Résumé/Abstract

Depuis un certain nombre d’année je puise dans le corpus de poésie québécoise des fragments de discours, des citations scientifiques qui ont donné lieu à un long inventaire, qui pourrait constituer mis bout à bout un seul texte qui remonte aux années 1900 et qui se poursuit encore de nos jours, tout en restant difficilement saisissable parce qu’il est le résultat de centaines d’éclats, aussi bien dire des particules (quand j’y jette un regard optimiste) ou des débris (quand je m’interroge sur la pertinence de ma démarche). Ce long texte bigarré, anecdotique, peut-être même très peu digne de l’intérêt que j’oblige mon lecteur à lui porter en ce moment, entre autres parce qu’il ne donne aucune garantie de réussite esthétique des poèmes retenus, me pose tout de même des questions sur les rapports que peuvent entretenir la poésie et la science.


Cette bande déroulante est piquée de petits fragments de science qui, plutôt que de former une courtepointe, selon une métaphore bien connue, multiplie des pointes mais qui sont vraiment courtes, des piqués pour ainsi dire au sein d’un discours qu’on tient généralement comme suspect envers la science. Cette suspicion a pu être alimentée pendant un certain temps par ceux qui opposaient la littérature et la science en termes de pur et d’impur, de concept et d’image, de concret et d’abstrait. Je ne ferai pas la nomenclature de tous les textes et auteurs qui composent cette trame éclectique, je lancerai les quelques pistes que me suggère ma fréquentation de ces textes.

Au départ il est une chose qui apparaît assez claire, c’est que la science, contrairement aux idées reçues, n’est pas le no man’s land du discours poétique. Il suffit d’évoquer, à titre d’exemple, la vogue certes brève mais significative de la poésie scientifique au XVIIeme siècle ou la place que les Romantiques allemands accordaient à la science dans leur conception esthétique. Plus près de nous, Michel Camus, qui relançait la controversé ouvrage de Charles Percy Snow, The two cultures , a proposé le terme de Transpoétique : la main cachée entre poésie et science, pour signaler à son tour : « On constate depuis quelques années, une sorte d’accélération des tentatives de dialogue entre les chercheurs de vérité du « Quoi ? » et les chercheurs de vérité du « Qui ? », entre les scientifiques et les « littéraires ». ». Camus bien entendu n’invente rien et ne fait que prolonger la volonté de certains littéraires et scientifiques (et dont certains occupent les deux sphères d’activité) de mettre fin à la séparation arbitraire entre les deux.

Cernons maintenant d’un peu plus près notre objet : l’insertion de fragments de savoirs scientifiques au sein du texte poétique. Je définis donc au point de départ l’intertexte scientifique comme un mot ou un syntagme identifiable à l’intérieur du texte et qui sert de renvoi à une loi, un axiome ou de manière plus générale, à l’encyclopédie d’une science donnée. La première question qui se pose est celle-ci : que devient un texte scientifique (voire un microtexte) quand il est importé dans et par le discours poétique ? Sur le plan rhétorique, l’intertexte accède-t-il à un statut métaphorique ? Et sur le plan de l’interaction entre les deux discours, l’intertexte est-il l’irruption d’un désordre au ou, au contraire, la manifestation d’un ordre second ? Je n’ai pas de réponse précise à ce propos dans la mesure où les liens entre le texte poétique et les fragments de savoir peuvent prendre de multiples formes : confrontation, résistance, ironie, ludisme, parodie ou, au contraire, il peut devenir une matière qui alimente le lyrisme, comme dans cet extrait de Jocelyne Felx :

Ta vitesse dépend de l’inclinaison de tes coups de foudre. En divisant chacun de tes déplacements par le temps écoulé, tes genoux tiendront, des échos naîtront du frottement de tes pieds. Tu compteras tes pas sans avancer, t’éloignant, parfois, excessivement de nous. Tu manipuleras l’univers, en déplaceras certaines parties, rendant visibles des lunes lointaines, sans rien changer, pourtant, à la pesanteur de notre terre, et au fait que près du soleil, tout se réchauffe, sublime et forme une traînée de poussière […]

