Résumé/Abstract

Il faut imaginer Alexander von Humboldt et Amédée Bonpland en Laurel et Hardy et Carl Friedrich Gauss en Buster Keaton. La comparaison n’est pas soutenable plus d’un bref moment, évidemment, mais elle permet de traduire un peu de l’impression produite sur le lecteur par le traitement tout à fait extraordinaire que Daniel Kehlmann fait subir à ces admirables savants de la grande époque.


Pourquoi penser spontanément à des personnages de comédie ou de bande dessinée (on peut substituer aux noms proposés toute une galerie de pantins du même ordre)? Pour l’expliquer, il faudrait élaborer toute une théorie de la caricature positive ou de la charge constructive qui permette de pénétrer le mystère du ridicule retourné en admiration. Tout au long du récit, Humboldt et Gauss s’agitent comme des marionnettes en deux dimensions, sans cesse secouées de mouvements désordonnés, sans intériorité mais fonçant toujours obsessionnellement vers des buts grotesquement hors de portée. Ces Pierrots lunatiques, à la fois rêveurs et égoïstes, pourraient avoir été dessinés par Willette, s’il avait tenté d’illustrer Bouvard et Pécuchet. Pierrot était drôle, mais c’était en même temps une figure inquiétante et tragique. Les deux savants que Daniel Kehlmann fait se croiser dans son récit – l’un parcourant le monde dans une épopée dramatique et folle, l’autre ne parcourant que l’Allemagne, mais tous deux pour les mesurer — ces deux savants de roman ne cessent pas de nous faire rire tant l’auteur sait mêler le grandiose de la connaissance au rocambolesque atterrant des épreuves matérielles. On pense alors à Don Quichotte et au fantastique du premier roman moderne. Ils ne cessent pas non plus de solliciter notre admiration pour leur entêtement au service de la cause scientifique à laquelle ils se sont voués, chacun dans son style, parfaitement incompatibles mais tous deux d’un sublime également confondant. C’est dire que les caractères sont indissociables des poursuites scientifiques, conduisant à des absurdités héroïques : décrire toutes les espèces animales et végétales de l’Amérique du Sud et mesurer l’altitude du Chimborazo après avoir failli mille fois succomber, arpenter la Prusse malgré les guêpes et les maux d’estomac. Dans les deux cas, il s’agit de connaître le monde, par l’observation ou par les chiffres, par le corps-à-corps avec une réalité fantasmée ou par le combat avec le calcul incessant. A travers tout cela, mille aventures spectaculaires ou mesquines, des amours sans grandeur, des rencontres ratées. Mais pour le lecteur, quel plaisir de croiser, ici Goethe, là Daguerre, tout en savourant l’infini malentendu entre Humboldt et Gauss. L’ensemble, fait de tableaux rapides où se mêlent le récit réaliste, l’hallucination et l’énoncé scientifique, est impossible à résumer, non plus que son constant humour noir. Les personnages ne finissent par retourner à l’humanité que vers la fin du récit lorsque, tous les deux vieillissants, en tournée officielle en Russie, le ralentissement obligé de leurs corps fatigués les amène à un certain retour sur eux-mêmes, sur leurs aventures et leurs entreprises et sur le sens de leurs découvertes. Au Tsar qui est en train de le décorer et qui ne l’écoute pas, Humboldt dit «de ne pas surestimer les résultats d’un scientifique, un savant n’était pas un créateur, il n’inventait rien, ne conquérait aucun pays, ne cultivait pas de fruits, ne semait rien et ne récoltait rien non plus, et d’autres lui succéderaient qui en sauraient plus que lui, puis d’autres qui en sauraient davantage encore, jusqu’à ce que tout sombre à nouveau.» Et Gauss, cheminant à côté de Humboldt : «Ils avaient tous deux vécu à une époque médiocre. » Don Quichotte ne pouvait déboucher que sur le Flaubert de L’Éducation sentimentale comme celle-ci ne pouvait déboucher que sur Bouvard et Pécuchet. Ironiquement, c’est Eugène, le fils raté de Gauss, qui finira par aller quelque part. Fuyant la vieille Europe sur un paquebot, il rencontrera un Irlandais qui lui proposera de «s’associer avec lui pour ouvrir un magasin, créer une petite entreprise » — «Quelque chose se dessina dans la brume du soir, d’abord en transparence, sans être encore tout à fait réel, puis de plus en plus nettement, et le capitaine répondit en souriant que non, cette fois ce n’était ni une chimère ni des éclairs de chaleur, c’était l’Amérique ». Faut-il voir dans ces derniers mots du roman un dernier coup de crayon de Daniel Kehlmann pour parfaire sa caricature? Les chasseurs de chimères que furent chacun à sa façon Humboldt et Gauss sont-ils plus ou moins près du réel que Bonpland, banalement rentré chez lui et qui écrit à Humboldt : «Tu me manques, mon vieux. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui aime les plantes autant que toi»? Plus ou moins près qu’Eugène, à qui l’Irlandais rencontré propose sa sœur à épouser : «Elle n’était pas belle mais elle savait cuisiner»?