Crédits et Table des matières

Ce livre a été réalisé au sein du Projet de Recherche ILICIA. Incripciones literarias de la ciencia. Lengua, ciencia y epistemología du Ministerio de Economía y Competitividad d‘Espagne (Proyectos de I+D, del Programa Estatal de Fomento de la Investigación Científica y Técnica de Excelencia, Subprograma Estatal de Generación de Conocimiento). Réf. FFI2014-53165-P, Université de Salamanca.

Introduction

et
En juillet 2013, alors que la grande chaleur du plateau castillan sévissait, une vingtaine de chercheurs de disciplines diverses ont trouvé refuge – durant trois journées – auprès de la fraîcheur des vieilles pierres de la Faculté de Lettres de l’Université de Salamanca. Venus des quatre coins de la « Peau du taureau » et de plusieurs angles de « l’Hexagone », ils ont cherché à réunir art et mathématiques, physique et littérature, neuroscience et poétique, anthropologie et intelligence artificielle, biologie et esthétique sous l’enseigne des « Inscriptions littéraires de la science ». L’équipe de recherche éponyme – ILICIA, de son acronyme – les avait invités, espérant ainsi inaugurer un dialogue de disciplines, unique dans le domaine académique espagnol. Depuis, le dialogue a fait route et deux projets de recherche se sont succédés, accompagnés de publications. Au moment où ce volume paraît, un projet ILICIA. Inscriptions littéraires de la science. Langage, science et épistémologie1 se trouve en cours.

SIGN AND SILENCE : MATTERS OF LANGUAGE

La langue est en étroite relation avec le silence, de même qu’avec la nature et la biologie. Nous pourrions ainsi dire que la langue appartient au silence, car elle vient directement de lui, de ce qui n’est pas prononcé, du long du chemin neuronal que les mots rebroussent jusqu’à l’énonciation. Ce chemin se trouve dans un calme apparent, mais il représente en nous la porte d’entrée de l’évolution et de ce qui nous rend humains. C’est la phase de vérification d’un mouvement silencieux mais nécessaire dans la matière, mis en évidence dans le discours au fil du temps, depuis ses origines jusqu’à sa pratique quotidienne. La nature nous fournit quelques outils d’imitation formidables, qui nous conduisent d’un état sensori-moteur indifférencié à une proposition quelque peu utilitariste de soi. Mais ce n’est qu’en accédant au plein contrôle et à la maîtrise de nos déclarations qu’un sentiment d’appartenance est libéré, en déplaçant l’incertitude en faveur de l’idée d’être. Cet article aborde certaines questions sur l’énonciation, à la lumière de notions neurologiques et philosophiques, qui véhiculent les relations intimes reliant le cerveau et le langage. Mots-clés : Langage, évolution, sensori-moteur, énonciation, dissonance cognitive

DE L’OPTIQUE AU MENTAL. LA POÉTIQUE COGNITIVE DE BERNARD NOËL

De manière parallèle à sa poésie, Bernard Noël développe une œuvre en prose qui pose des interrogations d’ordre cognitif, tout particulièrement autour de la perception visuelle. L’exploration de dispositifs technologiques (l’appareil photographique) et de mises en scène de l’acte de création (la scène du peintre au travail) sert à vérifier la pertinence des intuitions et des réflexions du poète au contact des sciences cognitives actuelles. Le trajet de l’optique au mental s’inscrit de la sorte dans une compréhension incarnée et gestuelle de la cognition qui vise également le surgissement du langage. Sa poésie devrait alors être comprise comme l’aboutissement du processus. Mots-clés: poétique cognitive, perception visuelle, cognition gestuelle, cognition incarnée, Bernard Noël

