Monstre et gender : de Geoffroy Saint-Hilaire à la tératologie fictive

Résumé/Abstract

Le XVIIe siècle a vu croître la dissociation, à la fois théorique et pratique, dans l’expérience individuelle comme dans les institutions culturelles, entre ce qui relève du savoir savant et ce qui relève de l’esthétique, les Sciences (au sens large, y compris la science critique des textes, la philologie) et les Arts : d’un côté des sciences qui, mettant en doute la « littérature » au sens de la chose écrite, s’appuient de plus en plus sur le raisonnement critique, l’observation et l’expérience, la lecture des sources premières, à la recherche du vrai et des idées claires et distinctes ; de l’autre une littérature (au sens moderne cette fois) de plus en plus nettement définie comme fiction ornée, devant passer par le plaisir pour instruire, et vouée au vraisemblable. Si l’on adopte le vocabulaire de Charles Sorel, dans sa Bibliothèque française (1664-1667) , on assiste alors à la séparation entre les bonnes lettres, lieu de la « doctrine » (c’est-à-dire des savoirs), et les belles lettres, lieu de l’agrément.
L’histoire des institutions le confirme. La création en 1635 de l’Académie française, à qui l’on donne pour charge de produire un dictionnaire, une grammaire et une poétique, manifeste la volonté politique de soutenir avant tout « ceux qui écrivent bien en notre langue » par rapport aux préoccupations encyclopédiques, tout autant scientifiques que littéraires, voire davantage, des cercles d’érudits, notamment celui des frères Dupuy dont l’Académie est issue. Cela peut-être parce que les sciences du début du siècle sont le lieu d’âpres débats, entre les observateurs et les partisans des avancées épistémologiques modernes et le parti religieux, appuyé sur et par les aristotéliciens purs et durs, débats dans lesquels le politique n’a guère à profiter. Au contraire, il apparaît urgent à Richelieu de renforcer l’imposition d’une langue française normée à l’ensemble du territoire et de soutenir la création littéraire, instrument de propagande et source de prestige international : comme le dit Alain Viala, le choix de l’État alla d’abord davantage vers la « promotion des arts verbaux » (les belles lettres, ce qu’il appelle les Sirènes) que vers la doctrine et érudition (les bonnes lettres, les Muses à l’antique) . Si, après la mort des frères Dupuy, le « Cabinet Dupuy », et bien d’autres savants, continuent (avec prudence dans certains domaines) leurs efforts pour la connaissance de la nature et l’exploration de la diversité de ses phénomènes, il faudra attendre 1666 pour que Colbert crée l’Académie des Sciences, qui est vouée à s’occuper « à cinq choses principales : aux mathématiques, à l’astronomie, à la botanique ou science des plantes, à l’anatomie et à la chymie » , sous l’égide d’un cartésianisme qui convainc de plus en plus de savants, manifestant ainsi clairement, en tout cas dans l’ordre des institutions d’État, comme des institutions culturelles (le Mercure galant, fondé en 1672, fait pendant au Journal des Savants, fondé en 1665) la dissociation des sciences et des lettres.


Cet article porte sur deux courts romans, Le Cas de M. Guérin d’Edmond About, publié en 1862, et Le Surmâle d’Alfred Jarry en 1902. Ces fictions, bien différentes, mettent l’une et l’autre en scène une anomalie sexuelle. Un médecin y joue un rôle central. Médiateur, scientifique objectif, en retrait dans son rôle, il se trouve aussi au plus intime de la sphère privée et interfère dans celle-ci. Son ambivalence est notoire : dans chaque cas sa subjectivité entre en jeu.
 
Si les « études de genre » (gender, pour reprendre le traditionnel terme anglais) s’intéressent aux constructions sociales qui conditionnent les rapports entre les sexes et non aux paramètres biologiques, dans ces deux romans l’un ne va pas sans l’autre. Les particularités biologiques exceptionnelles ont des effets dans la narration sur les rapports sociaux, sexuels et ne peuvent échapper aux effets physiologiques. Et elles permettent d’interroger la monstruosité.
 
Comment définir un monstre ? Question complexe, puisqu’il n’existe qu’à travers le regard de l’autre. « Le monstrueux restera toujours en dialogue avec la norme, une affaire d’ordre et de désordre et, en ce sens, une affaire de société » écrit Didier Manuel (11). Rappelons aussi les propos de Michel Foucault : « La notion de monstre est essentiellement une notion juridique […] Non seulement violation des lois de la société, mais violation des lois de la nature. Il est, sur un double registre, infraction aux lois dans son existence même. Le champ d’apparition du monstre est donc un domaine qu’on peut dire  »juridico-biologique’’ » (51).
 
