts d’écrivain et de savant, à une époque où le monde scientifique gagne en importance symbolique.
C’est à partir d’un tout autre point de vue que Marie CAZABAN-MAZEROLLES cherche à mesurer la compatibilité des discours scientifique et littéraire : l’objet qu’elle se donne, la mort, est en effet voué à demeurer réfractaire non seulement à la science, mais aussi au discours et à la pensée, étant l’inconnaissable sur lequel achoppent tous les savoirs. Or dans La Possibilité d’une île (2005), Michel Houellebecq aborde la question dans une perspective darwinienne et naturaliste qui fait apparaître les personnages du roman d’abord comme des corps, en tant qu’exemplaires d’une espèce elle-même resituée au sein du monde animal, et non en tant que personnes ; ce qui a pour effet de nous interroger sur la compatibilité des perspectives scientifique et humaniste sur le vivre et le mourir, tout en faisant de l’auteur un « témoin privilégié d’une mentalité devant la mort » (Gilles Ernst).
Greffes en flûte
De tous les types de greffe, la greffe en flûte est celle qui dissimule le mieux le résultat de la greffe. Elle établit un continuum entre texte littéraire et discours savant. Rétrospectivement, la pratique critique de la « greffe en flûte » est celle qui met en évidence des outils ou des méthodes communs aux pratiques littéraires et savantes, soit pour observer la spécificité de l’usage que fait l’une ou l’autre sphère de ces outils, soit pour mettre en évidence des constantes rationnelles ou imaginaires plus larges qui s’incarnent dans le discours des sciences ou dans celui de la littérature. On peut, comme le fait Bertrand MARQUER, estimer la part de la fiction littéraire dans la nosographie du XIXe siècle et mettre ainsi en lumière le rôle joué par la littérature non seulement dans la diffusion mais également dans la fabrication d’idéologies scientifiques ; on peut également, à la manière de Jean-François CHASSAY, montrer combien la fiction littéraire a pu devancer et influencer les études génétiques dans l’élaboration d’une véritable idéologie scientifique ; on peut encore, comme le fait Caroline de MULDER, montrer le rôle de la littérature populaire dans la diffusion des représentations de l’aliéniste au 19ème siècle, représentations qui anticipent la figure que prendra « le médecin des fous » dans la littérature antialiéniste des années 1880. Mais on peut aussi distinguer soigneusement le rôle de la fiction dans le domaine de la science de la philosophie ou de la littérature, comme le fait Sara TOUIZA dans son analyse des dispositifs fictionnels mis en œuvre par la science. Partant d’un exemple précis, celui de l’expérience de pensée proposée par le mathématicien britannique Alan Turing dans « Computing Machinery and Intelligence » (1950), elle met en évidence l’imaginaire scientifique qui sous-tend la cybernétique, lequel a opéré un déplacement significatif dans notre manière d’appréhender l’humain, le réduisant à sa seule capacité à manipuler des symboles en dehors de toutes matérialité physique.
Ces études critiques de l’articulation possible de la science et de la littérature traitent souvent de ce couple pour l’inscrire dans une histoire plus générale des formes, de la raison ou de la culture. Mais il faut admettre que le couple formé par ces deux disciplines joue, dans la manière dont elles s’opposent et polémiquent entre elles, un rôle fondamental dans l’élaboration d’une histoire de la culture : si l’on admet avec Jean-Marc Lévy-Leblond que l’histoire de l’humanité, dans sa dimension culturelle, « est celle de la séparation de ses divers champs d’activité »[2], alors il est possible que la séparation des sciences et de la littérature, que l’opinion traditionnellement oppose, soit l’archétype même de la constitution de cette histoire. Si l’on admet ce point de vue, il s’agira alors moins d’interroger la compatibilité des discours littéraires et savants (dans leur nature, leur visée ou leur histoire) que d’illustrer leur possible complémentarité, comme l’a fait déjà Gottfried Gabriel en distinguant la connaissance scientifique de la connaissance philosophique et poétique[3].
Or l’un des points sur lesquels se séparent ces deux formes de connaissance est sans doute la dimension critique qui caractérise la littérature dans le regard qu’elle porte sur les sciences qu’elle intègre. Même si elle semble parfois défendre une idéologie, avancer des idées, combattre des préjugés, la littérature n’a pas le plus souvent une fonction démonstrative mais interrogative : plutôt que de donner des réponses, elle pose des questions, son objet étant moins la vérité que la mise en évidence du caractère construit de toute vérité. C’est ce que montre l’étude de Danielle PERROT-CORPET qui s’attache à deux « ruptures épistémologiques » fondamentales dans l’histoire du savoir occidental : celle qui sépare l’épistémè renaissante de l’ge classique puis celle qui sépare l’ge classique de la Modernité. En mettant en regard des œuvres relevant de chacune de ces périodes – Rabelais et Cervantès pour la première, Goethe et Flaubert pour la seconde – elle montre que cette fonction critique est assumée chez les premiers à travers la mise en scène (comique) de la discorde des autorités « savantes » et, plus profondément, de la discordance des discours du « savoir », source d’une suspension sceptique du jugement. Repris au XIXème siècle, dans un contexte de spécialisation croissante des discours savants, ce modèle débouche sur la revendication pour la fiction littéraire d’une légitimité inédite, conquise sur les baudruches des faux savoirs.
