Luminous Fish. Tales of Science and Love

Résumé/Abstract

Lynn Margulis n’est pas n’importe qui. Quand elle évoque dans ses «contes» l’univers de la Big Science, c’est en connaissance de cause. Aujourd’hui couverte d’honneurs (ses archives sont conservées à la Bibliothèque du Congrès), elle a dû beaucoup se battre pour conquérir la place distinguée qui lui est désormais reconnue.


Elle a su faire accepter sa théorie de la relation symbiotique et milite sur le terrain de James Loveluck en faveur de l’hypothèse Gaïa. Avant Luminous Fish, elle a publié de nombreux ouvrages scientifiques qui font autorité. Cette fois-ci, cependant, elle avoue avoir dû à nouveau se battre pour se faire publier, comme pour son premier article fondateur. Pour parvenir à se faire lire en anglais, il lui a fallu créer la collection où son livre paraît, avec l’appui de Dorion Sagan, son fils et celui de Carl – cinq ans après l’édition espagnole publiée à Barcelone. Ces détails ne sont pas simplement anecdotiques : ils sont à leur façon révélateurs des aléas de la vie réelle des scientifiques que Lynn Margulis tente de décrire par la fiction. Ces «contes de science et d’amour» sont autant d’aperçus sur la comédie très humaine qui sert de terreau à la Science – une Science dont les abstractions sont ici indissociables des réalités les plus quotidiennes, parfois les plus triviales. Le regard qu’elle nous permet de jeter sur ces univers où de grands esprits sont sans cesse confrontés aux petitesses de la vie, comme tout le monde, est parfois dur mais sans méchanceté. Les récits et les portraits qu’elle offre (parfois de personnages bien réels, comme Oppenheimer) n’ont pas dû plaire à tout le monde. Pourtant, quand elle dépeint tel scientifique pris dans les complications inextricables de sa vie amoureuse, elle ne le rapetisse pas : elle rappelle simplement que le penseur reste un animal humain, avec ses pulsions sexuelles, ses incohérences psychologiques, ses fantasmes, son incapacité à se comprendre lui-même, tous les embarras d’une vie matérielle et sociale ordinaire – ce qui n’empêche nullement sa passion de savoir de continuer à travailler avec succès à nous faire mieux comprendre un monde qui nous dépasse infiniment. On est là bien loin du genre hagiographique d’autrefois attaché à célébrer le Savant avec majuscule et Lynn Margulis a manifestement choisi le camp des conceptions plus récentes de l’activité scientifique, celles qui font leur place aux hasards de la vie, aux multiples contingences de la vie sociale et politique, aux nécessités extérieures à la pure logique de la construction intellectuelle. Les Vies des Savants Illustres en deviennent infiniment plus passionnantes, sans perdre un moment de leur grandeur et de leur élévation. Lynn Margulis n’est pas seulement une grande figure scientifique : elle est aussi un excellent conteur. Même s’il lui a fallu, semble-t-il, une trentaine d’années pour mettre en forme ce recueil et le publier, la constance de son projet transparaît avec force. Chaque conte s’organise autour d’une figure principale ainsi que d’une thématique scientifique fondamentale (Raoul et les gaz, pour le conte le plus développé), mais plusieurs des personnages réapparaissent, comme chez Balzac, à différents âges de la vie : Howard, Raoul, René (une femme, malgré son nom). Sans qu’il soit besoin de milliers de pages, cela suffit à nous donner une idée de ce qu’il advient quand un jeune étudiant prometteur se transforme en mandarin et comment le monde de la Big Science s’organise en un réseau très dense et très complexe animé tout ensemble par le désir de connaissance, le goût du pouvoir, la maîtrise des financements, le sens politique, les affects et les émotions. La Science et l’Amour occupent simultanément les corps, les esprits et les cœurs. Il en résulte des portraits attachants dont l’un des traits les plus séduisants provient sans aucun doute de l’attention particulière apportée par Lynn Margulis à la façon dont les femmes se tirent du conflit entre leur amour de la science et leur désir d’aimer et d’être aimée — en n’oubliant pas qu’elles sont femmes. Il est beaucoup question dans ces récits de grossesses, d’enfants et d’avortements, comme dans toute la littérature contemporaine écrite par des femmes. Confrontés à ces réalités qui leur demeurent étrangères, malgré parfois une certaine bonne volonté, les hommes ne font pas très belle figure, souvent lâches ou incohérents, en dépit de leur possible génie. Il reste à dire ce que sont ces «poissons lumineux» qui donnent son titre au recueil. Il faut y voir une allégorie : l’écrivain veut agir ici comme les poissons-phares, ces curieux êtres bioluminescents qui vivent en symbiose (on retrouve la spécialité de Lynn Margulis) avec des bactéries lumineuses intégrées à leur propre organisme: «Individuellement, chaque Photoblepharon scintille. Le banc de poissons forme une tache quand les nageurs réunis allument leur lumière bactérienne dans les sombres eaux du Golfe d’Abaka. Ils illuminent les fonds puis replongent dans l’ombre les sédiments confus qu’ils permettent brièvement d’entrevoir. Ces brusques éclairs étincellent en rompant la terne routine. J’ai modelé ma prose sur ces habitants des profondeurs.» Mais on pourrait tout aussi bien voir les scientifiques qui sont les anti-héros de ces contes, eux aussi comme d’étranges organismes bioluminescents, capables d’éclairer fugitivement certains recoins obscurs du monde naturel. Sur un autre plan, le lecteur francophone ne manquera pas d’être intrigué par la présence (très inhabituelle dans la fiction américaine contemporaine) de la France et des Français – une France séduisante mais compliquée et des scientifiques français à la fois passionnés, ambitieux mais peints en amants ratés. On n’en regrettera que plus que la curiosité et la sympathie évidentes de Lynn Margulis pour les Français ne s’accompagne pas d’un minimum de rigueur dans ses évocations de la langue ou de la toponymie: comment ne s’est-il trouvé personne parmi les très nombreux amis et collaborateurs remerciés dans ce livre (y compris des scientifiques Français distingués qui ne doivent pas ignorer, par exemple, que Paris V n’existait pas en 1946!) pour pointer les innombrables bizarreries qui le déparent?