Résumé/Abstract

Un soir, préparant le feu pour la soupe de poissons au bord du Danube, Pétrovitch répondit à son ami, le pêcheur Miloutin Krstitch qui lui demandait les raison de sa vocation pour les mathématiques :
« Les mathématiques sont la poésie suprême ».


Nota : Les références aux figures données dans le texte renvoient au fichier contenant l’ensemble des illustrations.

C’est pour son œuvre la plus ambitieuse : Neues Organum oder Gedanken über die Erforschung und Bezeischnung des Wahren und dessen Unterscheidung vom Irrthumund Schein, publié en 1764, que Lambert anticipe directement Petrovitch. Le titre est une référence évidente à Bacon et l’ouvrage, qui compte plus de mille pages, traite de Sémiotique, de Logique, de probabilités (et de démographie), etc. La quatrième partie a précisément pour titre :Phänomenologie. Elle a bénéficié d’une récente – et remarquable – traduction en français due à Gilbert Fanfalone [1]. Dans sa préface, Fanfalone observe que la première utilisation du motPhänomenologie date de 1736 : le théosophe Oetinger l’utilise dans sa Philosophie der Alten(Philosophie des Anciens), se réfère au calculus situs de Leibniz. Lambert lui-même, a subi, par l’intermédiaire de Wolff, l’influence leibnizienne. Et Roman Jakobson estimera que leNeues Organum occupe « une place pertinente dans le développement de la pensée phénoménologique » [2].. Le sous-titre de l’ouvrage est : Pensées sur la recherche et la désignation de la vérité, ainsi que sur la différence entre l’erreur et l’apparence et le titre complet de la quatrième partie est : Phénoménologie ou doctrine de l’apparence. Dans la première section, Lambert précise :

Le concept d’apparence est tiré, quant au mot lui-même et quant à sa première origine, de l’œil ou de la vision, puis s’est progressivement étendu aux autres sens ainsi qu’à l’imagination, et de cette façon il st devenu à la fois plus général et aussi en partie équivoque. On doit se souvenir ici que Lambert est, entre autres, un opticien, et que Petrovitch (peut-être conseillé par Sagnac) se référera souvent à Etienne Jules Marey (1830-1904). Mais dans les nombreux exemples qu’il donne d’ « analogies phénoménologiques » (quantitatives ou qualitatives) Petrovitch évoque aussi bien la Thermodynamique que les phénomènes électriques et ajoute des rubriques telles que :

Analogie des phénomènes de crises économiques et des maladies

Analogie du phénomène de production des actes volontaires et des péripéties du combat de deux armées opposées . [3]

1. L’eau et les rêves [4]

Dès son enfance, Petrovitch s’est passionné pour l’eau sous toutes ses formes : la rivière et la pêche, la mer et les voyages, mais aussi l’hydraulique et les techniques. Apprenti pêcheur, il imagine une machine analogique hydraulique destinée à l’intégration des équations différentielles. [Fig. 1]

Les volumes 11, 12 et 13 des œuvres complètes sont entièrement dédiés à ce thème. : les expéditions lointaines pour le premier, la pêche [5] et les poissons pour les derniers. Pendant l’été 1932, Petrovitch s’embarque pour les Antilles et s’enfonce (au bout d’un voyage de six jours) dans la fameuse Mer des Sargasses, pour y capturer des anguilles. [Fig.2] En juin 1934, il participe à une expédition à Sainte-Hélène en partant de La Rochelle en passant par les Canaries et le Cap-Vert jusqu’à Buve « le point le plus solitaire sur la terre ». [Fig. 3] Ce voyage fait l’objet d’un récit : Over the distant islands. Le dernier, qui eut lieu en 1935, le conduisit dans l’hémisphère Sud, jusqu’aux Kerguelen et en Australie. Bien entendu tous ces voyages furent l’occasion de nombreuse observations géographiques, géologiques, ethnologiques, historiques, et même politiques…ou littéraires qui sont rapportées dans les volumes 11 et 12 des Œuvres complètes.,