On associe le monstre à un décalage excessif, un dépassement inacceptable. Pour citer encore une fois Foucault, « le monstre apparaît comme un phénomène à la fois extrême et extrêmement rare », il « combine l’impossible et l’interdit » (51). Selon sa belle formule, « ce qui fait la force et la capacité d’inquiétude du monstre, c’est que, tout en violant la loi, il la laisse sans voix » (52). J’ajoute cependant que la peur du monstre tient souvent à la crainte que cette exception se généralise. Le discours sur la dégénérescence, au XIXe siècle, relève de cette peur, comme celle aujourd’hui concernant les possibilités permises par les avancées de la biologie moléculaire. Pensons à l’effroi soulevé par l’idée que le clonage d’êtres humains permette de produire une armée de plusieurs milliers d’Adolf Hitler. Pour Georges Canguilhem, « le monstrueux est l’un des possibles. Nous voudrions bien n’avoir à entendre ici que le monstrueux imaginaire, mais nous sommes conscient de son ambigüité » (181).
 
L’impact du monstre scientifique marque donc profondément l’imaginaire des romanciers. J’entends bien le « monstre scientifique » : j’élimine ainsi les conceptions métaphysiques ou morales aussi bien que chimères, bestiaires fabuleux, fantômes et autres revenants. Si les différences épistémologiques entre les dernières décennies et le XIXe siècle sont énormes, il existe des effets d’échos. Qu’on parle de « nouvel eugénisme » pour stigmatiser des possibilités ouvertes par la biotechnologie et la génétique le signale. Aujourd’hui, la science du vivant est omniprésente dans le discours social, notamment à travers la bioéthique. Le monstrueux permet de montrer, dans le roman ou la nouvelle, comment la science pense la « normalité ». Et bien sûr d’examiner comment le contexte social et politique, à différentes époques, oriente le regard des écrivains et des scientifiques eux-mêmes sur le monstre. On pourrait dire que le début du XIXe siècle ouvre la voie à ses interrogations.
 
Les travaux scientifiques d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et de son fils Isidore marquent une rupture décisive grâce à leurs recherches sur la tératologie, basés sur l’anatomie comparée. Isidore publiera en trois volumes, entre 1832 et 1836, Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation chez l’homme et les animaux ou Traité de tératologie. Le monstre devient objet de science, revendique une qualité rationnelle par le biais de ceux qui l’observent. Cette « doctrine des anomalies » permet un classement, en lien avec la physiologie et la zoologie. Surtout, elle impose une méthode scientifique dans le regard porté sur le monstre : « Il n’y a pas d’exception aux lois de la nature, il y a des exceptions aux lois des naturalistes » (vol. 1, 37), écrit Geoffroy Saint-Hilaire. Ce que Montaigne déclarait déjà, à sa manière, à propos des monstres : « Nous appelons contre nature, ce qui advient contre la coutume. Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. » (Les Essais, II, 1106).
 
Parmi les quatre « embranchements » que proposent les trois volumes du zoologiste, se trouve celui sur l’hermaphrodisme. « L’hermaphrodisme, écrit-il, est la réunion chez le même individu des deux sexes ou de quelques uns de leurs caractères. » (31) À la suite de cette définition simple d’un phénomène qui ne l’est pas, Geoffroy Saint-Hilaire insiste cependant sur l’ampleur du spectre de l’hermaphrodisme :
 
Entre les deux termes extrêmes des déviations qui rentrent dans ce groupe; entre la réunion de toutes conditions normales d’un sexe avec un seul caractère de l’autre, premier degré possible de l’hermaphrodisme, et la duplicité complète des sexes, qui en formerait le dernier, il peut en effet se trouver, et il se trouve une longue série de cas remarquables et variés. (31-32)
 
La classification qu’il propose et qui se veut objective n’est pas perçue de la même manière, on s’en doute, dans le discours social de l’époque. Dans L’Hermaphrodite de Nadar, Magali Le Mens rappelle que l’hermaphrodite était considéré comme
 
un monstre social, individu dangereux qui [remettait] en cause l’organisation des rapports des sexes d’une société bourgeoise fondée sur l’institution du mariage fécond. […] Il était alors intolérable qu’une personne ne soit ni homme ni femme ou les deux à la fois, car de tels individus perturbaient l’ordre de la société à un moment où l’indécision n’était pas permise, et où chaque chose et chacun devait appartenir à une catégorie précise. (cité par Savatier.blog.lemonde.fr)
 