Greffes en couronne
Venons en maintenant au dernier type de greffe évoqué, la greffe en couronne, qui insère dans l’entre-deux du tronc savant et l’écorce littéraire, ou vice versa, de nouvelles branches destinées soit à régénérer (du point de vue de l’écriture) l’une ou l’autre sphère, soit à renouveler (du point de vue critique) leur étude. Le critique peut guetter l’adhésion d’un auteur ou d’un écrivain à certains paradigmes savants que viendraient illustrer ses œuvres : il s’agirait alors d’observer la gestation « savante » de nouvelles manières d’écrire ou de raconter, sans nécessairement s’en tenir aux sources ou influences explicites. Le développement des sciences jouerait un rôle manifeste dans l’évolution de la littérature ou dans l’invention de nouvelles littératures. Le critique peut aussi penser un développement commun aux sciences et à la littérature et postuler, comme le fait Christophe SCHINKUS, en étudiant la poésie lettriste d’Isidore Isou, que l’évolution de certains genres littéraires, à condition que l’on s’accorde sur l’idée d’une évolution continue et rationnelle, est exactement analogue à celle de disciplines scientifiques et l’histoire littéraire s’en trouve renouvelée. Relèvent également de la greffe en couronne les études qui, à l’instar de l’article consacré à la poésie lyrique par Amelia GAMONEDA, empruntent aux sciences cognitives ou aux sciences du langage des catégories qui, appliquées à un texte spécifique, font apparaître de nouvelles lectures possibles ou de nouveaux modes d’interprétation. Prenant appui sur les travaux de Stanislas Dehaene consacrés aux « neurones de la lecture », Amelia GAMONEDA propose une réévaluation des mécanismes de production du sens mis en jeu par la lecture poétique, qu’elle fonde sur la distinction entre deux voies de lecture (phonologique et lexicale) respectivement liées à deux types spécifiques d’activité cérébrale : la reconnaissance visuelle des lettres, l’attribution respective du son et du sens. La greffe entre psychologie neuroscognitive et analyse linguistique permet ainsi de faire émerger une conception du langage poétique comme « séduction » du sens et des sens. Par là, son étude témoigne du fait que les écrivains, comme les critiques, sont loin d’appliquer mécaniquement des schématismes issus d’un autre domaine, mais qu’ils peuvent aussi recourir à la science dans un souci de modélisation visant à « régénérer » leur discipline.
Les articles ici rassemblés offrent un vaste panorama de la manière dont peut s’entendre et se pratiquer l’analyse des rapports entre la science et la littérature[4]. Par delà la simple étude des sources savantes réécrites dans le texte littéraire, les recherches littéraires, en la matière, visent soit à interroger l’élaboration ou l’usage particulier d’outils communs, soit à mettre en évidence la possibilité d’une fonction épistémologique de la littérature qui ne concurrence pas la science, soit à penser la spécificité du rôle joué par la littérature dans une histoire de la culture ou dans la construction d’imaginaires culturels. Mais ces recherches, à vertu réflexive toujours, peuvent aussi consister à appliquer aux ouvrages littéraires des outils d’analyse savants qui, une fois appropriés et « traduits », peuvent permettre de repenser l’histoire de la littérature elle-même, voire sa « nature ».
De telles approches courent sans doute le risque d’être lues comme des tentatives pour nier la différence de nature et de visée entre science et littérature ; on peut aussi leur reprocher de viser à inféoder la science à la littérature et la littérature à la science, dans le but plus ou moins avoué de justifier l’utilité de la littérature par la comparaison avec la science[5]. Ce serait oublier le sens même de la métaphore de la greffe : la pratique et la description savante de la greffe, dès le XVIIe siècle et au XXe siècle encore, s’accompagnent nécessairement d’une interrogation sur la nature du résultat obtenu : l’opération transforme-telle ou non fondamentalement l’arbre ou l’animal greffé ? Le propre des recherches consacrées à l’articulation des sphères littéraires et savantes est de s’interroger sur leur propre nature et sur leur propre visée et de tâcher de mesurer, sans pouvoir le réduire, l’écart qui existe entre les catégories contemporaines de « science » et de « littérature » dont use le critique, et leurs acceptions dans les textes dont il traite.
 

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XIV

 

[1] Hans Reichenbach, Experience and Prediction. An Analysis of the Foundations and the Structure of Knowledge, Chicago, Chicago University Press, 1938, p. 6-7.
[2] Jean-Marc Lévy-Leblond, La Science n’est pas l’art. Brèves rencontres, Paris, Hermann, 2010, p. 7.
[3] Gottfried Gabriel, Zwischen Logik und Literatur. Erkenntnisformen von Dichtung, Philosophie und Wissenschaft, Stuttgart, J. B. Metzlersche Verlag, 1991, p. 202-223.
[4] La plupart de ces textes émanent de cinq ateliers consacrés à « Sciences et littératures I : questions de méthode », organisés par Laurence Dahan-Gaida et Anne-Gaëlle Weber dans le cadre du Congrès de juillet 2013 de l’ Association Internationale de Littérature Comparée, organisé à l’université de Paris IV-Sorbonne.
[5] Jean-Marc Lévy-Leblond, op. cit., p. 8.