PROSPECCIONES COGNITIVAS DE LA PERCEPCIÓN EN LA POESÍA DE LORAND GASPAR

L’objectif de cet article est de proposer une méthodologie d’analyse littéraire qui serve d’outil à la théorie littéraire dans le but d’un rapprochement de celle- ci avec la discipline connue comme « cognitive poetics ». Cette méthodologie consiste essentiellement en l’articulation de concepts développés par diverses sciences cognitives autour du texte littéraire. La particularité de cette méthodologie est de concevoir le texte poétique comme le dépositaire de différents processus cognitifs élémentaires ; pour les propos de cet article nous avons choisi d’explorer principalement les mécanismes de la vision, la façon dont le poème «regarde» et «configure» l’espace à travers le langage. Pour cela, plusieurs paradigmes épistémologiques concernant la perception (notamment la vision) sont considérés. Par la suite, l’analyse tient compte des concepts tels que : la pensée-paysage (Michel Collot), l’energeïa poétique (Pierre Ouellet), la embodied cognition (Mark Johnson), le contexte coloré (Jean-Didier Vincent), la plasticité neuronale (Ansermet) et la perception amodale (Gaetano Kanizsa). Une sélection de textes de l’œuvre poétique de Lorand Gaspar a constitué le corpus d’analyse de cette étude. Mots-clés: poétique cognitive, Lorand Gaspar, perception visuelle, pensée poétique

FORME-MOUVEMENT, FORME-TEMPS : THÉORIES DE LA MORPHOGENÈSE CHEZ PAUL VALÉRY, THEODOR SCHWENK ET BOTHO STRAUSS

A la croisée de la science et de l’esthétique, la notion de forme a intéressé les scientifiques aussi bien que les artistes qui, depuis Goethe, reconnaissent une même générativité à l’œuvre dans les variations morphogénétiques de la nature et dans les images créées par l’homme. Pour illustrer cet intérêt commun, cette étude se penche sur l’œuvre de trois éminents « penseurs morphologiques » – Paul Valéry, Theodor Schwenk et Botho Strauss – qui, à partir de lieux d’intervention différents (la science pour l’un, la poésie pour les deux autres), ont produit un savoir original sur la forme. Matérialisé à travers une forme elle-même esthétique, ce savoir déplace les frontières de la connaissance en redistribuant les rapports de l’art et la science, mais aussi ceux du sujet et de l’objet, de la nature et de la culture, de l’esthétique et de la connaissance. Il fraye ainsi la voie à une nouvelle compréhension de l’esthétique, qui peut dès lors être entendue comme science des arts autant qu’art des sciences. Mots-clés: science et esthétique, morphogenèse, Paul Valéry, Theodor Schwenk, Botho Strauss

HISTOIRES DU VIVANT ; SAVOIRS DU CORPS : SIRI HUDSVEDT, THE SHAKING WOMAN, PAUL AUSTER, CHRONIQUE D’HIVER ET PENNAC, JOURNAL D’UN CORPS

La biographie et l'autobiographie depuis une quinzaine d'années se focalisent essentiellement sur le corps et la dimension vivante du sujet. Pensé comme l'agent essentiel et l'élément déterminant de la vie d'un individu, il donne tantôt lieu à des « autopathographies » dans le cas de récits de maladies, tantôt à une observation minutieuse des sensations et des impressions corporelles comme rythme propre de l'expérience. Le récit du corps – supposé muet – occupe donc le devant de la scène dans La Femme qui tremble de Husvedt, Journal d'un corps de Pennac et la Chronique d’Hiver d'Auster ; ces textes réhabilitent le récit dans la compréhension du corps vivant, et comme manière de capter ce qu'a de spécifique le vivant, mouvant et dynamique. Entrelaçant vécu émotionnel et dimension savante, ces récits troublent la hiérarchie des discours. Cependant, ce corps, loin d'être familier, est constamment mis à distance. À la fois intime et étranger, il questionne l'identité, la mémoire, notre rapport politique même avec nos caractéristiques biologiques et ethniques. Ce paradigme nouveau du récit de vie, qui n'est pas seulement un « thème » littéraire, contribue enfin à une approche critique du discours biomédical. En niant, dans la tradition de Canguilhem, la pertinence du recours à la norme, le corps se définit comme forme de vie, savoir de la singularité et de la particularité, et non plus science du général. Mots-clés : autobiographie, récit du corps, discours biomédical, savoir du corps