Alors que chez Gilles Cyr, la vérité du sujet tendra plutôt à s’opposer à la vérité scientifique : Qui dit que je n’ai pas les habiletés de base ?

une fois que j’ai appris à lier les mouvements
tournant sur moi-même un biscuit dans une main
une brochure dans l’autre et ça il faut le faire
je m’arrange encore pour passer à Véga
à vitesse constante selon les instruments

Par conséquent, un fragment de savoir savant peut-il jamais être métaphorique ? Suffit-il de poser que tout texte littéraire est métaphorique pour que l’intertexte baigne aussitôt dans la bassine de l’analogie ? Ce qui m’intéresse, et nous touchons maintenant à la première partie de mon intitulé, c’est le cas de figure, j’entends : l’interrogation sur une lecture qui considère ou non l’intertexte scientifique comme une métaphore.

À partir du moment où un fragment de savoir, fortement identifié, apparaît au sein du discours littéraire, émerge aussitôt la question de la polysémie, constituante de la lecture poétique et contre laquelle s’insurge traditionnellement le discours scientifique qui de son côté doit maintenir la loi de non contradiction et le moins d’ambiguïté possible dans le message. C’est que, comme le rappelle Paul Ricoeur, parler de langage scientifique n’est pas la même chose que de parler de science, de sorte qu’on peut définir le discours scientifique « par les procédures défensives qu’il tourne contre l’ambiguïté du langage. » Cette polysémie se reconnaît en particulier dans le recours à la syllepse de sens, que la rhétorique présente comme une figure qui consiste en une seule occurrence d’un mot avec une actualisation de plusieurs sens, souvent le sens propre et le sens figuré, selon le contexte. Cette figure, qui donne lieu dans l’ensemble du poème au déploiement de la double isotopie, a l’avantage de sélectionner des mots ou des syntagmes qui appartiennent conjointement au langage ordinaire et au langage spécialisé. De son côté, Michel Pierssens a parlé d’agents de transfert, terme qu’il explique à l’aide d’une analogie avec l’interface : « surface de contact entre deux réalités par ailleurs bien distinctes. » Pierssens complète l’analyse de ce concept par la notion de figuralité, c’est-à-dire la capacité des objets à s’offrir « à la fois comme objets « concrets » (puisqu’ils peuvent s’incarner dans des « choses« dont les noms sont là, dans le texte) et comme des composants d’une structure plus complexe et plus englobante, mais plus diffuse […] .

Cette notion de figuralité nous amène sur le terrain du statut métaphorique de l’intertexte scientifique. Si nous concevons que le texte poétique travaille forcément le discours exogène de la science, il faut accepter comme un fait que ces éléments de science soient à leur tour métaphorisés par le texte poétique. Mais d’abord, doit-on décréter que la métaphore est exclusive au texte poétique et que le discours savant s’est en totalement affranchi ? En fait, le discours scientifique n’est pas en lui-même réfractaire dans ses composantes à l’analogie, plus encore, il est lui-même le résultat d’un travail sur la ressemblance. Jean Molino a montré que la métaphore « apparaît immédiatement comme une des stratégies linguistiques par lesquelles peut se manifester l’analogie. » (p.91.) Ainsi, non seulement la science procède-t-elle par analogie (songeons au modèle de l’analogie formelle de a est à b ce que c est à d), plus encore, toute science emprunte la voie de la ressemblance, lorsqu’elle établit une analyse comparative comme dans la distinction des propriétés d’un objet ou d’une espèce animale. Ajoutons à cela que le discours scientifique, pour se faire entendre, et parce qu’il se conforme à une visée didactique, a souvent recours à des comparaisons. Ce faisant, aussi bien dans son entreprise didactique que dans l’usage du lexique dit spécialisé, le discours scientifique, est une « science-fabrication » . On peut dire qu’il porte en lui déjà une inclination pour la métaphorisation, étant lui-même produit d’opérations du langage qui donnent prise au travail analogique. Par ailleurs ce fragment de discours demeure anonyme, la subjectivité est évacuée au profit d’une loi, d’un axiome qui en souligne le caractère objectif. Il se pose comme un discours garant du réel On ne peut non plus ignorer le fait que le texte poétique lui-même peut être sujet à des conceptualisations, qu’il peut aussi prétendre au savoir et à l’expérimentation, à laquelle il veut substituer une expérience vécue ou à tout le moins à dimension existentielle.