Il faut donc s’attaquer à des « désordres » qui alimentent la dégénérescence. Désordre face à la pudeur bourgeoise dont le discours sur la masturbation ou la syphilis sont des signes; désordre dont la promiscuité des pauvres et la sauvagerie prolétaire sont d’autres symptômes. Le monde médical (et politique, à sa remorque) va « guider la physiologie de l’ordre social », selon la formule d’Alain Corbin dans Le Miasme et la jonquille (169). La médecine se sert des cas d’hermaphrodisme pour déterminer avec acharnement le sexe véritable de l’individu. Il s’agit de rassurer la société en levant arbitrairement, à l’examen des organes, toute ambiguïté. La photo (comme l’analyse Magali Le Mens) présente l’avantage de montrer l’innommable, ce que le langage ne sait dire ou, pour reprendre la formule de Foucault, ce qui laisse la loi sans voix.
 
Face au monde bourgeois et encore plus dans le monde bourgeois, il faut taire le cas monstrueux, le situer dans la sphère du silence. Dans la littérature, « ces peintures de l’altérité difficilement dicible, monstrueuse, qui se situe subtilement à l’écart du dimorphisme dominant, jettent le trouble, suggèrent l’incertitude sur les identités de sexe et de genre », écrit Alain Corbin dans L’Harmonie des plaisirs (443).
 
La grossesse monstrueuse
Le Cas de M. Guérin, de l’académicien Edmond About, est un roman satirique assez léger. Il n’empêche que l’auteur aborde l’ambiguïté sexuelle dans sa dimension sociale en proposant des équivoques qui jouent aussi sur les plans littéraire et imaginaire.
 
Le titre a une consonance médicale et laisse penser aussi bien à un cas pathologique qu’à une situation particulière par rapport à la loi. L’un et l’autre s’entendent ici. Ce titre singularise le personnage en portant l’éclairage sur lui; en même temps, qu’il s’agisse bien de « M. Guérin », et non de « Pierre-Marie Guérin » « socialise » en quelque sorte ce « cas ». Ce « Monsieur » donne une certaine prestance au personnage, lui accorde un statut bourgeois qui le banalise.
 
Et en effet, les premières lignes, prenant la forme d’une notice nécrologique, donnent l’impression d’une vie banale, dont les succès reposent plus sur un conformisme un peu servile que sur une quelconque originalité :
 
M. Guérin, qui vient de mourir à l’âge de cinquante-deux ans, était chevalier de la Légion d’honneur, licencié en droit, chef de bureau au ministère des finances, ancien capitaine en premier de la 2e compagnie du 7e bataillon de la garde nationale. Il laisse une fortune d’environ vingt-cinq mille francs de rente, une veuve inconsolable et un fils de dix-huit ans, bachelier ès sciences, candidat à l’École de Saint-Cyr. (3-4)
 
Dans un discours mémorable, son supérieur affirme que « Fidèle à ses devoirs, il les remplit jusqu’à l’épuisement de sa vie, et, s’il est vrai qu’il rendit le dernier soupir entre les bras d’une épouse et d’un fils adorés, on peut dire qu’il exhala l’avant-dernier dans nos bureaux, comme s’il avait voulu nous donner à tous ce suprême enseignement. » (5) Trop beau pour être vrai : un roman ne peut pas reposer sur une existence d’un ennui aussi rectiligne.
 
Dès avant la fin de ce premier chapitre, apparaît un personnage qui jette de l’ombre sur cette vie d’une platitude étale. Le docteur Robineau, caché derrière un grand cyprès pendant que les fossoyeurs jettent des pelletées de terre sur le cercueil, « plongeait ses regards jusqu’au fond de la tombe avec une sorte de curiosité farouche. » (8) Frustré, il n’a pu avoir l’aval des autorités pour exhumer le corps. Il rêvait d’écrire un livre sur l’anatomie spéciale de Guérin.
 
