Variations autour de la greffe : science et littérature aux XIXe et XXe siècles

Résumé/Abstract

La greffe, entendue à la fois comme l’opération de greffe et son résultat, n’est ni l’hybride, ni le monstre. Dans la Physiologie végétale, en 1832, Auguste-Pyrame de Candolle tente de distinguer les « espèces » des « variations » et, pour ce faire, passe en revue les moyens de reproduction, naturels ou artificiels, des plantes. L’hybridité est, selon lui, le résultat de la fécondation d’une plante par une autre ; le physiologiste y voit la preuve de l’existence d’un sexe des plantes. Il juge toutefois la définition originelle du phénomène, donnée par Linné, tributaire de beaucoup d’analogies et de peu de raison ; le naturaliste suédois aurait déduit de la simple ressemblance de plantes contiguës l’existence d’hybridités qui n’étaient que des variations[1]. Des déformations, qui ne doivent pas être confondues avec les monstruosités, de Candolle écrit qu’« elles sont le produit des circonstances extérieures », là où les « monstruosités tiennent au principe même de la reproduction »[2]. Viennent ensuite les cas de « dégénérescences » dérivés de l’idée de « métamorphose » défendue par Goethe, et ceux des soudures de tissu cellulaire parmi lesquelles figurent les greffes


La greffe, entendue à la fois comme l’opération de greffe et son résultat, n’est ni l’hybride, ni le monstre. Dans la Physiologie végétale, en 1832, Auguste-Pyrame de Candolle tente de distinguer les « espèces » des « variations » et, pour ce faire, passe en revue les moyens de reproduction, naturels ou artificiels, des plantes. L’hybridité est, selon lui, le résultat de la fécondation d’une plante par une autre ; le physiologiste y voit la preuve de l’existence d’un sexe des plantes. Il juge toutefois la définition originelle du phénomène, donnée par Linné, tributaire de beaucoup d’analogies et de peu de raison ; le naturaliste suédois aurait déduit de la simple ressemblance de plantes contiguës l’existence d’hybridités qui n’étaient que des variations[1]. Des déformations, qui ne doivent pas être confondues avec les monstruosités, de Candolle écrit qu’« elles sont le produit des circonstances extérieures », là où les « monstruosités tiennent au principe même de la reproduction »[2]. Viennent ensuite les cas de « dégénérescences » dérivés de l’idée de « métamorphose » défendue par Goethe, et ceux des soudures de tissu cellulaire parmi lesquelles figurent les greffes[3].
 
Si les soudures sont observées et reproduites parfois par les savants, les préceptes scientifiques à l’origine de la greffe sont encore mal connus dans la première moitié du XIXe siècle. Mais le traitement que les savants réservent à la greffe, destiné à éclairer non seulement la physiologie mais aussi les théories de la génération, est intimement lié à une réflexion sur l’identité ou sur la conformité de nature entre les espèces soudées ainsi qu’à une interrogation sur la nature de l’espèce obtenue. Ce qui n’est pas le cas de l’hybride qui permet, dans une certaine mesure, de se dispenser de tels doutes.
 
Si les pratiques de greffes végétales semblent plus courantes et plus anciennes que les pratiques de greffes animales, il n’en demeure pas moins que les deux, sous la plume des savants, ne se distinguent pas immédiatement : Ferchault de Réaumur dont le Mémoire académique « Sur les diverses reproductions qui se font dans les Ecrevisses, les Omars, les Crabes, etc. Et entre autres, sur celles de leurs jambes et de leurs Écailles » de 1712, passe pour être l’un des premiers textes scientifiques à l’origine de l’étude savante des greffes animales, file l’analogie entre les animaux et les plantes, tout en en signalant les limites :
 
Nous n’avons point de nouvelle production dans la nature, qui paraisse plus ressembler à celle qui se fait dans les Ecrevisses, que celle des rejettons que poussent les arbres auprès des branches coupées. Ce qu’elles ont de commun pourrait fournir matière à ceux qui aiment à trouver une grande analogie entre les Plantes et les Animaux. Tout pourtant considéré de près, il y a beaucoup de différence entre ces deux productions. Chaque rejetton est lui-même une Plante entière ; et les parties qui renaissent aux Ecrevisses, ne sont que semblables à celles qu’on leur a ôtées […] Enfin outre qu’il est dangereux de se fier aux raisonnements fondés sur une analogie (car on peut trouver de l’analogie par-tout), c’est que la formation d’une partie capable de mouvements volontaires, est encore plus difficile à concevoir que celles des Plantes.[4]
 
Duhamel de Monceau, connu pour ses expériences sur le derme et sur les ergots de coq, publie cependant en 1758 La Physique des arbres, où il entend montrer l’analogie d’espèce nécessaire à la greffe en appliquant à son analyse des plantes les termes de l’anatomie animale ; il étudie ainsi le derme, le tissu cellulaire, les mains, etc… Et en 1863 encore, Paul Bert, dans sa thèse de médecine intitulée De la Greffe animale, consacre son introduction aux différences entre greffe animale et greffe végétale, comme si le problème, résolu en apparence pour les savants, était encore loin de l’être pour leurs lecteurs ; Paul Bert affirme (comme Claude Bernard en 1872) que les unes et les autres diffèrent essentiellement en ce que la greffe animale ne transforme pas, d’un point de vue physiologique, le sujet. La thèse de Paul Bert se présente explicitement comme une tentative pour faire de la greffe un sujet scientifique ; son originalité dépend moins de l’objet, historiquement avéré, que du traitement savant qui lui est réservé. De la même manière, les affirmations répétées des savants, depuis le début du XVIIIe siècle, témoignent à la fois d’un effort pour définir un corps de doctrine, et des résistances auxquelles une telle entreprise se heurte.
 
Ces résistances sont de deux ordres, comme en témoigne de nouveau la Physiologie végétale de de Candolle. Dans son étude physiologique, le savant procède en effet par la description théorique des constituants des végétaux et par le rejet systématique des récits ou des témoignages qui viendraient démentir les principes de l’identité de nature ou de l’analogie de fonctionnement des espèces greffées :
 
Tout ce que les anciens ont écrit sur les greffes hétérogènes ne s’est donc point vérifié, quoique les procédés de greffes se soient perfectionnés et multipliés ; tout ce que quelques modernes ont affirmé dans ce sens paraît également faux. Ainsi, les prétendues greffes du rosier sur le houx pour obtenir des roses vertes, citées par Bomare [ empruntées à Mme de Genlis, Botanique historique et littéraire, 1810] ; celle du jasmin sur l’oranger, par laquelle les jardiniers charlatans prétendent former les jasmins odorans ; celle de l’oranger sur le grenadier à laquelle ils disent devoir l’orange rouge ; celle du laurier-cerise sur le houx commun qui a été présentée à l’Institut de France ; enfin toutes les greffes hétérogènes mentionnées par Palladius dans son poème [De re rustica, 1535] ou par Caylus dans son opuscule sur le rapprochement des végétaux, n’ont jamais pu être répétées par des observateurs exacts ; et tout tend à prouver que ce sont des erreurs ».
 
Il convient donc, pour développer une analyse savante de la greffe, de l’arracher à la fois au domaine des textes anciens et à celui des horticulteurs ou des jardiniers qui, depuis La Quintinie dans l’Instruction pour les jardins fruitiers et potagers de 1715 jusqu’à Caylus dans l’Histoire du rapprochement des végétaux en 1806, se croient autorisés à lui consacrer de nombreux ouvrages.
 
La greffe est, aux XVIIIe et XIXe siècles, le point de rencontre, souvent polémique, des discours pratiques, littéraires et savants ; les oppositions entre ceux qui décrivent avec éloquence les récits de greffe ou réécrivent les récits antiques, ceux qui pratiquent l’opération et ceux qui entendent faire de la greffe un outil au service des théories physiologistes, sont les lieux où s’articulent, pour mieux se définir les uns par rapport aux autres, la pratique horticole, le discours scientifique et le récit littéraire. La période, très large, que l’on pourrait décrire comme celle où les savants entendent arracher la greffe aux discours des jardiniers ou des écrivains pour en faire un objet proprement savant est aussi celle où, en France comme en Europe, se définit la « littérature » comme une pratique et une discipline à part. De cette coïncidence découle l’idée que le traitement savant réservé aux récits de greffe révèlerait la manière dont discours savant et discours littéraire se définissent l’un par rapport à l’autre. Plus exactement, l’analyse des corpus de récits de greffe usités par les savants et les écrivains ne peut se faire sans une réflexion sur l’identité de nature entre les discours des deux sphères, sur leur concurrence possible dans le domaine de la connaissance savante, sur la nature même du mode et du type de connaissance induit par l’usage d’un texte littéraire ou savant. Il s’agit d’observer la manière dont se constituent l’une par rapport à l’autre, non seulement la science et la littérature, mais aussi la « connaissance de l’écrivain » analysée par Jacques Bouveresse[5] et la « connaissance du savant ».
 
L’analogie entre le procédé et le récit de greffe et l’analyse, au sein de ces récits, des articulations entre discours littéraires et savants pourrait n’être qu’arbitraire. L’illusion rétrospective ne peut être évitée dans la mesure même où il s’agit de plaquer sur des discours antiques, modernes puis contemporains une distinction entre « science » et « lettres » qui n’a pas toujours eu cours. Mais la comparaison entre le geste du jardinier et celui de l’écrivain n’est cependant pas nouvelle. Dans l’Art et le Vivant, Jackie Pigeaud analysait les récits de greffes antiques et soulignait déjà l’étrange coïncidence qui voulait que les grands poéticiens se soient aussi préoccupés tout particulièrement d’agriculture et de procédés de greffe[6]. Il n’est pas rare d’observer l’usage, chez les poéticiens modernes et contemporains, de la métaphore de la greffe pour désigner la fabrication et la composition des œuvres littéraires ; ainsi Anna Letitia Barbauld, en 1810, décrit-elle le roman dans « On the Origin and Progress of Novel-Writing » en ces termes : « Fictitious adventures, in one form or other, have made a part of polite literature of every age and nation. These have been grafted upon the actions of their heroes […] »[7]. Davantage encore qu’une coïncidence de principes ou qu’une métaphore, l’« alexandrin greffé » mis au point par les tenants de l’Oulipo illustre la transposition des techniques horticoles dans l’écriture littéraire. Enfin Jacques Derrida consacre en 1972 l’identité entre le geste de l’écriture et celui du greffage en écrivant, dans la Dissémination, qu’« Écrire, c’est greffer »[8].
 