Mais tout avait commencé avec l’amour de la pêche, lorsqu’il passait ses vacances avec ses amis sur le Danube ou sur le canal Bata, pour pêcher les « karaš » (carpes). En 1920, il fit l’acquisition d’un bateau qu’il baptisa Karaš et construisit à Dorcal un atelier pour la maintenance et les réparations de son bateau. Les préoccupations scientifiques et technologiques qui accompagnaient ses activités n’étaient jamais très éloignées de son esprit ainsi qu’en témognent de nombreuses publications, depuis La Serbie à l’exposition universelle de 1911 à Turin publié à Belgrade (et consacré à la pêche), jusqu’au Secret de l’anguille (Ροман јегуле) un roman de 187 pages paru à Belgrade en 1940. Graphiques et schémas accompagnent tous ces textes, et même des photographies évoquant un Muséum d’Histoire naturelle telles que celles-ci : [Fig. 4] Mais, en parallèle avec la Société de Pêche (également baptisée Karaš), Petrovitch animait, depuis 1896, un orchestre de violons : Suz qui se produisait régulièrement dans des tavernes et interprétait des chansons populaires. Chaque 5 décembre, Petrovitch et ses musiciens célébraient la Saint Philémon et à cette occasion ils servaient eux-mêmes la clientèle. A l’automne de 1940, après quarante quatre ans de travail et d’amitié, ils enregistrèrent leur répertoire dans les studios de Radio Belgrade. Un incendie détruisit ces enregistrements le 6 avril 1941. [Fig. 5]

2. Allégorie + Métaphore = Poétique Mathématique

Cette équation que propose Slobodan Pekovitch fait écho à l’ouvrage posthume de Petrovitch :Métaphores et allégories, rédigé entre 1940 et 1942, et publié à Belgrade en 1967, par les soins de Dragan Trifounovitch. Petrovitch est donc resté fidèle au thème qu’il évoquait dans ses premières publications, et en particulier dans la conclusion de ses Mécanismes communs aux phénomènes disparates (p. 268) : A ce propos, il serait peut-être intéressant de faire un recensement des comparaisons, assimilations, métaphores qu’on a fait jusqu’à présent dans les sciences, dans la poésie, dans la littérature, dans les proverbes, dans les adages de tous les peuples et de tous les temps. … Encore une dernière remarque : dans l’état primitif des connaissances humaines on s’expliquait les phénomènes de la Nature en personnifiant les agents naturels et en attribuant ce qui se passe à leurs divers gestes et actes ; la mer parlait ; le esprits, les démons, les divinités de toutes sortes, représentant des principes, luttaient entre eux et l’issue de la lutte déterminait les phénomènes…

et il observe : Avec les progrès des connaissances, ces entités poétiques se sont trouvées remplacées par des entités bien plus prosaïques : par des types de rôles, qui sont à la portée des connaissances humaines, qui pénètrent jusqu’aux plus petits détails des phénomènes de toutes sortes et les règlent, le mode de réglage ses laissant saisir en lui-même et dans les conséquences qu’il entraîne.

et il conclut ainsi : Qui sait si la découverte d’un type de rôle entièrement nouveau ne fournira d’explications inespérées des phénomènes aujourd’hui inexplicables et n’ouvrira des champs nouveaux à l’investigation de la Nature ?. [Fig. 6] Un soir, préparant le feu pour la soupe de poissons au bord du Danube, il répondit à son ami, le pêcheur Miloutin Krstitch qui lui demandait les raison de sa vocation pour les mathématiques, il répondit :

« Les mathématiques sont la poésie suprême ».

Et dès 1911, dans ses Eléments de Phénoménologie Mathématique, il avait déclaré, à l’instar de Galilée :

« Les mathématiques devraient être l’alphabet de toute philosophie ».

P.B., mai 2007

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.), vol. II, 2008

ps:

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.), vol. II, 2008

notes:

[1] Vrin, 2002.

[2] Coup d’œil sur le développement de la sémiotique, 1975

[3] Norbert Wiener n’est pas loin !

[4] Bachelard avait mis en sous-titre de l’essai éponyme : Essai sur l’imagination de la matière.

[5] La biographie que présente la Virtual Library le baptise Mihail Petrović Alasa, c’est-à-dire le pêcheur.