Dans un article («  Vérité poétique et vérité scientifique »), Yves Bonnefoy propose cette perspective, sans échapper tout à fait à la polarisation que nous venons de voir à l’œuvre entre science et poésie. Plutôt que de viser à parler du monde de manière objective, comme le font les savants, le poète rechercherait quant à lui un langage qui lui est propre pour signifier sa présence et faire part de son expérience dans le monde. La singularité de son message se heurterait donc aux généralités délivrées par la pensée scientifique. Dès lors, ce sont deux modes d’appropriation du monde que le poète français distingue, dans une tentative de valorisation de l’expérience et du vécu, qu’il exprime en termes de « présence » (eccéité), opposée à la pensée conceptuelle vouée à embrasser la totalité et l’unité du monde par la formulation de lois (quiddité, c’est-à-dire « essence ») . Toutefois, dans sa réflexion le poète et philosophe ne dit mot des textes poétiques qui interagissent avec le langage scientifique. Mais alors, quel est donc le type de transaction qui peut advenir entre le discours poétique et le discours scientifique ? Comment lire l’inscription d’un fragment savant à l’intérieur d’un genre fortement codé comme le poème ? Le travail à la loupe mériterait une étude autrement plus approfondie mais je me limiterai pour le moment à des généralités.

On pourrait considérer leur rapport comme une manière de confronter la poésie aux autres langages, à la science en particulier, sous forme d’un dialogisme, où le discours poétique s’approprie certains aspects pour son propre compte. En d’autres termes, les poètes importeraient les savoirs scientifiques pour les soumettre aux lois de la poésie. Cette attitude n’exclut pas un rapport critique devant la science, dont Gilles Cyr est sans doute le meilleur représentant. Mais en somme, ce dont il s’agit ici, c’est peut-être de la rencontre de deux finalités au sein du discours poétique, celle induite par le discours scientifique, même identifiable uniquement par un fragment, et l’ethos poétique, qui pourra adopter toutes les attitudes du spectre que nous avons évoqué plus haut. Inscrire « textuellement » le savoir, donner ses références, c’est peut-être déjà en quelque sorte poser un jugement sur la doxa des savoirs savants, et réciproquement, c’est dévoiler celle du texte poétique en regard de la science. Mais c’est aussi révéler, par la bande, comment le texte poétique « sait ».

En d’autre termes, l’inscription d’un intertexte scientifique induirait un retour métalinguistique sur l’ensemble du poème : le poème parle de son savoir-faire mais aussi de son savoir-être, par le biais du discours du savoir par excellence, soit en le contestant, soit en l’indexant sans réserve, jusqu’à le considérer comme un matériau poétique en soi, en le poétisant, en somme. C’est que la présence d’un intertexte amène le lecteur à s’interroger sur les liens qui existent entre ce discours et le texte littéraire. Par ailleurs, au-dessus de la simple reconnaissance du statut métaphorique, à un niveau d’analyse hiérarchiquement plus élevé, la réflexion se déplace sur le type de relation qui s’établit entre deux textes dont le texte poétique représente le texte hôte. Ce qui ferait glisser notre analyse de l’intertextualité proprement dite (le rapport entre deux textes dans une optique plus littéraire) à l’interdiscursivité qui signale les rapports entre deux discours. Ou plutôt, l’analyse devrait tenir compte des deux niveaux de travail d’interprétation, le microtexte métaphorique d’une part, la prise en compte du littéral de l’énoncé scientifique d’autre part .Et je crois en effet que la forte clôture du texte scientifique qui partage en cela l’un des aspects majeurs du poème, autorise cette manière de lire. En effet, c’est dans le texte poétique même que le lecteur pourra considérer les options possibles : soit il reçoit le texte comme une métaphore, mettant en arrière-plan le lexique au profit de la relation que celui-ci entretient avec le contexte du poème ; soit que celui-ci est pris comme tel, sans velléité d’interprétation métaphorique, et alors la scène du poème pourra être reçue comme la manière dont le poème absorbe ce discours apparemment indigestible, difficile à assujettir dans l’économie du littéraire que pourtant il a invité à sa table. Je vais clore cette partie de mon étude pour faire une brève analyse de deux échantillons de texte qui utilisent un intertexte scientifique et qui peuvent représenter des exemples antinomiques mais éloquents de ce que je veux dire. Le premier c’est un poème de Saint-Denys Garneau, le second un poème de Renaud Longchamps.