Souligner donc l’analogie entre le geste de l’écriture et celui de la greffe n’a sans doute rien d’original. Mais on peut en observer les rouages en mettant en évidence les présupposés à l’œuvre dans la construction de cette analogie. De même que la pratique de la greffe impose de s’interroger explicitement ou implicitement sur l’identité de nature entre le greffon et le porte-greffe et sur la possibilité d’un changement de nature de l’un ou de l’autre, la pratique de l’écriture et son résultat, saisis de l’intérieur même des récits de greffe et de leur transformation possible en objets de science, sont l’occasion de revenir aussi sur les manières de critiquer et d’étudier les relations entre discours littéraires et savants.
 
L’arbre merveilleux de Pline ou la définition croisée de la science et de la littérature
La greffe en écusson, la plus pratiquée par les jardiniers et horticulteurs qui se livrèrent après la publication de l’ouvrage de La Quintinie en 1715, à une véritable vogue du greffage, consiste à découper dans l’écorce d’un arbre une forme en T pour y insérer un sujet (une branche, une tige, un œil) qu’on aura pris soin d’ôter de son tronc en même temps que l’écorce qui l’entoure, découpée elle en forme d’écusson. Très tôt connue et pratiquée dans l’histoire des greffes, elle eut l’heur d’être illustrée par Pline sous la forme d’un témoignage de l’auteur d’autant plus extraordinaire que ceux-là sont rares dans le cadre des chapitres du livre XVII de l’Histoire naturelle consacrés à la greffe des arbres : « Tot modis insitam arborem vidimus juxta Tiburtes Thulias, omni genere pomorum onustam, alio ramo nucibus, alio baciis, aliunde vite, ficis, piris, punicis, malorumque generibus. Sed huic brevis fuit vita »[9]. L’arbre merveilleux de Pline se veut donc une récapitulation des chapitres consacrés aux diverses méthodes de greffe : il est l’emblème du texte. En lui, l’écriture de la greffe et le résultat de l’opération coïncident.
 
En 1773, la traduction donnée par Poinsinet de l’Histoire naturelle est assortie d’un système de notes où le traducteur compare les récits et les traductions de l’historien latin aux techniques, découvertes et méthodes de son temps. Les chapitres consacrés à la greffe (chapitres 10 à 16 dans cette traduction) s’ouvrent ainsi par la mention liminaire très longue, en note, de deux mémoires contemporains, dont le traducteur signale que « l’un est composé par un spéculateur célèbre, l’autre par un habile praticien agricole »[10]. Le premier n’est autre que l’abbé Pluche qui consacre aux techniques de la greffe un chapitre du Spectacle de la Nature, en 1732 ; le second est Nicolas de Bonnefons, auteur du Jardinier français qui parut en 1651 et fut dix fois réédité jusqu’en 1701 ; pour faire bonne mesure, Poinsinet renvoie également son lecteur à La Maison rustique publiée par Charles Estienne et Jean Liébault et 1578 et rajeunie par Louis Liger sous la forme d’une Nouvelle Maison rustique, treize fois rééditée jusqu’en 1804. Ces ouvrages, certes anciens, sont de véritables succès de librairie et la Nouvelle Maison rustique emprunte beaucoup au Théâtre d’agriculture, véritable encyclopédie du jardinage composée par Olivier de Serres en 1600 et elle-même dix-neuf fois rééditée jusqu’en 1675.
 
En inscrivant, par son système de notes, l’Histoire naturelle de Pline dans le corpus des ouvrages contemporains consacrés au jardinage et, plus spécifiquement, à la greffe, le traducteur montre la nécessité, à la fin du XVIIIe siècle, de tenir compte à la fois d’ouvrages réputés savants et de manuels pratiques destinés aux jardiniers amateurs : la greffe se situe d’emblée au croisement de deux discours et le livre de Pline lui-même prend place dans un double corpus. Inversement, le traducteur permet à son lecteur de se réapproprier l’œuvre de Pline en l’inscrivant a posteriori dans les discours et les pratiques contemporains.
 
Les extraits retenus du Spectacle de la Nature sont d’autant plus intéressants que s’y rejoue, de manière polémique, la tension entre savants et horticulteurs. L’abbé s’inscrit en faux contre certains savants et contre la description de la greffe faite par Virgile dans les Géorgiques. Contre les savants, il affirme que les réussites observées de greffes dites « en approche » démontrent que la circulation de la sève dans les plantes ne se fait pas comme celle du sang dans le corps des animaux[11]. Contre Virgile, il joue de l’expérience, de la raison et de la volonté de ne traiter que de greffes utiles. Certains, affirme-t-il, lui demanderont « si ce Mémoire est bien d’accord avec Virgile […] » : « À cela je réponds que Virgile croyait, comme tous les jardiniers de son temps, qu’il fallait prendre cette précaution, mais l’expérience et la raison en ont fait voir l’inutilité »[12]. Puis, lorsque l’abbé Pluche se livre sans réserve à l’admiration qu’il ressent devant des greffes réussies, il s’empresse d’ajouter qu’il emploie le mot de « merveille » en un sens bien particulier :
 
Par cette merveille, je n’entends pas, par exemple, de faire venir une tête de pommier sur un plane, ou des faines de hêtres sur un châtaignier, ou des poires sur un orme, ou des raisins sur un buisson :
Et steriles platani malos gessere valentes, Castanae fagos, ornusque incanuit albo Flore piri. Georg. 2.
Ce sont là des monstres plutôt que des merveilles, ou du moins n’y ayant dans ces sujets aucun suc convenable aux fruits qu’on en veut tirer, tout ce qu’on ferait venir de la sorte ne serait que forcé, de mauvais suc, et, n’étant bon à rien, ne pourrait être regardé que comme une curiosité stérile. Je ne parle pas non plus de ces agréables bigarrures que quelques curieux recherchent dans leur jardin, comme d’avoir à la fois des abricots, des pêches et des prunes sur un amandier ; des merises, des guignes, des cerises, des griottes et des bigarreaux sur un merisier.[13]
 
Le traitement de la greffe dans le Spectacle de la Nature ainsi que sa reprise dans la traduction de l’Histoire naturelle en 1773 reflètent la persistance d’une véritable « vogue » de la greffe à la fin du XVIIIe siècle et la difficulté d’analyser le phénomène de manière sérieuse et savante. Et les anciens que sont à la fois Pline et Virgile, sans être exclus tout à fait de la sphère de la pratique horticole, sont des inspirations possibles pour cette vogue répandue parmi les jardiniers amateurs. La littérature est là à la fois du côté de la pratique et de celui de la joliesse et de l’inutilité.
 
Les chapitres consacrés à la greffe au livre XVII de l’Histoire naturelle de Pline, ainsi que le livre II des Géorgiques et le De Re rustica de Columelle constituent des sources d’inspiration de tous les traités pratiques ou savants consacrés à la greffe depuis Olivier de Serres jusqu’au professeur de botanique appliquée Lucien Daniel qui, en 1927, livre des Études sur la greffe. Les ouvrages des anciens ont ainsi constitué un véritable répertoire de « greffes extraordinaires » qu’il convient de citer en les rejetant du côté de l’imagination.
 
Cela est particulièrement vrai à partir de la publication en 1755 et 1758 de la Physique des arbresDuhamel de Monceau établit que l’union de deux arbres ne peut se faire que s’il y a une certaine analogie entre le greffon et le porte-greffe et que cette union ne peut produire de nouvelles espèces. Les « Anciens », écrit Duhamel de Monceau, « étonnés du succès de leurs greffes, se sont laissé emporter à leur imagination, qui les a fait tomber dans deux erreurs que je vais combattre »[14]. Et le botaniste énumère un peu plus loin les cas de greffes impossibles :
 
À l’égard des greffes extraordinaires, que l’on vente tant dans presque tous les ouvrages d’Agriculture ; telles que celle du Poirier sur l’Orme, sur l’Erable, sur le Charme, sur le Chêne ; celle de la Vigne sur le Noyer, des Pêchers sur les Saules, etc… Comme celles que j’ai tentées ont toutes péri dans la première ou la seconde année, je suis convaincu que les Auteurs qui les proposent, n’ont parlé que d’après leur imagination.[15]
 
La conclusion de Duhamel est étrange : Pline précisait que l’arbre merveilleux n’avait vécu que peu de temps et rentrait donc dans la catégorie des expériences tentées par le savant ; mais Duhamel, sans tenir compte de ce fait, préfère in fine rejeter l’ensemble de ces « greffes extraordinaires » du côté de l’imagination.
 
La même méfiance s’exprime encore sous la plume du botaniste Louis Noisette, en 1821, dans Le Jardin fruitier : « Il faut se défier de ces miracles de végétation, de ces greffes merveilleuses dont on parle beaucoup et qu’on ne montre jamais ; on ne doit pas y ajouter foi parce que des hommes, d’un grand mérite d’ailleurs, les ont décrites ; mais il faut plutôt s’enquérir si ces savants les avaient faites, et si on n’a pas eu tort de les croire trop longtemps sur parole »[16].
 
Pour de Candolle qui établit en 1832, la règle de l’identité des vaisseaux des bois greffés et celle de l’analogie physiologique, les greffes rejetées par Noisette du côté des « merveilles » de l’imagination sont définitivement des erreurs qui se propagent depuis les récits anciens jusqu’aux manuels d’horticulteurs peu scrupuleux. Les dénégations sans appel des savants montrent qu’il ne va pas de soi que, tout au long du XVIIIe siècle et jusque dans la première moitié du XIXe siècle encore, le public se fie davantage à leurs écrits qu’à ceux des jardiniers ou des écrivains. La greffe est un procédé technique ; elle est aussi un thème littéraire mais elle n’est pas encore un objet scientifique.
 
