Le « docteur des fous » dans le roman populaire français et anglais de 1840 à 1880

Résumé/Abstract

En 2011, dans L’Évolution des idées en géologie. Des cosmogonies à la physique du globe, le philosophe et historien des sciences Bernard Balan situe la « fondation » de la science géologique à la fin des années 1960, c’est-à-dire au moment où il est définitivement établi, grâce aux travaux de géophysiciens anglais et américains, que la surface de la Terre est mobile aussi bien dans un sens horizontal que dans un sens vertical . Devant l’émergence tardive, en matière de physique du globe, d’un discours scientifique, Balan s’interroge sur les raisons pour lesquelles le développement des études « géologiques » depuis la fin du XVIIIe siècle, et certains résultats obtenus par l’étude des strates déjà anciennes, n’ont pu aboutir plus tôt à l’explication tectonique. Ce « retard » de la géologie par rapport à d’autres branches de l’histoire naturelle a, selon lui, deux causes possibles : il fallait pour que la « géologie » progresse et naisse enfin qu’aient été acquis les résultats de la thermodynamique ; il fallait aussi que la géologie s’arrache aux mythes des origines et, plus particulièrement aux récits bibliques de la Genèse et du Déluge, qu’elle a d’abord et surtout chercher à laïciser. Ce second argument n’est guère nouveau ; il est récurrent sous la plume de ceux qui, depuis les années 1740 avec Buffon jusqu’aux années 1830 au moins avec Charles Lyell, entreprennent non seulement de retracer l’histoire de la Terre mais aussi de fonder la géologie en tant que science expérimentale. En 1812, Georges Cuvier s’étonne, au moment d’exposer une méthode d’analyse des fossiles essentielle aux progrès de la géologie, qu’aucun des anciens n’ait attribué les bouleversements de la surface du globe à des causes lentes ou n’aient cherché dans l’état actuel des causes agissantes. Il en dénonce très vite la raison en ces termes : « Pendant longtemps on n’admit que deux événements, que deux époques de mutations sur la surface du globe : la création et le déluge, et tous les efforts des géologistes tendirent à expliquer l’état actuel en imaginant un certain état primitif modifié ensuite par le déluge, dont chacun imaginait aussi à sa manière les causes, l’action et les effets » .

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La folie et l’aliénation, la séquestration en asile sont en marge ou au cœur même de bien des romans au XIXe siècle. C’est particulièrement le cas à partir des années 1880, où ils se multiplient dans les œuvres naturalistes, chez Zola et les Goncourt notamment, et surtout dans le cadre du mouvement antialiéniste. Ce mouvement remet en cause la loi de 1838 qui provoque au cours des années 1860-1880 un engorgement dans les asiles : tandis que cette loi autorise désormais quiconque, pourvu qu’il jouisse d’un appui médical, à faire enfermer un proche, les aliénistes semblent incompétents à guérir la folie ; les asiles se trouvent dès lors bondés, tandis que des campagnes de presse dénoncent les séquestrations arbitraires. Sur ce thème apparaît aussi toute une littérature militante. En 1868 déjà, Hector Malot publie Un beau-frère, suivi de plusieurs autres romans d’asile, et il fait, avec une bonne dizaine d’années d’avance, figure de précurseur de ce mouvement ; le remous que provoque cette publication incite Gambetta à envisager une révision de la loi de 1838 qui n’aura finalement pas lieu. Dans la même veine et à la même époque, on peut placer les mémoires (fictifs ou non) de séquestrés ou d’aliénés. Ces livres, souvent ouvertement polémiques, prétendent s’inspirer de la réalité pour mieux l’influencer.
 
Je m’interrogerai dans cet exposé, moins sur les romans antialiénistes, qui ont déjà fait l’objet d’un certain nombre de publications[1], que sur les romans populaires qui abordent le sujet – et cela uniquement dans la période qui précède la vogue antialiéniste des années 1880. Ces romans populaires qui, à partir des années 1840 profitent des nouveaux modes de diffusion, paraissent le plus souvent d’abord en feuilletons dans la presse. Romans à esthétique très convenue (à recettes, à formules et à types), ils se destinent à un large public. Je me concentrerai en particulier sur une figure de savant bien particulière, celle du « médecin des fous ». Quelles sont ses positions scientifiques ? En quoi annonce-t-il l’aliéniste tel qu’il apparaîtra dans la littérature antialiéniste ? Il semble intéressant de mettre en rapport de ce point de vue la littérature populaire française et la littérature populaire anglophone : les sensation novels, de 1860 à 1880 environ, apparaissent souvent eux aussi d’abord en feuilletons et présentent les mêmes recettes narratives et les mêmes thèmes – notamment la folie. Si le mouvement antialiéniste ne connaît pas de véritable équivalent en Angleterre, des préoccupations semblables s’y manifestent. Le Madhouses Act de 1774 laisse les médecins libres de se constituer les arbitres de la santé mentale publique. On les accusera tout au long du XIXe siècle de confondre régulièrement folie et excentricité, folie et conduite « immorale ». En 1845 est fondée l’Alleged Lunatic Friends Society, qui produira campagnes de presse et pamphlets.
 