Ainsi, dans le poème « Commencement perpétuel » , de Saint-Denys Garneau , le texte marque la désillusion du sujet devant les possibilités d’être un projectile lancé dans les airs, jusque dans l’Au-delà. Le rayon constitue une syllepse de sens dans la mesure où il est à la fois un des attributs du soleil et une division géométrique. En même temps, cette double analogie se veut définitoire des poèmes d’autrefois, dans lesquels il n’y aurait qu’un seul point (le sujet), identifié au soleil et au centre, (héliocentrisme), avec un seul rayon qui mènerait a un point de fuite vers le ciel. Or, à peu près à la moitié du poème, une fois le rêve d’Icare déployé, c’est un savoir qui fait obstacle à la poursuite d’une telle écriture qui affichait sa liberté contre l’attraction, la résistance. (« Mais on apprend que la terre n’est pas plate / Mais une sphère et que le centre n’est pas au milieu / Mais au centre »). Cette révélation déceptive a à peu près le même effet sur le locuteur que l’affirmation de Galilée qui remet en question le géocentrisme et le déporte vers l’héliocentrisme. Ce qui bloque l’élan du poète, c’est qu’une fois remise en cause la platitude de la terre, c’est toute la question de l’au-delà et de l’infini qui est mise en pièces. La sphère a une périphérie et on peut en mesurer le périmètre et le rayon. Ce qu’il est tentant de nommer le rayon d’action du poème est visiblement contrecarré. Tout se passe donc de la manière suivante : le texte, dans son déroulement, se trouve à formuler, au sein de son propre code, une évolution scientifique, un paradigme, comme dirait Thomas Kuhn , opérant le passage d’une vision exclusive de l’étendue, de la surface, à un univers fini : la terre n’est pas plate mais ronde. Or, ce qui, dans l’histoire des sciences et des connaissances humaines, s’est avéré comme un progrès de la pensée est vécu par le sujet comme une défaite existentielle. De ce point de vue, le savoir a tué en quelque sorte les élans du poète, voire l’écriture du poème puisque le sujet ne peut plus rédiger les poèmes d’autrefois qui permettaient « d’éclater dans l’au-delà. . La fin du texte reprend la quête du départ, mais selon les nouvelles contraintes imposées par un savoir, cela dit un savoir qui accepte de se soumettre à des lois connues depuis longtemps mais que le poète aurait négligé de considérer, préférant s’en tenir à une ancienne conception du monde. Je cite la fin du poème : « Créer par ingéniosité un espace analogue à l’Au-delà / Et trouver dans ce réduit matière / Pour vivre et l’art. Ce travail est aussi celui de l’ingénieur qui a créé l’engin de guerre qui apparaît en filigrane du texte (avec la fusée, les verbes jaillir, éclater, percer, de même que la vitesse de bolide). Ce sont donc des poèmes de guerre qui défient la gravité terrestre ou même du soleil si l’on intègre la virtualité énoncée dans le poème (comme si).