Certains théoriciens tentent toutefois dans la première moitié du XIXe siècle, d’expliquer l’arbre merveilleux de Pline. Ainsi André Thouin, membre éminent de la section d’agriculture de l’Institut, livre-t-il en 1821, dans son Nouveau Cours complet d’agriculture théorique et pratique, une typologie des greffes au sein de laquelle émerge la description de « la greffe dite des charlatans » : « La greffe dite des charlatans n’est autre chose qu’une plantation à travers le tronc d’un arbre perforé dans sa longueur jusqu’au-dessous de ses racines. On fait descendre dans ce tronc, et jusqu’au fond de la cavité, un ou plusieurs sujets munis de bonnes racines que l’on recouvre de terre riche en humus »[17]. L’illustration d’une telle méthode n’est autre que « le groupe d’arbres que Pline le naturaliste observa dans les jardins de Lucullus, à Tibure »[18]. Antoine Fée à son tour, pharmacien de son état et professeur de botanique à Strasbourg, penche pour la mystification lorsqu’il annote la traduction donnée en 1831 par Ajansson de Grandsagne de l’Histoire naturelle :
 
Le mot de vidimus est ici bien extraordinaire dans la bouche de Pline : et c’est chose pénible pour un commentateur de douter de la véracité de l’auteur qu’il étudie. Une merveille pareille à celle dont parle Pline ressemble aux contes orientaux des Mille et une nuits. En effet, comment concevoir qu’un seul arbre puisse offrir les fruits d’un verger tout entier ; et, quand on a peine à croire à la possibilité d’une seule greffe disgénère [Le terme est emprunté à Thouin qui désigne ainsi deux genres dissemblables], comment admettre la possibilité d’une réunion de greffes d’arbres aussi différents que le sont le figuier et la vigne, le noyer et le grenadier, etc ?[19]
 
L’explication proposée diffère cependant légèrement de la greffe du « charlatan » : Antoine Fée en appelle à la technique de la « greffe-diane », pratiquée en Italie, qui consiste à percer le tronc ébranché d’un oranger vivant, à planter sous ses racines de jeunes sujets et à faire passer les tiges des jeunes pousses dans les perforations du tronc[20].
 
Les greffes extraordinaires, quand elles ne passent pas pour être de purs ornements parfaitement inutiles et donc, aux yeux des savants, inintéressantes, sont donc le lieu de l’expression soit de la pure imagination, soit de la pure illusion. Elles sont la pierre de touche du partage qui se joue entre un savoir pratique, un savoir théorique et un savoir littéraire de la greffe.
 
Les Géorgiques de Virgile ne sont pas en reste d’ailleurs. Les descriptions qui y sont données de greffes hétérogènes sont également interprétées, dès le XVIIIe siècle, comme résultat de la pure imagination du poète, voire même comme directement issues de règles poétiques. Lucien Daniel, dans les Études sur la greffe, en 1927 reprend à son tour ce commentaire et le précise : « Virgile (69-19 avant J.-C.), le plus grand des poètes latins, décrivant les travaux champêtres dans ses Géorgiques, ne pouvait oublier un sujet aussi merveilleux que la greffe. Les greffes hétérogènes de Diophanes lui permirent d’entrer à pleines voiles dans le domaine de la fantaisie. D’ailleurs, suivant les besoins du vers, il crée lui-même des assemblages bizarres »[21]. Reste que Lucien Daniel, après avoir rejeté du côté de l’imagination ou de la poésie les récits les anciens, admet qu’il peut exister en matière de greffes quelques « bizarreries » :
 
Les résultats bizarres de certains greffages ont parfois du rapport avec ceux qu’ont indiqués les Anciens et qui ont été niés par les Modernes. En admettant que les Anciens se soient souvent trompés, qu’ils aient cédé à l’amour du merveilleux, il peut y avoir, dans leurs exagérations mêmes, une part de vérité qu’on aurait tort de négliger. Certains faits se réalisent parfois dans la Nature sans qu’on puisse les reproduire. […] C’est souvent en se plaçant dans des conditions anormales et bizarres qu’on obtient des résultats inattendus, susceptibles d’ouvrir des voies nouvelles au progrès et à la science.[22]
 
Les greffes hétérogènes des récits anciens pourraient donc pénétrer de plein droit dans le domaine des cas « véridiques » et savants, sous couvert que le savant admette des exceptions aux lois fixées et s’intéresse au « bizarre » et à l’« anormal ».
 
Les traductions et commentaires successifs des résultats du greffage décrits par les Anciens montrent que les « progrès » accomplis en matière d’explication savante du phénomène influencent rétrospectivement la manière dont les sources anciennes sont lues et « retravaillées » pour coïncider avec les théories en vigueur. Les botanistes et les physiologistes entendent greffer leurs propres théories sur les textes antiques qui valent attestation de l’ancienneté de la pratique de la greffe et, pour ce faire, entourent de l’écorce de leurs commentaires ces sources indispensables. Pour que la greffe soit possible, il faut, comme pour le greffon et le porte-greffe, que les discours anciens et modernes soient « semblables » ou « analogues », sans relever nécessairement de sphères identiques. La diversité de ces commentaires contemporains, qui va de l’exclusion des textes antiques de la sphère de la science (la pure imagination) à la convergence possible entre les cas exceptionnels observés et les greffes merveilleuses, reflète une histoire des sciences et de la « littérature » pluriversionnelle : la séparation des deux domaines, qui se disent ici en termes d’imagination et de loi physique, est loin d’être acquise et définitive.
 
A contrario, les réceptions variées des textes anciens sont la pierre de touche de la définition commune des discours littéraires et savants : émergent en leur endroit des critères de littérarité et de scientificité multiples. Il pourrait être tentant, alors, de suggérer que l’extrême variabilité de ces critères, saisis sous la plume des savants et des écrivains qui entendent distinguer leurs travaux de ceux de l’autre sphère, montre qu’il n’existe ni « science », ni « littérature » ; que les définitions croisées qu’on en donne sont le signe de l’influence du contexte d’écriture et de réception, toujours variable. Cela serait ignorer d’une part la récurrence du constat de l’« étrangeté » du texte qu’on s’apprête à qualifier de « littéraire » ou de « savant ». Cela serait nier aussi l’une des conditions de possibilité de l’analogie tissée entre les récits de greffe et l’articulation des discours littéraires et savants qui se joue en leur sein : la recherche ou l’élaboration des critères de ressemblance ou d’analogie qui permettent un tel rapprochement et qui ne suppose pas une identité de nature ou d’espèce.
 
Demeure au moins alors l’idée que la « littérature » a d’emblée joué un rôle essentiel dans la définition du discours des sciences et de leur objet : aucun des savants étudiés n’ose se passer de la référence aux écrits antiques : cette référence joue un rôle essentiel, comme si les sphères de la science et de la littérature ne pouvaient se passer de la référence de l’une à l’autre pour mettre à l’épreuve leurs propres limites.
 
La rhinoplastie ou l’histoire croisée de la science et de la littérature
L’équivalent, dans le domaine de la greffe animale, de l’arbre de Pline, est sans doute la rhinoplastie et la cohorte de récits qui témoignent, sinon de sa réussite, du moins de l’ancienneté d’une telle pratique. Mais si, dans le cas de l’arbre de Pline ou des greffes de Virgile, les textes des écrivains latins et les horticulteurs qui cherchent à en reproduire les exploits, se trouvent, au nom des progrès accomplis en matière de physiologie végétale, exclus peu à peu du domaine de la science et relégués soit dans la sphère de la pure imagination, soit dans la sphère poétique, dans celui de la rhinoplastie, les savants désignent d’emblée la forme et le registre littéraires des récits qui en traitent comme autant d’obstacles au développement de la science : il s’agit là d’enlever l’opération et sa description à la littérature, d’en faire la preuve d’une pratique ancestrale et le point de départ, l’origine historique des études savantes de la greffe. En ce sens, la science entend bien s’arracher à la littérature, mais cet arrachement est loin d’être acquis, à en croire les spécialistes de la greffe : ceux-ci soulignent soit les interférences causées par la littérature dans le développement des recherches scientifiques, soit plaident en faveur du développement parallèle d’une histoire littéraire et d’une histoire savante du sujet. Les deux arguments ne sont pas incompatibles.
 
L’exemple des réparations du nez revient sans cesse et très tôt sous la plume des chirurgiens, des historiens des sciences et des physiologistes des XVIIIe et XIXe siècles, comme preuve de la possibilité d’envisager sérieusement, d’un point de vue scientifique, la greffe du tissu animal. La « rhinoplastie » et ses succès sont attestés historiquement et littérairement, à en croire, notamment, Paul Bert en 1863 et tous les savants qui, avant de défendre les théories exposées dans leurs mémoires académiques, retracent toujours invariablement, et en des termes quasi similaires, la litanie des exemples « historiques » de greffes animales. La rhinoplastie est très tôt devenue le premier exemple avéré, le plus ancien, de la possibilité de la greffe animale, encore faut-il que le lecteur, savant ou non, accepte de la prendre au sérieux.
 
La plupart des savants du XIXe siècle se réfèrent à l’ouvrage du médecin italien Giuseppe Baronio, Degli innesti Animali, publié en 1804 et traduit au moins en partie en français pour un compte rendu paru en 1815 dans la Bibliothèque Britannique[23]. Baronio non seulement y retrace les différents formes de greffes animales pratiquées avant 1804 mais également en prouve la véracité en décrivant les résultats des expériences qu’il a menées pour les reproduire. Les premiers chapitres sont, sans surprise, consacrés à la rhinoplastie et Baronio insiste tout particulièrement sur la méthode de Tagliocozzo, exposée dans le De Curtorum Chirurgia per insitionem en 1597, selon laquelle le nez arraché ou coupé est greffé sur le bras avant d’être découpé et replacé sur le visage.
 