MOTU CORDIS: LA FIGURE DU CŒUR TARDIF

Le vaste corpus théorique et artistique qui compose celui que l’on appelle « l’archive cardiographique » (Derrida), trouve, dans le cœur tardif – pensé à partir d’une dérivation du « style tardif » (Adorno, Saïd) – une figure de ses possibles et de ses limites. La tradition cordiale est formée par une archive qui réunit – et à titre d’exemple – aussi bien le traité Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis de William Harvey que l’installation artistique The Boundary of Life is Quietly Crossed, de Dario Robleto. Dans cet article, en prenant appui sur le recueil de poèmes Fibrilaciones, d’Ana Hatherly, et sur l’essai critique et clinique L’Intrus, de Jean-Luc Nancy, l’on met à l’essai la valeur d’une réflexion sur l’inhumanité du cœur humain, tout en révisant également certaines figurations cardiocentriques du « corps utopique » (Foucault). Mots-clés : cœur intrus, coeur tardif, coeur sans battement

STRUCTURE ET FONCTIONS DES THÉORIES SCIENTIFIQUES : POUR UNE THÉORIE (SCIENTIFIQUE) DE LA LITTÉRATURE

Cet article propose une description des proprités élémentaires que la théorie scientifique doit posséder (cohérence, économie, beauté, etc.), et parcourt ensuite le domaine des études littéraires à la recherche d’un certain nombre d’exemples d’absorption réussie de ces propriétés dans la théorie de la littérature contemporaine (la théorie empirique de S. J. Schmidt, la sociologie du champ littéraire de P. Bourdieu, la sémiotique narrative et discursive de l’École de Paris, etc.). Le but de ce parcours n’est autre que la promotion d’une rationalité transversale aux trois cultures, celle des sciences naturelles et formelles, celle des sciences sociales et celle des humanités, même au risque de secouer les assises ordinaires des études littéraires dans la tradition herméneutique. Mots-clés : S.J. Schmidt, P. Bourdieu, sémiotique

POÉTIQUES DE LA DEUXIÈME PERSONNE POUR L’ÉPOQUE DE LA REPRODUCTION TECHNIQUE

Bruno Latour, l’anthropologue et sociologue de la science, a théorisé plusieurs fois sur l’hybridation des choses, les espaces et l’identité. Les choses permettent que les inscriptions soient publiques de telle sorte que la re-présentation soit possible (ou dans son propre jargon particulier, re- inscription est le passage d’inscriptions d’espace à espace). Les collections, échantillonnages, ameublements de maison, les archives et bibliothèques, les musées, les laboratoires, les réseaux numériques et les bases de données sont des conditions qui ne sont ni au-dessus ni en dessous de la nature sociale des productions culturelles. Dans la culture, les espaces, les artéfacts et les communautés sont inextricablement liés et constituent les différentes formes d’identité qui caractérisent nos expériences. Les identités dont il est question dans cet article sont des identités épistémiques et esthétiques, tout particulièrement esthétiques (bien que les concepts qui émergent de presque tout ce que nous pourrions dire sur les identités esthétiques sont bien applicables aux identités épistémiques). Nous comprenons ces identités comme des groupes sociaux qui sont normativement organisées autour de certaines propriétés qui, dans le premier cas sont des propriétés esthétiques et, dans le second cas, sont des propriétés épistémiques (c’est-à-dire, ce sont des groupes qui sont organisés, respectivement, dans les sphères de l’histoire de l'art et de la littérature ou dans les domaines de l’histoire de la connaissance dans ses différentes disciplines académiques). Mots-clés : Bruno Latour, identités épistémiques, identités esthétiques

BORGES ET L’IDÉE DU MULTIVERS

L’œuvre de Borges est remplie d’exercices de transgression interdisciplinaire. Sa tendance à explorer les possibilités littéraires des idées philosophiques et scientifiques lui a souvent permis de devancer les investigations les plus conventionnelles dans le domaine de la pensée. Dans cette étude on aborde les résonances de ses spéculations concernant la configuration spatio- temporelle de la réalité, des spéculations qui sont proches de l’idée du multivers qui concentre actuellement un grande partie des discussions dans le domaine de la cosmologie scientifique. Mots-clés : Borges, multivers, pensée scientifique