1.Préalable : la fonction narrative de l’asile de fous
Tout d’abord il convient de rappeler que, dans le roman populaire, l’asile de fous est, d’un point de vue narratif, un lieu clos et sinistre, un lieu d’enfermement, au même titre que la prison, le souterrain, la cave, le labyrinthe, la vieille demeure en ruine – que l’on retrouve volontiers dans le roman gothique d’abord et dans le roman populaire ensuite. Ainsi, dans l’un des derniers grands romans gothiques Melmoth (1820) de Maturin, l’asile de fou où se trouve enfermé Stanton, parfaitement sain d’esprit, fait écho au caveau où meurent de faim deux époux, aux geôles de l’Inquisition, etc. De la même façon, Pierre Zaccone écrit les Mystères de Bicêtre comme il a écrit Le Drame des catacombes, Une haine au bagne, La Cellule n°7, qui tous représentent des univers carcéraux ; il dépeint d’ailleurs longuement la Salpêtrière et Bicêtre, « le comble de l’horrible » ; « on tremblait au pied de cette sombre demeure se dressant menaçante », etc.[2]. Cette fonction purement narrative apparaît encore dans les romans d’asiles sans aliénistes : lieux clos et effrayants où un héros en parfaite santé mentale se retrouve entouré de fous hululant, glapissant – et parfois dangereux – dont l’apparence et les agissements font l’objet de longues descriptions. Absence de tout traitement, absence de corps médical, à peine si l’on y trouve des gardiens féroces, disposant de pleins pouvoirs sur les malades, et tenant moins de l’infirmier que du bourreau.
 
2.L’aliéniste et le « gothic villain »
De la même manière, l’aliéniste, et plus généralement la figure du médecin, apparaît dans certains cas comme une simple variante du traître de mélodrame, une prolongation du gothic villain. Si en effet, après la Révolution, le médecin joue bien souvent auprès des familles le rôle de prêtre laïque, dans la littérature populaire, il peut remplacer le moine damné. Ainsi, dans Le Juif errant (1844-1845) d’Eugène Sue, le Docteur Baleinier, jésuite en robe courte fait enfermer la belle et originale Adrienne de Cardoville dans son asile privé, en vue d’une captation d’héritage[3]. Dans Le Médecin des folles (1879) de Xavier de Montépin, le docteur Rittner, « habile médecin et chimiste de premier ordre », fait « de la science une arme pour le crime et de la maison d’Auteuil une tombe pleine de secrets sinistres »[4]. L’intrigue principale se noue autour d’une femme qu’au lieu de guérir, il faut à tout prix maintenir dans un état de folie, afin de pouvoir faire main basse sur la fortune du banquier qui veut l’épouser. Que penser enfin du maléfique – et français – Dr Le Doux dans Armadale (1866) de Wilkie Collins, ancien avorteur et aliéniste improvisé d’une maison de santé qui abrite ses divers méfaits ? Politiques ou, plus souvent, pécuniaires, les intérêts premiers de ce type d’aliénistes criminels se révèlent rien moins que scientifiques ; au mieux, l’aliéniste instille la folie dans ses patients sains et, au pire, il les tue. La science apparaît comme un outil au service du crime et jamais comme une fin en soi.
 