Lorsqu’en 1835 le savant J.-F. Palmer édite les œuvres complètes de John Hunter, il ajoute au troisième volume, consacré au Traité du sang, de l’inflammation et des plaies par armes à feu où Hunter, en 1794 prouvait notamment par des expériences de greffes des testicules d’un coq dans le ventre de la bête, après s’être livré dix ans plus tôt à des greffes de dents, la régénération des vaisseaux sanguins, une note plaidant en faveur de la véracité des anciens récits de greffes. John Hunter vient de souligner le caractère extraordinaire des « unions » qui consistent à prélever sur un corps une partie pour la greffer sur un autre corps et de louer Taliacotius qui recommanda de telles opérations ; Palmer commente alors le propos en renvoyant le lecteur à l’ouvrage de Baronio :
 
See also Boronio [sic], Degli innesti Animali, 1804, in which work an account is given of the transference of portions of the integuments from one part of an animal to another with perfect success – experiments, it may be observed, which strongly corroborate the testimony of Fiovaranti, Molinelli, Garengeot, Dionis, Makau, Balfour, Barthélemy, Piedagnel, etc. respecting the reapplication and subsequent growth of parts as the nose, tips of the fingers, lips, and which have been completely severed from the body.
The Rhinoplastic or Taliacotian operation has been revived for late years, and applied with considerable success to cure of several species of disease and deformity.[24]
 
Une telle volonté de réhabilitation savante de la pratique de Tagliacozzo, en 1835, suggère a contrario que la défense assurée déjà par Baronio en 1804, au moment de présenter l’œuvre du médecin de Bologne, n’a pas eu la portée escomptée. Mais Baronio soulignait avec prudence les raisons pour lesquelles les médecins européens, malgré les succès observés, n’avaient pas suivi les conseils de Tagliacozzo :
 
ma incontrandosi in tale opera alcuni difetti, che ributtar sogliono non pochi dal leggerla, e dallo studiarla, quanto le interessanti materie in essa contenute richiederebbero, fu per molti anni dimencata, e cadde per cosi dire in un filosofico disprezzo. E per verità non può negarsi una soverchia prolissità nelle questioni in essa agitate, l’inutile lusso di erudizioni, le frequenti repliche, e la stentata spiegazione delle tavole.[25]
 
La lourdeur de la forme pourrait cependant être corrigée et l’auteur Degli innesti Animali se fait fort d’ébaucher les grandes lignes d’une réécriture qui permettrait au De curtorum chirurgia d’être lu et apprécié à sa juste mesure par ses collègues. Il s’agirait d’inscrire a posteriori l’œuvre dans le cours des théories en cours et de lui appliquer les principes génériques en vigueur :
 
A questa fatica se si aggiungnesse l’altra di riformare tante conclusioni risultanti da falsi dati, come pu troppo ve ne ha là dove il valent’uomo con iscarsi lumi della animastica filosofia de’ suoi tempi, delle fisiche scienze, e della critica, propono, e mal risolve alcune questioni gravissime, allora si verrebbe a presentare al publico un’opera, in cui nient’altro mancherebbe del suo originale, se non che il lusso delle parole, le indifferenti erudizione, e le ripetizioni stucchevoli, e sarebbe per l’opposto conservato tutto il dottrinale, e quanto soddisfare può la ragione, ed il bisogno di chiunque volesse ricorrere a questa fonte, che a cosí­ vasti rapporti colla Chirurgí­a.[26]
 
La forme même de l’ouvrage demande donc à être revue, comme le fond aussi qui devrait être débarrassé en quelque sorte de toutes les marques de la philosophie et de la physique du temps ; il faudrait distinguer la doctrine de sa forme écrite et de la culture dans laquelle elle s’inscrit. Le savant italien distingue ainsi soigneusement ce que l’exposé d’une théorie savante doit à la culture de son temps (pour ne pas dire à la littérature conçue ici comme un art d’écrire) des découvertes savantes elles-mêmes, du corps de doctrine. En d’autres termes, il maintient une frontière entre ce que Hans Reichenbach, en 1938, dans Experience and Prediction, nommait le « context of justification » et le « context of discovery », – ce qui rendait une théorie possible et ce qui la rendait acceptable. Si Baronio reconnaît et déplore l’influence néfaste que peuvent avoir le discours et la littérature sur la juste appréciation savante d’une théorie, il ne confond pas pour autant la science (les expériences menées, les résultats acquis) avec son contexte, même si ce contexte peut manifestement influer sur l’histoire du progrès de la science considérée.
 
Giuseppe Baronio sait que la métamorphose de l’œuvre du XVIe siècle ne suffirait pas ; il lui faut lutter encore contre les réappropriations littéraires de l’ouvrage qui, selon le médecin italien, ont durablement influencé les conditions de sa réception. L’argument développé sera systématiquement repris dans les références faites à la rhinoplastie et largement empruntées à Degli innesti Animali. Après avoir énuméré quelques récits de cas de rhinoplastie réussie selon la méthode de Tagliacozzo, Baronio ajoute :
 
Io non ignoro esservi alcuni che mettono in derisione avvenimenti di questa fatta, i quali portano pur sicu i caratteri di una veracità che non ammette dubiezza. Ma di grazia, chi possono essere mai costoro, se non Poeti, che tutto affettar vogliono di sapere, o certuni, che vogliono limitar le forze della natura alla ristrettezza de loro lumi, e cadono nell’errore di credersi geni tanto fortunati, ai quali abbia la venerenda Natura aperto l’ingresso insino ai piú nascosti penetrali ». L’identité des « Poètes » visés est précisée en note : « É stata messa in ridicolo l’opera di Tagliacozzi da Butler poeta Inglese nel suo celebre poema d’Hudibras, e Voltaire lo seguitò nela traduzione dello stesso poema »[27].
 
L’obstacle majeur à la prise en compte, par le public et par les savants, des progrès accomplis par Tagliocozzo est la réécriture littéraire, satirique et burlesque, qui en a été faite. Et, contre cela, la litanie des faits avérés, qui ont cependant tous les « caractères » de la véracité, ne peut rien. Baronio semble ne s’être guère trompé en ne sous-estimant pas la puissance de la littérature. En 1863 en effet, plus d’un demi-siècle donc après les déclarations du médecin italien, Paul Bert développe dans sa thèse pour le doctorat de médecine les mêmes arguments. Sans doute les emprunte-t-il d’ailleurs à Baronio, qu’il cite à partir du compte rendu fait de son ouvrage dans la Bibliothèque britannique. L’introduction à la partie historique de la thèse annonce clairement l’une des visées de l’ouvrage : « J’espère qu’on me pardonnera les considérations qui précèdent et que j’ai seulement effleurées. Livrés par les exagérations du charlatanisme et de la crédulité publique aux railleries et souvent aux dénégations des hommes de science, pendant longtemps les faits de greffe animale n’ont paru propres qu’à défrayer une curiosité vulgaire, ou tout au plus quelques rares et douteuses applications pratiques »[28]. Le futur médecin répond sans doute à une attente du genre de la thèse mais l’histoire participe aussi d’emblée à la réhabilitation du sujet. Il faut que la récurrence des faits exposés vienne contrebalancer l’ironie avec laquelle des événements contemporains ont pu être accueillis. Figurent alors en bonne place les opérations de rhinoplastie et leurs premières représentations auxquelles est réservé un traitement très particulier :
 
C’est en Sicile et en Italie, où l’on coupait à quantité de gens le nez sous différents prétextes, que prit naissance et cela probablement sans aucune communication avec l’Inde, l’art de la rhinoplastie : c’était la rhinoplastie brachiale, ou, comme on dit aujourd’hui, par la méthode italienne. Les Branca sont les premiers de ces nasifices dont l’histoire ait conservé le nom ; puis vinrent Bojano, Pavone, Margitor, etc., et enfin Gaspard Tagliocozzo, qui, par le nombre de ses opérations et l’importance du livre où il les décrit [De Curtorum Chirurgia per insitionem, 1598], mérita d’être longtemps regardé comme l’inventeur de la méthode : aussi les Bolonais lui élevèrent dans leur amphithéâtre une statue où il était représenté tenant un nez dans sa main.[29]
 
Paul Bert explique ensuite les raisons pour lesquelles les travaux de Tagliocozzo furent si mal reçus en Italie. La première est la forme même du livre : « Mais il s’en fallut de beaucoup que de ce côté des Alpes, les chirurgiens partageassent l’enthousiasme singulièrement hyperbolique des faiseurs de nez d’Italie. Fabrice d’Aquapendente lui-même conseilla de ne jamais accepter une pareille opération ; et les Français, Ambroise Paré en tête, puis Dionis, Chopart, Desault même, furent à peu près unanimes pour la proscrire, tant lui avaient fait de tort les exagérations italiennes ». La seconde, placée en note de bas de page, est le rôle néfaste joué par les hommes de lettres dans la diffusion et la métamorphose littéraire des travaux du chirurgien italien.
 
La note, explicitement désignée comme une digression littéraire, suggère de plus que les obstacles contemporains à la réception savante de la greffe comme objet d’étude savante n’ont guère changé :
 
Condamnée par les hommes de science, la rhinoplastie, qui prêtait au ridicule, fut singulièrement mal traitée des hommes de lettres. Il faut lire dans Hudibras les railleries de Butler, et surtout l’admirable imitation qu’en fit Voltaire, et que je ne puis résister au désir, peu scientifique je l’avoue, de transcrire ici.
Taliacotius,
Grand Esculape d’Étrurie,
Répara tous les nez perdus
Par une nouvelle industrie.
Il vous prenait adroitement
Un morceau du cul d’un pauvre homme,
L’ajustait au nez proprement ;
Enfin il arrivait qu’en somme,
Tout juste à la mort du prêteur,
Tombait le nez de l’emprunteur.
Et souvent dans la même bière
Par justice et par bon accord,
On remettait au gré du mort,
Le nez auprès de son derrière (Dict. phil. Art. Prior, Butler, Swift)
Est-ce sérieusement que Van Helmont (De magn. Vulner. Curat.) [1693] a raconté l’histoire de son citoyen de Bruxelles, qui s’était fait fabriquer le nez avec la peau d’un portefaix, vit au bout de trente mois son nez pâlir, puis tomber le jour même où mourut l’homme-souche qui l’avait fourni ? En tout cas, ce thème burlesque a été repris de nos jours et fort spirituellement développé par un des romanciers les plus aimés du public (Voyez Edm. About, Le Nez d’un notaire).
 
Dans un premier temps, le discours savant du médecin et magnétiseur Van Helmont est mis sur le même plan que le roman publié par Edmont About en 1862 ; tout se passe comme si la greffe du nez, dans le propos de Paul Bert, était d’abord un motif littéraire dont les savants eux-mêmes s’étaient emparés, contribuant en quelque sorte à compléter une histoire littéraire de la greffe.
 
La littérature, comique ou satirique, a précédé et orienté l’histoire des sciences et de leur réception en retardant l’évolution théorique et savante de la pratique de la greffe. La généalogie qui court de Butler à Edmond About, en passant par Voltaire, dessine une histoire littéraire du récit de greffe qui se développe parallèlement à la généalogie savante ébauchée par le médecin dans le corps de son texte ; et la première semble avoir parfois entravé la seconde qui, inversement, a pu venir compléter et renforcer la première.
 
Dans le corps de son texte, et après avoir expliqué rapidement la technique de la greffe du nez, Paul Bert insiste de nouveau sur l’obstacle que la littérature a dressé contre les recherches savantes de l’explication du phénomène, en abordant le cas du médecin Garangeot qui, en 1724, dans un mémoire de l’Académie des sciences, raconta comment il avait vu cicatriser un nez arraché et replacé en son endroit initial : « On sait quelles satires amères, quelles injures accueillirent la publication du cas où Garangeot raconta et vit se cicatriser un nez arraché par la morsure d’un soldat furieux, puis foulé aux pieds dans la boue et finalement nettoyé au vin chaud. Nous ne sommes plus au temps où les humiliations infligées à Garangeot firent reculer Loubet devant la publication d’un fait analogue »[30].
 