Mais c’est aussi une entreprise ingénue, naïve, qualité valorisée dans le poème Jeu, comme l’étaient les premiers poèmes évoqués dans le texte qui se soucient peu des connaissances scientifiques, même les plus incontestables. C’est en outre une quête qui s’apparente à un autre poème bien connu, Accompagnement, dans lequel le poète projette des échanges d’atomes pour prendre la place du marcheur qui s’éloigne dans une rue transversale. Quant à l’intitulé du poème, « Commencement perpétuel », il figure le mouvement, et il signale l’inclination du poète à recommencer toujours, parce que justement ses aspirations de liberté et d’infini se heurtent incessamment à un savoir qu’il juge contraignant. L’au-delà recherché autrefois devra se contenter d’un substitut (un espace analogue), comme l’écriture elle-même doit se résigner à n’être plus qu’un succédané d’une aventure autrement plus exaltante. Le poète a perdu littéralement sa couronne (celle du soleil formée de ses rayons), et est réduit à un point, et même un point mort. Puisque l’univers est clos, il faut s’attacher à diviser à l’infini la distance entre les deux points, principe de géométrie qui retarde indéfiniment l’atteinte de sa cible : le point fixe. Le poème crée donc, en marge du discours d’autorité, la science, une mise en scène qui vise à reproduire l’illimité et l’au-delà, associé à un espace de création littéraire et artistique qui, peut-être, est réduit désormais à sa véritable dimension, celle de la page blanche : plate elle aussi et faisant office de part congrue. Examinons maintenant un poème inspiré explicitement des sciences mathématiques. Il s’agit d’un texte de Renaud Longchamps intitulé « Fonction de Mandelbrot » (voir en annexe .) D’entrée de jeu, le titre annonce un programme et, dès lors, le lecteur est pour ainsi dire invité à interpréter le texte selon une des lois des mathématiques modernes. Grossièrement, les objets fractals, ou ce qu’on désigne aussi sous le nom de fractales, se répètent récursivement à l’intérieur d’eux-mêmes à plus ou moins grande échelle, et cela de façon infinie. Ces objets, découverts en 1974 par Benoît Mandelbrot, peuvent être obtenus à partir d’éléments simples, par des courbes ou un ensemble de points. Ajoutons que les fractales se créent en suivant des règles déterministes. La question d’itération est également essentielle à la compréhension du phénomène. On obtient une image fractale en partant d’un objet graphique auquel on applique une certaine transformation qui ajoute un élément de complexité, puis en appliquant la même transformation au nouvel objet ainsi obtenu, ce qui accroît encore sa complexité… et en recommençant à l’infini ce processus d’itération.

Revenons à l’intitulé du poème qui pose un certain nombre de difficultés. Peut-on voir à l’œuvre l’une des transformations que nous venons d’identifier ? Un poème peut-il être un objet fractal ? Des points d’appui lexicaux disséminés dans le poème semblent confirmer l’actualisation de concepts scientifiques : « et pourtant le corps appartient / aux lois invisibles » (p.46) « Tout en bas / persiste l’image universelle du sang /divisé / entre cent corps graves » (p.47) « Et mon corps occupe maintenant / l’élément revenu de sa chute / au paradis » (p.47)

D’autre part, je peux aussi me demander si le poème : a) est en lui-même une fonction de Mandelbrot b) s’il crée un ensemble Mandelbrot (réalisé à partir de cette fonction) c) si c’est l’ application d’une fonction à l’existence du sujet, 4) si toutes ces réponses sont bonnes.

N’eût été de l’intitulé, cette lecture, qui reste lacunaire et encore relativement aléatoire, ne m’aurait pas entraîné sur la question des fractales. Le lecteur peut certes reconnaître au passage des liens avec la question des fractales comme le référence au sel, dont la formation en cristaux est souvent citée à tire d’exemple pour illustrer le phénomène. Il y a aussi des inférences qui évoquent la science gravitationnelle, mais il s’agit d’une autre science. Ensuite, si l’on accepte que la poésie met souvent en œuvre une variation autour d’un même noyau, quel intérêt de l’associer avec l’idée d’un objet graphique auquel on applique une certaine transformation qui ajoute un élément de complexité, comme je le disais auparavant ? La répétition de certains éléments du texte ne suffit donc pas à y voir une manifestation de cette fonction, la poésie étant, par définition, fortement itérative. C’est que dans ce cas, la forte charge métapoétique réside en une identification très affichée avec un concept fort complexe de la science, fort précis aussi, mais qui rend d’autant plus la lecture problématique. Tandis que dans l’exemple de Saint-Denys-Garneau, c’est davantage son rapport avec la science, sa propre expérimentation, qui génère une lecture dans lesquels les agents de transferts semblent, à première vue, plus significatifs que chez Renaud Longchamps. Il n’en demeure pas moins que, chez ce dernier, le lecteur est entraîné dans le tourniquet qui le pousse du métaphorique au littéral et vice versa, sans qu’il puisse identifier clairement l’entrée du texte. Ces deux exemples donne une idée la latitude des interprétations et des multiples formes que peut prendre l’intertexte scientifique au sein du texte poétique.