3.Aliénistes instrumentalisés et corrompus
D’autres aliénistes, moins démoniaques, sont présentés comme de simples instruments au service d’intérêts supérieurs, bien souvent politiques. C’est le cas dans Les Mystères de Londres (1845) de Paul Féval, où Brian de Leicester, excentrique mais sain d’esprit, est enfermé à Bedlam. Le docteur Bluntdull, médecin en chef de Bedlam, l’aurait bien volontiers déclaré fou à ses confrères du conseil d’administration réunis, s’il n’en avait été empêché in extremis par une lettre péremptoire provenant du conseil privé. Ce roman est à ma connaissance le premier à dénoncer les séquestrations arbitraires réelles en asile, en faisant du roman une utilisation politique : « Comment traduire ces mots : aliénés au secret autrement que gens sains d’esprit, séquestrés sous prétexte de folie ? »[5]. Dans La Corde du pendu (1871) de Ponson du Terrail, le Dr Blount est affilié à une société secrète évangélique qui contrôle chacun de ses faits et gestes. À son instar, de nombreux aliénistes font partie intégrante d’une organisation secrète, d’un système, criminel ou non, qui, bien plus que la science, détermine leur diagnostic. L’innocent Richard Marwood dans La Trace du serpent (1860) de Mary Elisabeth Braddon échappe aux galères parce que son avocat et, à sa suite, le jury, le reconnaissent « non coupable en raison de sa folie »[6] ; seul témoignage médical, « une fièvre cérébrale » chez le prévenu quelques années plus tôt ; mais huit années plus tard, il est toujours à croupir dans sa cellule, le docteur et les fonctionnaires de l’asile étant « tous des parties ou des matériaux de cette grande prison de pierre, de brique et de mortier, et comme eux, tout aussi incapables de le plaindre, de l’écouter ou de le comprendre »[7].
 
4.Aliénistes incompétents
L’absence, chez les aliénistes, de connaissances scientifiques réelles est suggérée dans un grand nombre d’œuvres populaires. Dans La Femme en blanc (1860) de Wilkie Collins, le propriétaire de l’asile où est détenue Lady Glyde, remarque à peine la substitution de sa patiente ; il se contente d’expliquer que l’évolution de la folie entraîne souvent des modifications d’apparence. Le Docteur Chapart, dans Le Dernier Vivant (1871) de Paul Féval, est un incapable caricatural qui se propose d’appliquer à tous les types de malades mentaux la « méthode Chapart », d’ailleurs parfaitement floue et consistant principalement dans l’administration du « sirop Chapart ». Ignare, le docteur baptise la maladie de son client « manie intermittente métapsychique » – une dénomination évidemment farfelue par laquelle l’auteur dénonce les excès nosographiques de l’époque en matière de folie et le fait qu’il y a quasiment autant de maladies mentales que de malades ou de maladies supposés. En règle générale, l’aliéniste voit des « fous » qui n’en sont pas, et invente des noms aux maladies qu’il imagine. Dans La Dompteuse de Jules Vallès, paru en feuilletons de 1880 à 1881, il est question de la « manie raisonnante » d’un « soi-disant fou »[8] dont la folie serait de déduire qu’il doit sortir puisqu’il n’est pas fou. La « manie raisonnante » a réellement fait l’objet d’un traité du Dr Campagne[9] ; elle est une variante de la folie « sans délire » de Pinel et équivaudrait selon certains à de la folie sans folie. Cette « manie » ouvrant la porte à de nombreux abus et séquestrations non justifiées, elle a été critiquée à la fois par les milieux scientifiques et littéraires. Ainsi dans Un fou d’Yves Guyot, roman antialiéniste paru en 1884, un médecin fait enfermer le mari de sa maîtresse :
 
-Parbleu ! Il est fou pour tous ceux qui admettent la manie sans délire de Pinel, pour tous ceux qui, étendant de plus en plus le domaine de la folie, font des maniaques raisonnants, pour les aliénistes, aliénés eux-mêmes, du type du docteur Campagne dont la Société Médico-Psychologique a couronné l’ouvrage, et avec les doctrines duquel elle a ainsi solidarisé la majorité des aliénistes. Parbleu ! de très bonne foi, ils le considéreront tous comme fou. Oh ! je serai bien tranquille si je partageais leurs doctrines; mais je crois, avec Griésinger que la manie sans délire est une invention de Pinel faite pour le malheur de la science et encore aggravée par les Campagne, les Berthier et autres ![10]
 