La thèse de médecine de Paul Bert a donc pour visée d’arracher le thème de la greffe animale à la littérature satirique et burlesque pour en faire un objet de science ; et cela se fait, dans son texte, par un commentaire historique des raisons pour lesquelles les récits de greffe, avant sa thèse, n’ont pu être pris au sérieux.
 
Le cas de la rhinoplastie fait apparaître deux articulations possibles de la science et de la littérature. Les constats faits par les savants européens dès le début du XIXe siècle de l’influence désastreuse de la forme du De Curtorum Chirurgia sur la portée scientifique de son contenu témoignent de la nécessité, à leurs yeux, de distinguer le discours savant du discours « littéraire ». Les principes de réécriture prônés par Baronio s’inscrivent du moins contre les règles d’écriture des Belles-Lettres, telles que celle de l’érudition. À partir de 1804 au moins, semble acquise l’idée d’une différence de nature entre discours scientifique et discours littéraire. La seconde observation récurrente sous la plume des savants est celle de l’obstacle constitué par les réécritures burlesques de la greffe. Là, la littérature et sa large réception semblent pouvoir influencer l’évolution et le progrès des sciences et interférer dans le cours de leur histoire, ne serait-ce qu’en l’entravant : la pénétration de la greffe « savante » dans le domaine littéraire confirme certes l’intégration des sciences à un champ culturel plus vaste mais déforme aussi durablement leur objet, au point (aux yeux du public) de le leur ôter durablement.
 
L’idée sous-jacente n’est pas que la littérature ait, dans sa visée, concurrencé la science : le traitement comique du motif de la greffe n’a nullement pour ambition d’en exposer les causes physiologiques. En repoussant les exemples littéraires de greffes dans les marges de son texte, Paul Bert à la fois montre la nécessité de se référer à la littérature et la différence de nature qui doit exister entre la greffe « littéraire » et la greffe savante. Les savants semblent admettre l’importance du rôle joué par la littérature dans l’histoire des sciences, du point de vue de la réception, et, dans le même temps, être soucieux de distinguer l’une et l’autre sphères, du point de vue de la conception et de l’écriture. De la même manière, les écrivains peuvent user de théories savantes pour renouveler leur œuvre ou leur pratique sans quitter cependant la sphère de la littérature.
 
Pour régénérer de vieux arbres, on pratique en général la « greffe en couronne » qui consiste à insérer entre le tronc coupé et son écorce de jeunes greffons, souvent de la même espèce que lui ; le résultat de telles greffes ne permet aucune confusion entre le greffon et le greffé : on peut observer toujours la trace du tronc coupé. Cette technique est celle que pratique le « baron Édouard » qui est surpris à la première page des Wahlverwandtschaften à enter de jeunes pousses sur de vieux arbres. Et cela lui vaut la réprobation du vieux jardinier du manoir ; sans doute n’est-il pas anodin que ce geste romanesque inaugural ouvre un roman dont l’intrigue est en apparence une formule chimique et dont Goethe fait notamment le lieu d’une réflexion sur la possibilité de renouer avec un passé sectionné par la Révolution.
 
D’un point de vue esthétique, le roman de 1808 peut être lu aussi comme une nouvelle expérience du poète allemand pour « enter » l’esthétique romantique sur le tronc classique qu’il a redécouvert lors du voyage en Italie : régénérer la littérature romanesque par une réappropriation du discours savant, sans donc rompre avec la littérature. Mais l’interprétation de l’usage par Goethe de la loi des doubles affinités peut pencher également en faveur d’un développement parallèle de l’histoire des sciences et de celle de la littérature et d’une imperméabilité des sphères. Le chapitre IV du roman est le lieu où le baron Édouard explique la théorie des affinités chimiques à son épouse Charlotte qui s’avère préférer le sens « ancien » des affinités humaines et affectives. L’intrigue du roman qui contredit l’idée que les deux couples de héros se reforment suivant la théorie des affinités montre de plus que les « affinités » romanesques sont plus complexes que la loi chimique et que le roman entend moins divulguer une théorie savante que montrer la complexité des rapports et des sentiments humains. En d’autres termes, les Wahlverwandtschaften de Goethe peuvent être lues comme la démonstration du fait que le vocabulaire arraché par la science au langage commun n’en garde pas moins ses acceptions anciennes, aussi valables que les sens nouveaux conférés par la chimie et, surtout, que le détour par les affinités chimiques n’est qu’un leurre qui permet à Goethe de varier l’intrigue amoureuse canonique du roman.
 
Il s’agirait moins alors de faire de la science le moyen de renouveler ou d’infléchir la pratique littéraire (et son histoire) que d’opérer un détour par le discours savant pour revenir au roman : des notions et des lois chimiques ont pu être désignées par des mots qui avaient un sens premier dans le domaine des sentiments humains et qui ne l’ont pas nécessairement perdu. Or ce domaine premier est celui que la littérature et le roman, aussi fictionnels soient-ils, explorent depuis toujours. Il y a là ce que Gunther S. Stent qualifierait de « continuum thématique » (« thematisches Kontinuum ») entre l’histoire naturelle et la littérature[31], ou ce que Gottfried Gabriel préfèrerait analyser comme un « continuum complémentaire »[32] dans le domaine thématique. Mais, dans la mesure où Goethe, dans son roman, semble plaider à la fois pour les interférences possibles et les distinctions entre le savoir romanesque et le savoir chimique, la complémentarité thématique entre les domaines se résout peut-être également en une complémentarité des formes de la connaissance (« Erkenntnisformen »[33]). La littérature ne concurrence pas la science, pas plus que la science ne concurrence la littérature ; mais l’un et l’autre domaine revendiquent en se croisant une sphère de connaissances propre.
 
La tête d’Epistémon ou la complémentarité des discours savants et littéraires
S’il ne s’agit pas de confondre, en matière de récit de greffe, discours littéraire et savant en cherchant à tout prix à prouver leur identité de nature et de visée, si, en la matière, la littérature et la science revendiquent l’accès à la connaissance et à la vérité, il reste à s’interroger sur le mode de connaissance et sur le type de vérité que chacun des deux domaines peut receler. Suffit-il de cantonner la littérature dans la sphère de la morale et de s’interroger alors sur la manière dont elle transmet ce savoir ? Peut-on suggérer que littérature et science qui se définissent en se séparant, détiennent chacune un savoir sur la science et sur la littérature ? Ne jouent-elles pas, de manière croisée, un rôle critique essentiel dans la définition des objets et des connaissances transmises par l’autre sphère ?
 
Examinées à partir du corpus littéraire et savant de la greffe, ces différentes questions reçoivent des réponses parfois étonnantes, voire contradictoires. En 1924, Lucien Daniel ébauche dans son Histoire de la greffe le répertoire des expériences réalisées et mêle sans grande précaution aux hydres de Réaumur, aux récits des rhinoplastes italiens, aux expériences menées sur les ergots de coq de Duhamel de Monceau, de Hunter ou de Baronio, les « poires de Bon Chrestien » empruntées au chapitre LIV du Quart Livre de François Rabelais[34] et l’opération réussie par Saint-Cosme et Saint-Damien dans Légende dorée de Jacques de Voragine.
 
Ces textes, qu’il relèvent de mémoires académiques, de récits hagiographiques ou de fictions, ont tous pour le médecin valeur d’exempla pour l’historique de la pratique de la greffe qu’il retrace ; en ce sens, mettre sur le même plan l’œuvre de Rabelais et les travaux de John Hunter ne va pas de soi. On peut certes supposer que Lucien Daniel, évoquant la vie des saints ou les fictions du XVIe siècle, présuppose que le traitement « littéraire » d’un sujet, même s’il n’est pas immédiatement référentiel, le consacre comme « avéré » au sens où l’écrivain nécessairement s’inspirerait de ce qui est connu à la fois de lui et de son lecteur. Mais le présupposé se heurte au choix de l’exemple d’un « vrai » miracle qui, en tant que tel, doit échapper au jugement de vérité ou de vraisemblance et d’une fausse merveille qui, d’emblée, dans le Quart Livre, est présentée comme telle.
 
Saint Cosme et Saint Damien étaient deux frères arabes qui avaient appris la médecine et étaient capables de guérir toutes les maladies. Après avoir été décapités, ils accomplirent trois miracles. Le dernier raconte que le gardien de l’église que le pape Félix avait fait construire en leur honneur avait une jambe « rongée par un cancer ». Dans son sommeil, les deux saints lui apparurent : ils décidèrent de remplacer sa jambe par celle d’un Maure qui venait d’être enterré et le gardien se réveilla avec une jambe blanche et l’autre noire[35]. Masaccio s’inspira du récit pour peindre l’une des fresques les plus célèbres de San Marco. Le succès artistique de cette greffe ne témoigne en aucun cas de la pratique effective de telles opérations : Voragine ne s’attarde pas, bien entendu, sur les procédés de l’opération ou sur les principes physiologiques qui en justifierait la réussite. La greffe est le support d’une merveille dont la lecture est acte de foi. Cela pourrait signifier, en retour, que les mémoires savants cités par Lucien Daniel relèvent de la même catégorie du merveilleux et doivent échapper à tout jugement de vérité (du moins de la part du lecteur ignorant).
 
La geste de Pantagruel recèle de plus, en dehors du cas bien connu et réel des poires greffées en Touraine, une greffe bien plus extraordinaire. Rabelais, au chapitre XXX du Pantagruel, raconte « comment Épistémon, qui avoit la coupe testée, feut guéry habillement par Panurge. Et des nouvelles des diables, des damnés ». L’opération est dûment décrite sans qu’on s’attarde trop sur les principes qui la justifient : « Adonc nectoya tresbien de beau vin blanc le col, et puis la teste : et y synapiza de pouldre de diamerdis qu’il portoit tousjours en une de ses fasques, après les oignit de je ne sçay quel oignement : et les afusta justement veine contre veine, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, affin qu’il ne feust tortycolly (car telles gens il haissoit de mort) »[36]. Sous la plume du médecin François Rabelais, le récit vaut satire burlesque non du discours savant mais du discours et des pratiques des charlatans que Panurge incarne assez bien. Il ne fait aucun doute, pour l’auteur et pour le lecteur, que cette greffe relève de la fausse merveille ou des mystifications des charlatans.
 