LES COMPTES DE CHARLES PERRAULT OU PARALLÈLE DES FABLES ANCIENNES ET DES MATHÉMATIQUES MODERNES

L’inscription d’idées et de structures mathématiques dans les œuvres littéraires est une réalité qui parcourt l’histoire de la littérature comme un courant souterrain qui émerge parfois avec force. Le conte est un genre qui – comme l’indique nettement l’étymologie que ce mot partage avec « compte » – manifeste même dans les récits les plus élémentaires un rapport étroit entre la narration et le calcul arithmétique. De même qu’au XIXe siècle Edgar Allan Poe révolutionna le genre en créant le « conte algébrique », un siècle et demi auparavant Charles Perrault avait inventé le « conte arithmétique ». Dans plusieurs de ses Contes du temps passé, cet écrivain avait semé ses narrations de nombres qui composent un système de reprises parfaitement calculé. Plus particulièrement, Le Petit Poucet se révèle au lecteur attentif comme une figuration du calcul, de telle sorte que le héros semble suivre du début à la fin un itinéraire qui reproduit l’histoire des mathématiques, en allant du calcul le plus élémentaire (en comptant sur les dix doigts, en employant des cailloux) pour finir par réaliser des opérations bien plus complexes. En partant d’un incipit où le narrateur met à l’épreuve le savoir mathématique de ses lecteurs et en aboutissant à un excipit qui offre de façon singulière deux possibles dénouements auxquels le lecteur est confronté comme à un problème, Perrault compose un « conte de comptes », un véritable récit allégorique où il intègre le savoir mathématique de son temps (nombres logarithmiques, Grand chiffre, abaque rhabdologique, machine arithmétique de Pascal) dont à la même époque il avait mis en évidence dans ses autres écrits, du Parallèle des Anciens et des Modernes aux Hommes illustres, le rôle essentiel que cette science jouait au siècle de Louis le Grand. Mots-clés : Charles Perrault, conte arithmétique, connaissance mathématique

L’ŒIL DE L’ETHNOGRAPHE

Le texte propose une réflexion sur le voyage ethnographique et sur la formation de l’ethnologue qui y est associée. Cette réflexion se fait par une voie oblique : l’examen d’un texte de l’écrivain et anthropologue Michel Leiris (1901-1990), publié dans Documents et écrit peu avant son premier voyage de terrain en Afrique, alors qu’il intègre la Mission Ethnographique et Linguistique Dakar-Djibouti (1931-1933). Il s’agit d’examiner les références intellectuelles de Michel Leiris en phase de formation comme ethnologue et les rapports entre littérature et ethnographie dans son œuvre. Mots-clés : Michel Leiris, « L’œil de l’ethnographe », voyage et ethnographie, Raymond Roussel, Georges Bataille

LITTÉRATURE ET SCIENCE. CONVERGENCE ET DIVERGENCE

Au cours du XVIIe siècle, une fracture de plus en plus grande se creuse, de manière progressive et systématique, entre deux modes de connaissance du monde : la littérature et la science. Les deux raisons à l’origine de cette division font l’objet d’un consensus assez large : il s’agit de l’utilisation des mathématiques comme langage de la science et de l’introduction d’une méthodologie empirique. Il existe cependant une autre cause qui n’a pas été suffisamment traitée dans la littérature. Nous verrons dans cet article que l’introduction, au XVIIe siècle, du télescope et du microscope a permis à la science d’accéder à des domaines de la réalité hors de la portée de l’échelle humaine. Les domaines astronomique et microscopique ont fini par relever exclusivement de la connaissance scientifique et une grande partie de la réalité est ainsi devenue inaccessible pour la littérature et les autres sciences humaines et sociales. La science et la littérature se sont dès lors consacrées à étudier des domaines de la réalité qui s’excluaient mutuellement et elles ont cessé de communiquer. Cette tendance a cependant commencé à s’inverser au cours des dernières décennies. La convergence de la littérature et de la science en tant que formes complémentaires de comprendre le monde passe, principalement, par un traitement à l’échelle humaine des problèmes. Il existe, à l’échelle humaine, de nombreuses questions qui ne peuvent pas être abordées uniquement par la science ou uniquement par la littérature, du fait même de leur complexité ; et c’est dans ce domaine que nous devons rechercher de possibles hybridations, où les sciences exactes et les sciences humaines et sociales pourront dialoguer et interagir, et qui exigeront également de nouvelles stratégies épistémologiques. Mots-clés: Littérature et science, transdisciplinarité, méthode, langage, instruments, épistémologie.