La plupart des aliénistes semblent cependant pêcher par simple ignorance. Le docteur Antomarchi (au nom significativement italien) dans The Rose and the Key de Le Fanu (1871) ne remet tout simplement pas en question l’enfermement de la jeune Maud Vernon par sa mère influente. Il se contente de la menacer, avec une exquise courtoisie, de traitements s’apparentant à la torture si elle ne se résigne pas à la douceur. Quant à l’aliéniste des Mémoires du diable (1837) de Frédéric Soulié, il n’est pas méchant homme, mais apparaît bien incapable de reconnaître que deux des femmes confiées à ses soins sont en bonne santé mentale ; il apparaît « consterné » lorsqu’il apprend presque par hasard que l’une n’est pas une adultère souffrant d’idée fixe et que l’autre a réellement passé des années enfermée dans un souterrain. Il s’exclame effaré : « Oh ! S’il ne faut pas croire à cette folie, il faut donc croire à bien des crimes »[11]. Enfin, le Dr Bell dans La Corde du pendu présente un autre type d’incompétent : il s’agit cette fois d’un aliéniste fou, sans cesse en proie à l’ « exaltation », et qui se refuse à reconnaître la folie d’un patient souffrant de la même manie que lui, à savoir l’obsession des cordes de pendus.
 
Quand il n’est pas âpre au gain ou carrément criminel, l’aliéniste dans la littérature qu’il s’agisse de romans populaires, ou plus tard, antialiénistes – apparaît fondamentalement incapable de distinguer un individu fou d’un individu qui ne l’est pas, du moment que celui-ci est confié à ses bons soins – ou, plutôt, qu’il tombe entre ses griffes. La différence entre le roman populaire et le roman antialiéniste est que, dans ce dernier, un discours scientifique est mis en place par l’aliéniste, justifiant la séquestration et l’isolation de l’individu.
 
5.L’aliéniste possédé par la science
On compte aussi, dans les romans populaires, quelques aliénistes dangereusement obsédés par la science, dont l’amour de la science excède de loin l’amour de l’humanité ; ceux-là s’adonnent à des expériences potentiellement mortelles sur leurs malades. Ainsi, dans Les Mystères de Londres (1844-45), le terrifiant Dr Moore cherche à rendre « hystérique » Clary Mac Farlane « par la diète et la séquestration absolue dans l’obscurité »[12] et dans Heart and Science (1883) de Collins, pamphlet antivivisectionniste, le docteur Benjulia étudie avec passion sur la jeune Carmina l’évolution d’une maladie du cerveau dont il encourage les progrès destructeurs. Si les pratiques liées à la vivisection sont longuement décrites, le roman expose fort peu de science médicale à proprement parler.
 
6.Aliénistes compétents : quelle est leur science ?
Certains aliénistes cependant apparaissent à la fois compétents et intègres : comment sont décrits leurs savoirs ? Dans Lady Audley’s secret (1862) de Braddon, un célèbre aliéniste refuse d’abord d’interner la bigame Lady Audley et ne finit par accepter qu’après un examen attentif, à l’issue duquel il conclut à une « folie cachée »[13] (dans le texte original, « latent insanity »). Pas de nom scientifique cependant pour préciser ce qu’est exactement cette folie cachée ou latente. Toujours est-il que la belle se retrouve dans un asile de fous – français – pour le restant de ses jours : « Vous m’avez conduite dans une tombe, Mr Audley ». L’asile de fous, punition de la femme fatale et criminelle, apparaît de nouveau en 1889, dans La Comtesse Paule de Richebourg.
 
Personnage d’aliéniste exceptionnel, le bienfaisant docteur Pâle est une figure centrale des Mystères de Bicêtre (1864). Dans ce roman, les vrais fous, hommes et femmes, se bousculent : le père du docteur est enfermé comme fou après une tentative de meurtre sur sa femme infidèle ; sa fiancée, abusée par le crapuleux Croizilles, se met à souffrir d’hallucinations ; sa belle-mère adultère devient folle de misère, avant de mourir opportunément à la Salpêtrière ; le complice de Croizilles devient, lui, fou de remords à Bicêtre. Le docteur Pâle parvient à guérir de la folie son propre père et celui, non moins fou, de la jeune Berthes de Morhange que Croizilles convoite pour sa fortune. Quant aux cures que le docteur Pâle préconise, Zaccone en décrit longuement les résultats, assurant qu’elles tiennent du « miracle », sans toutefois préciser en quoi exactement elles consistent[14]. Il détaille aussi les effets bénéfiques de la seule présence du docteur : à son passage, telles des bêtes domptées, les fous furieux s’accroupissent en pleurant dans un coin de leur cage. Là encore, l’action apparaît comme miraculeuse plutôt que scientifique : à tel autre fou, il n’« adress[e] que quelques paroles à voix basse ; il n’[a] échangé avec lui qu’un regard, et cela [a] suffi ! »[15]. Tout ce qui touche à la science du docteur est évoqué en termes allusifs : ayant fait une « profonde étude de l’aliénation mentale, il savait comment elle procède, par quels méandres singuliers la raison s’égare, et à travers quels détours inextricables il faut s’aventurer pour tenter de la ramener »[16]. Il « savait », mais le lecteur, lui, ne sait pas et ne le saura jamais.
 