ANNEXES

Extrait de Commencement perpétuel Autrefois j’ai fait des poèmes Qui contenaient tout le rayon Du centre à la périphérie et au-delà

Comme s’il n’y avait pas de périphérie mais le centre seul

Et comme si j’étais le soleil : à l’entour l’espace illimité

C’est qu’on prend de l’élan à jaillir tout au long du rayon C’est qu’on acquiert une prodigieuse vitesse de bolide

Quelle attraction centrale peut alors empêcher qu’on s’échappe Quel dôme de firmament concave qu’on le perce Quand on a cet élan pour éclater dans l’Au-delà.

Mais on apprend que la terre n’est pas plate Mais une sphère et que le centre n’est pas au milieu Mais au centre Et l’on apprend la longueur du rayon ce chemin trop parcouru Et l’on connaît bientôt la surface Du globe tout mesuré inspecté arpenté vieux sentier Tout battu

Alors la pauvre tâche De pousser le périmètre à sa limite Dans l’espoir à la surface du globe d’une fissure, Dans l’espoir et d’un éclatement des bornes Par quoi retrouver libre l’air et la lumière.

Hélas tantôt désespoir L’élan de l’entier rayon devenu Ce point mort sur la surface.

Tel un homme Sur le chemin trop court par la crainte du port Raccourcit l’enjambée et s’attarde à venir Il me faut devenir subtil Afin de, divisant à l’infini l’infime distance De la corde à l’arc, Créer par ingéniosité un espace analogue à l’Au-delà Et trouver dans ce réduit matière Pour vivre et l’art

FONCTION DE MANDELBROT 1

La vaste laideur terrestre sécrète la souffrance en silence

Elle s’étend sous la cervelle et la cervelle se répand comme le sel qui souligne la fin de l’océan

Le cri contre le ciel retombe sur les géants

L’espace n’est jamais mûr pour les corps conquérants

Il reçoit rarement les vivants quand il se révèle obstacle

Le cri de l’enfant prolonge le cri de celui qui disparaît

Au sol je me réveille corps devenu seul cellules tuméfiées désormais muettes

Je souffre

J’imagine le temps dans le cerveau des certitudes

Je vis seul et pourtant mon corps gravite malgré moi et pourtant le corps appartient aux lois invisibles

Je sais tout Et je piétine la terre Qui ne sait rien

Je sais tout des totems

J’ignore seulement ma fin

Et demain la Terre aura raison de moi

++++

Demain j’aurai froid dans la chair de l’autre

L’enfant partage le même procès de l’homme avec la femme nue déjà loin de moi

Tout en bas dans la mémoire persiste l’image universelle du sang divisé entre cent corps graves

J’habite un corps qui doit tout aux fers et si peu au feu fondateur

Et mon corps occupe maintenant l’élément revenu de sa chute au paradis

Aujourd’hui la libre circulation de l’ange est compromise dans la ville de la bête immonde

Les anges racontent que les Maîtres programment la folie et la raison

Que la matière autorise l’espace

Que l’espace fractionne le temps

Que le temps unifié se nourrit de la vie

Que je dépéris au vent légal

Pour la nature et les hommes gris le temps demeure cette qualité de vivre et de vieillir avec la mort

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. III – Automne 2008

ps:

Jacques Paquin est professeur à l’ Université du Québec à Trois-Rivières