O nature! Disait-il en serrant les poings, permettras-tu qu’un de tes ouvrages les plus merveilleux soit dérobé aux investigations de la science?… Ils m’ont refusé ce corps, unique peut-être dans les annales de la tératologie!… […] Quelle gloire pour moi si j’avais pu!… C’était tout un livre à écrire, avec gravures, ou mieux… avec photographies! On sait que la photographie ne ment pas. Personne n’aurait pu nier l’évidence. Les théories les plus anciennes et les plus accréditées croulaient à cette lumière! Un coup de foudre dans un ciel serein! Une révélation physiologique! Une ère nouvelle, à laquelle j’aurais attaché mon nom : l’ère du docteur Robineau! Ah! messieurs les Anglais! Vous avez découvert la circulation du sang je vous aurais rendu la monnaie de votre pièce!… (8-9)
 
Dans ce passage, où il y a davantage de points de suspension et d’exclamation que dans une page D’un château l’autre de Céline, le roman semble tourner en dérision l’attrait de la médecine pour la tératologie. Le style ampoulé de Robineau, sa vanité – c’est à sa gloire qu’il pense – l’importance qu’il accorde, de manière fort hypothétique, à ses recherches – d’une portée plus grande que la découverte de la circulation du sang –, tout cela caricature la pondération, la mesure et la précision des publications d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Mais qu’a-t-il donc découvert de secret, de mystérieux, qui justifierait l’examen du cadavre? C’est ce que le roman raconte en faisant défiler la vie de Pierre-Marie Guérin, devenu fonctionnaire à la suite d’études peu fructueuses en droit. Jamais très attiré par les femmes, il se marie toutefois, puis se rend compte qu’il est enceinte (ou enceint). Il accouchera dans le plus grand secret, avec l’aide d’un médecin lui-même en marge du système, du garçon qui s’apprête à entrer à Saint-Cyr.
 
L’inversion des rôles traditionnels dans le couple Guérin sera caricaturalement marquée, et de plus en plus, à mesure que le temps passe. L’accouchement de Pierre-Marie Guérin correspond bien sûr au moment le plus hyperbolique de cette inversion.
 
À cette hybridité sexuelle coïncide une forme d’hybridité narrative. Si le roman renvoie à un regard scientifique face au cas de Guérin, il laisse aussi filtrer un aspect fantastique. Le chirurgien Wilson, qui met au monde l’enfant, cite des médecins célèbres de l’époque, donnant un vernis de réalisme à cette histoire, affirmant que de pareils cas, rares, se sont déjà vus. Des descriptions cliniques vont dans le même sens (sur le développement de la grossesse, par exemple). Quand Wilson compare le cas de Guérin avec celui d’hermaphrodites célèbres (nommément un roi de Crète), il souligne qu’il s’agissait de l’époque des dieux. Celle du roman est celle du positivisme… et j’ajouterais du cirque Barnum et de ses premiers freaks shows. « Le fait est [dit] Wilson que le ridicule n’était pas encore inventé au temps dont je vous parle. Le roi de Crète en question fut mis au rang des dieux avec sa femme, son fils et sa fille. Il s’appelait Jupiter, sa femme Junon, ses enfants Bacchus et Minerve. En 1842, on les mettrait tout simplement au rang de phénomène. » (123) À l’ère de la tératologie et de ses classifications, monsieur Guérin serait bel et bien un « cas », d’où l’intérêt de cacher son état pour le bien de la famille.
 