D’autres romans feuilletons comportent cependant plus de science : un an plus tôt, en 1863, paraît le polémique Hard Cash de Charles Reade, d’abord publié en feuilletons sous le titre Very Hard Cash. Ce roman, bien que « populaire » par son mode de diffusion, dénonce avec virulence le traitement des fous et de ceux que l’on prétend tels. Bien plus que les autres romans abordés, il présente plusieurs types d’asiles, d’aliénistes, leurs diagnostics et leurs méthodes de manière détaillée. Ainsi, le Dr Wycherley est inspiré d’un homme de sciences contemporain, le Dr Conolly, réputé en début de carrière pour ses méthodes douces, mais ayant pris ensuite un tournant plus conservateur, pour finir par prôner l’isolement ; Wycherley détaille longuement les raisons pour lesquelles il lui semble indispensable d’interner le malheureux Alfred, qui dispose par ailleurs de toute sa tête.
 
Dans Le Médecin des folles est également évoquée la science du bon Dr Georges Vernier qui reprend la maison du crapuleux Dr Rittner, après que celui-ci a pris la fuite. Après avoir énuméré tous ses maîtres, allemands, italiens et français et ses nombreuses lectures, il s’en remet à la doctrine du contemporain Foville fils (1831-1887)[17] pour diagnostiquer chez la mère de sa fiancée un cas de « lypémanie ».
 
En général comme on le voit, les données scientifiques restent maigres dans les romans populaires. Quelques décennies plus tard, les romans d’asile, et notamment les romans antialiénistes, mettent volontiers en scène des figures de médecins calqués sur des aliénistes existants, leurs théories scientifiques et leurs méthodes (par exemple Leuret et Pinel chez les Goncourt dans Charles Demailly ; Jules Bernard Luys chez Léon Daudet ; Charcot et bien d’autres), et intègrent des documents légaux copiés sur des documents réels. En d’autres termes, ils injectent dans la fiction des données judiciaires et scientifiques, destinées à faire douter les lecteurs du caractère fictionnel du roman, de façon à mieux provoquer leur indignation.
 
7.Du roman populaire au roman antialiéniste : conclusions
La question qui se pose à l’issue de ce survol est de savoir en quoi le roman populaire de la période 1840 à 1860 prépare le « roman d’asile » souvent antialiéniste à partir des années 1880.
 
a) Un certain nombre de thèmes se retrouvent dans les romans antialiénistes. Ainsi, celui de la captation d’héritage à la faveur d’une séquestration dans un asile de fous apparaît avant la vague antialiéniste et même avant la loi française de 1838 – en 1820 déjà dans le roman gothique de Maturin. La description de l’asile de fous lui-même, toujours lieu de clôture, toujours sinistre, s’inspire de l’asile du roman populaire, qui lui-même s’inspire des lieux noirs du roman gothique.
 
b) Logiquement, le roman antialiéniste met en scène des figures d’aliénistes principalement négatives. Leurs différents défauts sont déjà présents dans le roman populaire qui propose volontiers des « types ». Parmi ces défauts, la corruptibilité de médecins appartenant à un système (sociétés secrètes dans les romans populaires, système politique, judiciaire ou administratif) ; la cupidité des aliénistes « marchands de soupe » comme les décrit Malot, qui tiennent à garder dans leur maison de santé leurs « clients », fous ou non, pourvu qu’ils soient riches ; l’ignorance de pseudo-savants qui ne remettent jamais en question la « folie » de leurs patients, sauf si des autorités supérieures les y invitent. Le roman populaire présente évidemment une tendance plus prononcée à la caricature et au « type » : aliénistes fous, grotesques, et autres traîtres de mélodrame dépourvus de psychologie.
 