Il n’y a ni dans le Pantagruel, ni dans La Légende dorée, inscription du discours « savant » dans le discours littéraire (si tant est que la séparation de l’un et de l’autre ait du sens) mais bien plutôt, de l’un à l’autre, consécration d’un motif burlesque et drôle sans prétention à la moindre vérité savante. La « tête d’Epistémon » est davantage un cas d’école qui permet à Rabelais d’évoquer la rencontre avec les diables et les démons que l’illustration des progrès médicaux contemporains. Le récit de greffe littéraire, d’emblée, est un texte dont la véracité ou la vraisemblance importe peu ; sa vérité, son sens, tiennent davantage aux hypothèses morales ou ontologiques qu’il désigne ou qu’il formule. La greffe est là un cas d’école et peu importe la vraisemblance ou la possibilité de l’opération.
 
Tel n’est pas le cas des récits de Réaumur lorsqu’il observe la régénération des pattes des crevettes, de Tremblay qui, au XVIIIe siècle, découpe des hydres, de Duhamel qui s’occupe des coqs, de l’allemand Michaelis qui prouve la régénération des nerfs, de l’italien Baronio connu pour ses expérimentations sur les moutons destinées à prouver la régénération des vaisseaux, etc… Et cependant, les discours dans lesquels ces opérations sont relatées témoignent tous de la difficulté encore, dans la première moitié du XIXe siècle, de passer pour vrais, voire de l’inutilité des démarches accomplies pour attester de la véracité de ce qui est raconté.
 
En 1815, dans la Bibliothèque Britannique, un auteur anonyme rend compte à la fois du Degli innesti Animali de Joseph Baronio et d’« Observations qui prouvent la possibilité de réunir des parties entièrement séparées du corps par quelque accident, publiées dans le Journal de médecine et de chirurgie d’Édimbourg par M. Balfour ». Ce même William Balfour figurera, en 1835, dans la liste dressée par l’éditeur des textes de Hunter, des savants dont les travaux ont été définitivement perçus comme vrais après la publication de Degli innesti Animali. Il faut croire qu’il se trompait.
 
Le médecin écossais Balfour aura beau déployer tout un arsenal d’arguments et d’attestations signées à l’appui de la vérité des opérations effectuées par lui ; son récit, aux yeux du public, relèvera au mieux de la pure imagination et, au pire, de la mystification. Il introduit son mémoire par une analogie avec la greffe végétale supposée démontrer la facilité à « imaginer » de telles greffes, leur vraisemblance savante :
 
Il y a bien long-temps, dit l’auteur de ce mémoire, que le succès des greffes végétales avait suggéré à quelques chirurgiens l’idée de rétablir, par une simple juxtaposition, des parties mutilées. Cette pratique a été occasionnellement mise en usage, par un très-petit nombre de gens de l’art. Mais malgré ses succès, tous les autres l’ont tournée en ridicule, et l’ont entièrement dédaignée. Ce qu’on croit impensable, on ne l’essaie point. Cependant cette défiance des pouvoirs de la nature est tout à la fois peu philosophique, et très nuisible dans la pratique, surtout si l’on considère qu’elle est en opposition directe avec des faits dont il est difficile de disputer l’authenticité.[37]
 
Le médecin, le savant, plaide donc, devant l’obstination de son lectorat, pour la vérité de l’invraisemblable, comme pourrait le faire un romancier. Suivent les récits extrêmement circonstanciés de deux cas d’auto-greffe réussis par lui et dûment accompagnés de certificats signés par des témoins. Le premier concerne une expérience réalisée sur l’un de ses enfants : « Il y a environ un an que Mr. Gordon, chirurgien, actuellement établi dans l’Inde, à ce que je crois, étant venu chez moi pour me parler, se retira en fermant brusquement la porte après lui, sans s’apercevoir qu’il y eût personne auprès. Malheureusement, un de mes fils, âgé d’environ quatre ans et demi, qui se divertissait au-dehors, eut la main prise entre les gonds de la porte ». Le second cas concerne un charpentier venu le trouver après un malheureux coup de hache ; le médecin alla chercher le doigt et l’appliqua sur la blessure où il se ressouda ; mais il lui fallut partir à la recherche du charpentier qui avait décidé de renoncer à son doigt lorsqu’il avait essuyé les moqueries de ses collègues sur son bandage[38].
 
Mais les témoignages et les preuves ne suffisent pas, puisque l’auteur du compte rendu, en guise de transition vers le livre italien de Baronio, souligne combien cet ouvrage peut à son tour constituer un argument en faveur de la vérité de la réussite des expériences de Balfour. Tout se passe comme si les auteurs de récits de greffe savaient par avance que de tels textes se situaient d’emblée, pour leurs lecteurs, dans un au-delà ou dans un en-deçà du jugement de vérité : « Ici se termine le mémoire du Dr. Balfour. Il rappelle, comme on le voit, une ancienne pratique connue en Italie dès le XVIe siècle, et probablement depuis bien plus long-temps dans l’Inde. Nous en avons publié en détail les procédés (Bibl. brit., vol. XIII, p. 281-289). Il ne sera peut-être pas inutile d’arrêter encore nos lecteurs sur ce sujet, en leur rappelant un ouvrage moderne qui, quoique publié à Milan dès l’an 1804, paraît être peu connu en France. C’est pourquoi nous allons en rendre compte dans l’article suivant. On a assez long-temps tourné en ridicule la doctrine des greffes animales, ainsi que celle des aërolithes »[39]. Il reste donc à distinguer soigneusement le récit de greffes réussies de la mystification, en montrant que l’impossible, dans le domaine des sciences, est detiné à devenir possible et vrai. Or, les citations, empruntées à Baronio, des expérimentations du physiologiste italien, contribuent plutôt à brouiller les frontières entre l’un et l’autre.
 
Baronio, qui retrace l’histoire des greffes animales pour les mettre à l’épreuve de son art, réserve en effet un sort tout particulier aux opérations sur les ergots de coq menées par Duhamel de Monceau dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et racontées par lui en 1798. Il en confirme les résultats avant de proposer le récit des expériences variées auxquelles lui-même et ses élèves se livrèrent sur la crête des coqs : « Io mi sono provato ad innestare l’ala di canarino sulla cresta di un giovani gallo. Questa prese benissimo, tutte le penne lunghe caddero, e restarono le piccole, le quali crebbero et divennero folte, conservando il bel colore giallagnolo, che sogliono avere le penne de’canarini »[40]. L’un de ses élèves tenta une expérience plus charmante encore : « Desiderarono alcuni d’imparare la maniera di fare simili innesti, e feci ben presto degli scolari, uno da quali riusci ad innestare l’estremità della coda di un piccolo gatto nella cresta di un gallo, che ancora si conserva in gentil modo ondeggiante da un lato »[41]. La forme même du récit, les appréciations esthétiques de l’auteur, mettent davantage en évidence la « joliesse » des monstres obtenus que pour ce qu’elles révèlent de la possible régénération des muscles et des nerfs.
 
Cela est d’autant plus vrai que le savant, dans son texte original, intercale entre les deux récits d’expériences sur le chat et le canari, l’expérimentation de la greffe de deux ergots de coq sur la crête d’un seul et son résultat : le « coq à cornes ». De ce résultat, il fit commerce : « Un mercante Dalmatino fece l’acquisto del mioi gallo bicornuto e di qualche altro, in cui l’innesto era semplice, e dopo aver girato in varie città dello stato Veneto, e della Germania, facendo pompa di tali mostri, passò a Corfu, ove l’arte d’innestare in sì fatta maniera sulla cresta de’ galli non fu creduta naturale. L’opinione si estese per tutta la città, in modo che il mercadante fu obbligato a ritrarsi in Russia, ove li vendette a caro prezzo »[42]. Dans ce cas précis, la pratique médicale permet de fabriquer les outils de la mystification. Existent aussi des cas où la charlatanerie précède et oriente la recherche savante. Baronio rappelle en effet la mystification célèbre et ancienne d’une femme de Florence, nommée Gambacurta, dont la spécialité était de découper la chair de son bras et de la remettre en place pour exhiber ensuite le bras reconstitué, comme par miracle. Le savant conclut en insistant sur l’utilité de ce genre de mystifications, pour la science : « Siccome gli errori degli uomini attentamente considerati ci aprirono ; qualche volta un vasto campo a molte nuove cognizioni, cosi i ciarlatani con quell’ardire, che è loro proprio, ci didero a conoscere, che le piaghe risanan’si da loro medesime »[43]. Le savant se doit donc de comprendre les rouages des fausses merveilles et peut, éventuellement, en fabriquer. Peu importe, finalement, que le public s’y trompe.
 
Que la greffe soit, tout au long du XIXe siècle, l’un des outils privilégiés des exhibitions de « monstruosités » organisées par des mystificateurs n’est pas nouveau. Les choses cependant se compliquent lorsqu’un savant naturaliste se fait lui-même prendre au piège d’une mystification reposant sur la pratique d’une opération de greffe facile, sinon commune. En 1832 fut créé le second bataillon d’infanterie légère en Afrique, le « zéphyr ». Il se composait principalement de jeunes hommes condamnés à de légères peines d’emprisonnement. Très vite, les soldats du zéphyr, basés pour la plupart en Algérie, furent réputés pour leur ruse et leur rouerie. Il semble bien que les savants qui dirigèrent la mission d’expédition française en Algérie, de 1839 à 1842, en furent les victimes. Dans ses heures de loisir, l’un des soldats entreprit de greffer la queue d’un rat sur son museau et de vendre son « rat-à-trompe » au commandant de l’expédition, le fameux zoologue Jean-Baptiste-Geneviève-Marcellin Bory de Saint-Vincent. Séduit par l’idée de la découverte d’une espèce jusque-là inconnue, le savant céda d’abord aux instances du zéphyr avant de se méfier devant la soudaine multiplication des spécimens de rats-à-trompe que d’autres soldats venaient proposer à ses pairs. L’histoire eut un certain retentissement en France et en Europe ; elle y fut racontée et diffusée une première fois par Alexandre Dumas, dans sa relation de voyage en Algérie publiée entre 1848 et 1851, puis une seconde fois par Pierre Larousse qui la relata en 1874, dans l’article « Mystification » du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.
 
Les deux écrivains en font des récits comiques, accompagnés de commentaires destinés à tirer des leçons de cette mystification. Sous la plume de Dumas, le texte vaut surtout dénonciation de la vanité de savants particuliers et raillerie à l’égard des responsables scientifiques de la commission d’Algérie. L’écrivain qui, par fausse pudeur, ne nomme pas la dupe au moment de raconter le cas des rats-à-trompe, le désigne d’emblée dans la préface de Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis ; après s’être livré à un éloge rhétorique de l’Afrique, « terre des enchantements et des prodiges », il use de l’étrange animal comme d’un argument : « Enfin, n’est-ce pas en Afrique que l’on a découvert, en l’an de grâce 1845, et que l’on a fait reconnaître à la commission scientifique en général, et au colonel Bory de Saint-Vincent en particulier, le fameux rat à trompe dont nous aurons l’honneur de vous entretenir plus tard ? Charmant petit animal, soupçonné par Pline, nié par monsieur Buffon, et retrouvé par les zéphyrs, ces grands explorateurs de l’Algérie »[44].
 
Sous la plume de Pierre Larousse, l’histoire change de forme et y gagne une toute autre ampleur : « Une des plus jolies mystifications est celle dont fut victime un savantissime naturaliste. Nous voulons parler du fameux rat à trompe. Un zouave, pour utiliser les loisirs que le gouvernement lui faisait en Afrique, s’amusait à pratiquer des expériences de rhinoplastie in anima vili. C’est ainsi qu’il greffait sur le museau d’un rat l’appendice caudal dudit rongeur, appendice duquel, au bout de quelques jours, il paraissait avoir été gratifié par dame nature en personne. Un savant ayant eu occasion de contempler ce phénomène dont il n’avait pas le mot, bien entendu, se crut comblé de toutes les bénédictions du ciel à la vue de ce rara avis, qu’il allait avoir la gloire de révéler au monde scientifique. Il le paya fort cher au zouzou, qui se promit bien de faire entrer en pleine voie de prospérité cette nouvelle branche d’industrie. Quelques jours après, il se présenta à notre savant avec un nouveau spécimen de la sous-famille des rats à trompe. Autre achat de la part du savant. Bref, les visites du zouave devinrent si fréquentes que le savant, si savant qu’il fût, dut enfin se douter qu’il y avait quelque chose là-dessous. Hélas ! ses premières informations firent crouler l’édifice d’immortalité qu’il avait entrevu.
 
Assurément, mystifier un savant est chose légitime et même louable en soi, attendu que cela lui fait éprouver pendant quelque temps les plus douces, les plus suaves émotions, à la perspective d’une grande découverte, et que l’illusion compense la déception et au-delà. Que sera-ce donc lorsque l’on pourra mystifier toute une Académie, comme en Angleterre ? C’est assurément le chef d’œuvre du genre »[45].
 
Le plaisir pris par le lexicographe à raconter cette « jolie » histoire est évident : Larousse est en cet endroit autant conteur que savant et encyclopédiste. La morale très ironique qui clôt le récit montre qu’il n’est pas destiné seulement à railler le « savantissime naturaliste » ; la forme de la fable confère au texte une portée générale et universelle. Sont visés les « Académies » et leurs membres. Ainsi se devine la charge polémique du littérateur contre les experts spécialisés de l’Académie, révélatrice de l’opposition entre les littérateurs et les encyclopédistes (deux termes qui peuvent aisément qualifier Larousse) d’un côté, et, de l’autre, les savants qui ont rang dans les Académies et en incarnent les disciplines spécialisées.
 
Il revient en quelque sorte au littérateur, par le biais de la forme littéraire de la farce, de s’inquiéter du devenir des sciences et de leur évolution. Et la littérature gagne là le statut d’un savoir sur les sciences. Elle devient également le véhicule possible d’une vérité générale différente des vérités spécialisées des disciplines savantes. En d’autres termes, la littérature ne concurrence pas nécessairement les sciences, ni n’en infléchit le cours ; elle les critique et devient le lieu d’un savoir complémentaire qui ne saurait se confondre avec celui des savants spécialisés, pas plus que le discours littéraire, nettement désigné ici par l’emprunt au genre de la fable, ne se confond avec le discours savant.
 
L’ironie de l’histoire est que le cas des « rats-à-trompe », avec tout ce qu’il comporte de critique de la science académique, de mise en évidence de l’ignorance des savants, devient, sous la plume d’un romancier cette fois, l’ultime étape des progrès savants accomplis en matière de greffe animale. En 1896, Herbert G. Wells dans The Island of Doctor Moreau place dans la bouche du docteur Moreau une liste des essais « attestés » promettant, par la vivisection, l’amélioration des espèces animales :
 
I am only beginning. Those are trivial cases of alteration. Surgery can do better things than that. There is building up as well as breaking down and changing. You have heard, perhaps, of a common surgical operation resorted in cases where the nose has been destroyed: a flap of skin is cut from the forehead, turned down on the nose, and heals in the new position. This is a kind of grafting in a new position of part of an animal upon itself. Grafting of freshly obtained material from another animal is also possible, – the case of teeth, for example. The grafting of skin and bone is done to facilitate healing : the surgeon places in the middle of the wound pieces of skin snipped from another animal, or fragments of bone from a victim freshly killed. Hunter’s cock-spurpossibly you have heard of thatflourished on the bull’s neck; and the rhinoceros rats of the Algerian zouaves are also to be thought of [46]
 
Directement empruntée aux histoires de la greffe animale retracées par les savants et les naturalistes, l’énumération n’a d’original que la mention des rats-à-trompe des zouaves d’Afrique qui, en elle-même, constitue un ultime renversement. Certes, dans le cadre d’un roman qui doit échapper au jugement de vérité et suspendre l’incrédulité de son lecteur, il n’est peut-être guère étonnant de voir se mêler, en guise d’attestations de la véracité des faits, des exemples de greffes empruntés à l’histoire de la science et le cas d’une greffe réalisée par de simples soldats et racontée par un écrivain. Le récit de voyage de Dumas demeure un récit référentiel et les « rats-à-trompe » sont le résultat d’une greffe aisément réalisable ; ces animaux montrent au moins la facilité de l’opération. Il n’empêche que ce récit est dans le même temps une critique virulente contre des savants. D’une certaine manière, Wells met sur le même plan les travaux des savants reconnus et les trucages de simples mystificateurs et cela pourrait être une façon de se moquer des savants qui deviennent de simples mystificateurs. Mais cela revient à suggérer que les récits savants et les monstres imaginaires ne se confondent que du point de vue de la réception, et non nécessairement du point de vue de leur visée. On pourrait inférer également que, par cette apparente confusion entre cas savants et cas littéraires, le roman se désigne lui-même comme une mystification, abolissant là les frontières entre la fiction qui échappe au jugement de vérité et la mystification qui n’y échappe pas. L’auteur de The Island of Doctor Moreau met en scène le rapport entre fiction, récit savant et vérité et propose de ces trois termes, comme Larousse d’une certaine manière, de multiples articulations : le détour par la science permet en quelque sorte de s’approprier des cas savants qui deviennent « fictionnels » et de défendre peut-être alors une vérité de la fiction qui ne soit pas cependant de même nature que celle du discours scientifique : les greffes de Moreau ne sont pas vraies mais montrent peut-être, d’une manière non propositionnelle, les conséquences ontologiques ou métaphysiques de la confusion possible entre l’animal et l’humain.
 
Plus simplement, le glissement de l’Étude sur les greffes à The Island of Doctor Moreau peut être décrit comme un curieux renversement. Le roman de Wells fournit aussi un exemple de la manière dont la fiction peut composer une histoire des sciences et se poser en son ultime aboutissement : le héros fou de Wells s’inscrit dans la lignée des exemples qu’il cite et son histoire comprend également des cas de greffes. Inversement, du côté des savants tels que Baronio ou Daniel, l’histoire savante de la physiologie animale pouvait trouver son origine dans la littérature qui fournissait des récits de cas aptes à compléter le corpus des greffes. Littérature et science, dans leurs discours, se critiquent et se complètent de nouveau. À moins que l’une et l’autre ne dessinent, par la référence à l’histoire et au discours de la sphère opposée, une histoire plus large, celle de la « culture » où elles ne s’opposent, ni ne se confondent : là compterait moins leur « définition » que leurs multiples articulations. Les deux « cultures » se résoudraient alors en ce que Gottfried Gabriel appelle un « komplementären Pluralismus »[47]
 
En matière d’étude critique des articulations de la science et de la littérature, la méthode de la greffe en écusson consiste à observer l’écorce ou le contexte des œuvres et des théories pour justifier ou faciliter la fusion des bois du porte-greffe et du greffon. Un tel procédé doit nécessairement réfléchir en termes de ressemblance, d’analogie ou d’identité entre les discours greffés. La déconstruction de l’opposition science/littérature, entreprise contre les « deux cultures » de Charles Percy Snow par l’épistémocritique comme le soulignait Laurence Dahan-Gaida en 2001[48], passe à la fois par la prise en compte des analogies de forme et de visée de leurs discours, et par la mise en évidence des effets, sur la science et sur la littérature, de leurs rencontres : il ne s’agit pas d’abolir la frontière entre les sphères, mais d’en observer l’élaboration et de se situer sur cette ligne pour observer les points de convergence et de divergence des deux domaines. Les études, plus historiques, qui se soucient d’étudier l’écart qui peut exister entre le décret de la séparation des sciences (et non des savoirs) et des littératures et sa réalisation effective ont, elles aussi, le souci de montrer que la science et la littérature ont pu être considérées sinon comme utiles du moins comme essentielles à l’évolution de la sphère connexe. De telles approches courent le risque de privilégier tantôt l’écorce, tantôt le tronc ; de confondre le discours et la science et de réduire la seconde à un ensemble non figé et multiple de critères variables en fonction des contextes historiques et culturels, voire même des écrivains et des savants. Elles peuvent aussi « essentialiser » ce qui peut ne pas l’être : la Science et la Littérature. Elles concourent en tout cas à montrer le rôle exemplaire des articulations entre science et littérature dans l’histoire d’une culture ; l’opposition initiale se résout en une complémentarité.
 
Mais ces « deux » essences courent le risque de se confondre, du moins en apparence, de même que le résultat d’une greffe en flûte vise a posteriori à effacer les frontières entre les espèces. D’aucuns renoncent à la définition historique des « sciences » et des « littératures » pour s’intéresser plus particulièrement aux visées et aux formes communes : la mise en évidence d’un usage commun d’outils herméneutiques (le raisonnement et l’intrigue, la métaphore et la loi, l’imitation et la modélisation, l’usage de la fiction) ou l’étude de grandes tendances épistémologiques (l’émergence de la notion de type ou de moyenne, en science comme en littérature) font apparaître autant de points communs aux théories savantes et aux œuvres littéraires et peuvent aller jusqu’à plaider en faveur d’une communauté de visée, voire d’une concurrence en matière de connaissance et de vérité. Mais les études de Gillian Beer, réunies dans Open Fields. Science in cultural Encounter, montrent aussi qu’on ne saurait confondre une grande tendance culturelle (au sens des sciences de l’esprit) et sa réalisation effective dans des discours littéraires et savants.
 