c) Des figures positives se distinguent cependant : ainsi, dans le roman populaire, le Docteur Pâle est si bienfaisant que sa seule présence mate et guérit les fous qui lui sont confiés. Plus fréquemment, le bon aliéniste est le pendant d’un mauvais aliéniste, manichéisme calqué là aussi sur le modèle du roman populaire. C’est le cas dans Le Médecin des folles de Montépin où le Dr Vernier répare les dégâts causés par Rittner – immonde et allemand. Dans La Dompteuse de Vallès, l’un des aliénistes examinant le fou présumé s’oppose fermement à une séquestration par un collègue véreux qu’il juge injustifiée.
 
d) Les littératures populaires anglaises et françaises représentent des problématiques et des représentations d’aliénistes semblables. La publication de Hard Cash de Reade, roman populaire mais aussi très clairement polémique, précède de 5 ans celle d’Un beau-frère d’Hector Malot, premier roman antialiéniste et ouvertement polémique. Les deux se distinguent par des références transparentes à des figures et à des théories scientifiques existantes et contemporaines.
 
d) La présence des sciences peut se manifester sous forme de portraits d’aliénistes calqués sur des médecins réels, ou encore de références à des théories et à des traitements précis. On en trouve peu dans le roman populaire, à l’exception de Hard Cash de Reade ou alors dans des romans populaires plus tardifs, comme le Médecin des folles (1879) ou La Dompteuse de Vallès (1880-81). Ce dernier, attaquant frontalement la loi de 1838, peut aussi déjà être considéré comme antialiéniste. Dans ces romans populaires qui, dans beaucoup de cas, se donnent pourtant une fonction pédagogique et didactique, la science aliéniste est à peine évoquée. En revanche, dans le roman antialiéniste, qui se veut une attaque contre le fonctionnement – judiciaire et médical – de la société contemporaine, les références à la science contemporaine sont très présentes.
 
La littérature populaire dès lors offre un cadre fictionnel dans lequel seront ensuite injectées des données d’ordre scientifique et/ou documentaire. Elle propose notamment des « types » d’aliénistes généralement maléfiques auxquels on prêtera, après Malot, des discours, des opinions, des méthodes scientifiques. Cela montre clairement que les romanciers antialiénistes jouent sur les représentations et les peurs populaires pour écrire leurs romans et les rendre plus « efficaces ». Le fait qu’on trouve déjà dans des romans « rocambolesques » des situations que les auteurs représentent plus tard comme calquées sur la réalité, tend à les rejeter du côté de la pure fiction. Voilà qui prouve que l’amour de la science n’empêche pas l’amour des grands effets et du frisson.
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XIV


[1] Notamment la thèse de Julie Froudière, Littérature et aliénisme : poétique romanesque de l’asile (1870-1914), Université de Nancy 2, 2010.
[2] Pierre Zaccone, Les Mystères de Bicêtre, Paris, Typographie Walder, s.d., p. 60.
[3] M. Bordas compare l’entrée d’Adrienne dans la maison de fou avec un passage des Mystères d’Udolphe de Radcliffe (« L’hôpital, acte terrifiant dans le roman populaire du XIXe siècle. L’exemple du Juif errant d’E. Sue » Eidolon, Littérature et médecine, 1997, p. 142)
[4] Xavier de Montépin, Le Médecin des folles, t. 1 Paris, E. Dentu, 1879, p. 293.
[5] Paul Féval, Les Mystères de Londres, t. 2, Genève, Edition de Crémille, 1973, p. 349.
[6] Mary Elisabeth Braddon, La Trace du serpent, Paris, Archipoche, 2012, p. 105.
[7] Ibid., p. 281.
[8] Jules Vallès, La Dompteuse, éd. François Marotin, Paris, Editions Paléo, 2011, p. 177.
[9] Dr. Campagne, Traité de la manie raisonnante, 1869.
[10] Yves Guyot, Un fou, Paris, Flammarion, 1884, p. 73-74.
[11] Frédéric Soulié, Les Mémoires du diable, Paris, Laffont, 2003, p. 794.
[12] Les Mystères de Londres, op. cit., p. 130.
[13] Mary Elisabeth Braddon, Le Secret de lady Audley, Paris, Rivages poche, 2001, p. 412.
[14] Pierre Zaccone, Les Mystères de Bicêtre, 1864.
[15] Ibid., p. 13.
[16] Ibid., p. 15.
[17] Auteur notamment d’Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs (1869-1870) et Note sur la mégalomanie ou lypémanie partielle, avec prédominance du délire des grandeurs en 1882.