Demeure la greffe en couronne qui, par nature, ne dissimule pas l’identité de nature entre la branche greffée et le tronc. Dans cette perspective, deux solutions sont possibles : maintenir l’inébranlable étrangeté entre « science » et « littérature » et observer la manière dont l’un ou l’autre domaine peut s’emparer d’outils ou d’objets empruntés à son contraire pour se les réapproprier ; suggérer que la littérature peut évoluer grâce aux sciences et inversement, que de nouveaux genres ou de nouveaux registres peuvent naître par exemple de l’usage par les écrivains de termes, de théories ou de sujets savants, formant moins alors des « bigarrures » que des moyens de bouleverser la sphère d’origine[49]. Le présupposé d’une telle greffe critique est que l’on puisse penser la littérature et la science en termes de progrès et/ d’évolution. Et il demande souvent à être explicité et réfléchi.
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XIV
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[1] Auguste-Pyrame de Candolle, Physiologie végétale, Paris, Béchet Jeune, 1832, t. II, p. 699.
[2] Ibid., p. 771.
[3] Ibid., resp. p. 778-780 et p. 782-816.
[4] René Antoine Ferchault de Réaumur, « Sur les diverses reproductions qui se font dans les Ecrevisses, les Omars, les Crabes, etc. Et entre autres, sur celles de leurs jambes et de leurs Ecailles », in Histoire de l’Académie Royale des Sciences, Paris, Imprimerie Royale, 1731, p. 235.
[5] Cf. Jacques Bouveresse, La Connaissance de l’écrivain, Paris, Agone, 2008.
[6] Jackie Pigeaud, L’Art et le Vivant, Paris, Gallimard, 1995, p. 192-198.
[7] Anna Letitia Barbauld, « On the Origin and Progress of Novel-Writing”, in The British Novelists; with an Essay, and Prefaces Biographical and Critical by Mrs Barbauld, London, F. C. and J. Rivington, 1810, p. 1-62.
[8] Jacques Derrida, La Dissémination, Paris, Seuil, 1972, p. 395.
[9] Pline, Histoire naturelle de Pline, traduite en français, Paris, Vve Desaint, 1773, t. VI, p. 130 ; trad. fr. Louis Poinsinet de Sivry, p. 131 : « J’ai vu près des Thulies Tivoliennes un arbre enté de toutes les façons dont j’ai parlé jusqu’ici, et qui portait toutes sortes de fruits : car sur une branche on trouvait des noix, sur une autre des baies, et sur d’autres, des raisons, des figues, des poires, des grenades, et différentes sortes de pommes. Mais cet arbre ne vécut pas longtemps ».
[10] Ibid., p. 115.
[11] Ibid., p. 105.
[12] Ibid., p. 104.
[13] Ibid., p. 108.
[14] Duhamel de Monceau, La Physique des arbres, Paris, H. L. Guérin et L. F. Delatour, 1758, t. II, p. 85.
[15] Ibid., p. 97-98.
[16] Louis Noisette, Le Jardinier français, Paris, Audot, 1821, t. I, p. 15.
[17] André Thouin, Nouveau Cours complet d’agriculture théorique et pratique, Paris, Déterville, 1821, t. VII, p. 510.
[18] Ibid.
[19]Pline, Histoire naturelle de Pline. Traduction nouvelle par M. Ajasson de Grandsagne, Paris, Panckoucke, 1831, t. XI, p. 146.
[20] Ibid.
[21] Lucien Daniel, Études sur la greffe, Rennes, Oberthur, 1927, t. I, p. 21-22.
[22] Ibid., p. 7.
[23] La Bibliothèque britannique (dont le titre complet est Bibliothèque britannique. Extrait des ouvrages anglais, périodiques et autres, des mémoires et Transactions des sociétés et académies de la Grande-Bretagne, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique rédigée à Genève par une société de gens de lettres) est un périodique genevois créé en 1796 ; il prend en 1816 le titre de Bibliothèque universelle. Par les traductions qu’il propose des mémoires anglais, il constitue un outil essentiel pour les savants français notamment qui, en matière de greffe et de médecine, se réfèrent très souvent à lui.
[24] John Hunter, The complete Works of John Hunter, J. F. Palmer ed., London, Longman, 1835, t. III, p. 256.
[25] Giuseppe Baronio, Degli innesti Animali, Milano, Fonderia de Genio, 1804, p. 14 : « Mais, parce qu’on rencontrait dans une telle œuvre quelques défauts, qui non seulement empêchaient de la lire mais aussi de l’étudier autant que le méritaient les vues intéressantes qu’elle contient, elle fut oubliée pendant de nombreuses années et tomba pour ainsi dire dans un mépris philosophique. Et l’on ne peut nier en vérité une prolixité abusive dans les questions traitées, le luxe inutile de l’érudition, les fréquentes répétitions, et l’explication laborieuse des tables ». Nous traduisons.
[26] Ibid., p. 15 : « À cette peine s’ajouterait celle de corriger de nombreuses conclusions résultant de données fausses, comme il y en a souvent là où le brave homme propose, avec les maigres lumières de la philosophie animiste de son temps, des sciences physiques et de la critique, et résout très mal des questions extrêmement graves ; alors se verrait présentée au public une œuvre où rien ne manquerait de l’original, si ce n’est le bavardage, l’érudition inutile et les répétitions fatigantes, et où serait au contraire conservée toute la doctrine et tout ce qui peut satisfaire la raison et le besoin de qui veut recourir à ce fond qui a de si grands rapports avec la Chirurgie ». Nous traduisons.
[27] Ibid., p. 18-19 : « Je n’ignore pas que certains tournent en dérision les événements de cette nature, lesquels portent pourtant les caractères d’une véracité qui n’admet aucun doute. Mais, de grâce, qui sont-ils sinon des Poètes qui affectent de tout savoir, ou d’autres qui veulent enfermer les forces de la nature dans les limites étroites de leurs connaissances, et qui commettent l’erreur de se croire des génies fortunés au point que la Nature vénérée leur aurait ouvert la porte des secrets les plus cachés », « L’œuvre de Tagliacozzo a été tournée en ridicule par le poète anglais Butler, dans son célèbre poème d’Hudibras, et Voltaire l’a suivi dans la traduction du même poème ». Nous traduisons.
[28] Paul Bert, De la Greffe animale, Paris, Martinet, 1863, p. 20.
[29] Ibid., p. 25-26.
[30] Ibid., p. 28.
[31] Gunther S. Stent, « Semantik in Kunst und Naturwissenschaft”, in H. Bachmaier/E. P. Fisher (éd.), Glanz und Elend der zwei Kulturen, Konstanz, 1991, cite par Gottfried Gabriel, « Erkenntnis in Wissenschaft, Philosophie und Dichtung. Argumente für einen komplementären Pluralismus”, in Zwischen Logik und Literatur. Erkenntnisformen von Dichtung, Philosophie und Wissenschaft, Stuttgart, Metzler, 1991, p. 215.
[32] Ibid, p. 215.
[33] Ibid.
[34] François Rabelais, Le Quart Livre [1552], in Œuvres complètes, Mireille Huchon (éd.), Paris, Gallimard, « Pléiade », 1994, p. 665-667.
[35] Cf. Jacques de Voragine, La Légende dorée, trad. fr. Teodor de Wyzewa, Paris, Seuil, 1998, p. 544.
[36] François Rabelais, Pantagruel, in Œuvres complètes, Mireille Huchon (éd.), Paris, Gallimard, « Pléaide », 1994, p. 321-322.
[37] William Balfour, « Observations qui prouvent la possibilité de réunir des parties entièrement séparées du corps par quelque accident, publiées dans le Journal de médecine et de chirurgie d’Édimbourg par M. Balfour », Bibliothèque britannique, t. LIX, Genève, 1815, p. 42-43.
[38] Ibid., p. 55-58.
[39] Ibid., p. 59-60.
[40] Giuseppe Baronio, Degli innesti Animali, op. cit., p. 36. Ce récit est repris dans le compte rendu paru dans la Bibliothèque Britannique, op. cit., p. 64.
[41] Giuseppe Baronio, Degli innesti Animali, op. cit., p. 37. Texte repris, résumé et traduit dans la Bibliothèque britannique, op. cit., p. 64 : « Enfin un de mes élèves a greffé sur la crête d’un coq une portion de la queue d’un petit chat. Elle s’y est fort bien maintenue ondoyant très-joliment d’un côté et de l’autre ».
[42] Giuseppe Baronio, Degli innesti Animali, op. cit., p. 36. Texte repris et traduit dans la Bibliothèque britannique, op. cit., p. 64 : « J’ai réussi à en insérer deux ou trois sur la même crête. J’ai vendu, depuis, ce coq à deux cornes à un marchand de Dalmatie, qui, après l’avoir montré pour de l’argent dans différentes villes des états vénitiens et de l’Allemagne, se rendit à Corfou, où la populace le prit pour un imposteur ou un sorcier, ce qui l’obligea de se retirer en Russie, où il vendit chèrement son coq ».
[43] Giuseppe Baronio, Degli innesti Animali, op. cit., p. 39. Texte repris et traduit dans la Bibliothèque britannique, op. cit., p. 67 : « De même que les erreurs des hommes, quand on a voulu remonter à leur source, ont quelquefois donné lieu à de grandes découvertes, la hardiesse des charlatans nous a aussi fait connaître la facilité avec laquelle les plaies se guérissent souvent d’elles-mêmes, sans le secours de l’art ».
[44] Alexandre Dumas, Le Véloce ou De Cadix à Tunis [1848-1851], Paris, Éditions François Bourin, 1990, p. 20.
[45] Pierre Larousse, « Mystification », Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. XI, 1874, p. 756.
[46] Herbert G. Wells, The Island of Doctor Moreau [1896], Bibliotech Press, 2014, p. 64.
[47] Gottfried Gabriel, op. cit., p. 202-204.
[48] Laurence Dahan-Gaida, « L’épistémocritique : problèmes et perspectives », Savoirs et littérature II, Presses universitaires de Franche-Comté, 2001, p. 19-51.
[49] Cf. à ce propos les travaux d’Hugues Marchal et notamment la belle anthologie consacrée au genre de la poésie scientifique qui montre assez bien que ce genre, déclaré mort par la tradition critique, a persisté tout au long du XIXe siècle : Hugues Marchal (dir.), Muses et Ptérodactyles. La poésie de la science de Chénier à Rimbaud, Paris, Seuil, 2014.