Il y a donc volonté de scientificiser ce cas « fantastique », mais cette dimension apparaît davantage quand on connaît l’origine de la naissance de Guérin lui-même. Enceinte, sa mère, par peur de voir un fils disparaître à la guerre, voulait une fille. Anxieuse, elle consulte une cartomancienne, madame Lenormant. Celle-ci voit une scène où, dans un grand lit, quelqu’un accouche d’un fils. Convaincue qu’il s’agit de sa fille accouchant de son petit-fils, madame Guérin repart chez elle folle de joie… et tombe des nues lorsqu’elle accouche d’un « gros garçon, bien constitué, et aussi franchement garçon que notre faible humanité nous permet de l’être. » (15) Confrontée à cette information, la cartomancienne rebat les cartes pour arriver aux mêmes conclusions. Ébranlée, la mère Guérin « accomplit fidèlement le vœu qu’elle avait fait; son fils reçut le prénom de Marie, et porta du blanc ou du bleu jusqu’à l’âge de sept ans. » (17) Lorsque Pierre-Marie Guérin accouche, sa mère déclare à l’épouse : « [C]e qui arrive ne m’étonne qu’à moitié. Mademoiselle Lenormant, une femme supérieure celle-là! me l’a prédit quand vous n’étiez pas encore au monde. Et puis je connais mon fils. Ce n’est pas un homme comme les autres. C’est un garçon… plutôt idéal qu’autre chose. » (115-116) Précédant de peu la scène où Wilson explique que nous ne sommes plus à l’ère des dieux, les propos de Madame Guérin semble mettre en doute cette affirmation. La cartomancienne est présentée comme la « pythonisse de la rue de Tournon » (14), renvoyant justement au monde des dieux. Après la naissance de son fils, madame Guérin fut elle-même « comme Calypso qui ne pouvait se consoler. » (15) Les rappels de cet ordre laissent penser que la mère a façonné son fils à la manière d’une fille, à l’image d’un étrange Golem. « C’est un garçon plutôt idéal qu’autre chose » dit-elle, comme si le garçon idéal était une fille. Des événements autres que scientifiques (disons : ne relevant pas seulement de l’innée, mais d’un acquis mystérieux) ont-ils participé à son développement? Voilà par un biais fantasque, sinon fantastique, lié au caractère de la mère, une forme de « genderisation ». Pour reprendre le titre du célèbre livre de Judith Butler, ce roman vient « instiller le trouble dans le genre ». Les effets de pratiques et de discours auraient façonné Pierre-Marie Guérin, comme son épouse d’ailleurs, « une petite brune éveillée, un peu sèche, avec un soupçon de moustache […] qui conduisit son mari à l’autel. » « Dire, s’écrie la mère lors du mariage, que si mon fils avait été une fille et si la Lenormant ne nous avait pas trompés, c’est Pierre-Marie qui porterait la robe blanche et la couronne de fleurs d’oranger! Enfin! Le bon Dieu ne l’a pas voulu. » (58-59) Mais Dieu ne sert que de figurant dans cette sordide histoire.
 
L’impression d’étrangeté qui naît tôt et culmine avec l’accouchement est accentuée par la figure du médecin, Wilson. Figure modèle de l’esprit positiviste, il y a aussi en lui un aspect ténébreux qui crée un malaise à Mantes où on admire son talent de chirurgien mais peu son caractère (« sa moralité était trop suspecte pour qu’il pût se rendre populaire en province », 60). Il aurait une nièce que personne ne voit et qui fait jaser, personne ne sait de quel état américain il provient et pour quels motifs il s’est expatrié, et de plus il exerce la chirurgie sans diplôme. Les médecins de la région ont beau le menacer de poursuites, son talent est si grand qu’ils doivent abdiquer. « Quelques-uns prétendaient que le génie de Dupuytren, mort en 1835, s’était réfugié dans le corps de ce singulier homme. » (59-60) Étranger aux institutions, solitaire, apatride, entouré d’individus dans l’ombre (deux esclaves noirs, sa mystérieuse nièce), il sort de nulle part, autodidacte sachant manier le bistouri (et, imagine-t-on, le scalpel) comme par magie. Devant ses prétentions à guérir son fils, madame Guérin s’exclame : « Dieu me préserve de vos sorcelleries! » (100) Peut-être, après tout, vient-il de Salem.
 
D’« illustres docteurs » et d’autres scientifiques se pencheront sur les problèmes de Guérin, sans trouver de solutions. Habitués à penser selon les normes produites par l’institution, ils sont incapables du « pas de côté » nécessaire pour sortir du cadre épistémologique qui est le leur. Il faut l’esprit particulier de Wilson pour comprendre de quoi souffre Guérin et ce que son état exige : « Nous avons cent choses à préparer, à éviter, à cacher. Le monde est méchant en tout pays, mais surtout à Mantes. » (88) Les particularités du cas qui se trouve devant le médecin, véritable hapax scientifique, font de l’individu une forme de monstruosité, qui fascine. D’autant plus que le médecin est aussi un être hors-norme, qu’on craint parce que sa légitimité ne s’explique pas. En ce sens, il complète bien le duo médecin-patient qu’il forme avec Guérin. Il se mire dans ce dernier comme dans un double et on se demande si le hasard seul explique le nom de Wilson, tant il rappelle une des plus célèbres figures de gémellité littéraire, celle du William Wilson d’Edgard Allan Poe, un autre monstre, cette fois moral (Baudelaire le traduit en 1855; qu’Edmond About ait lu ce texte est donc une possibilité).
 
L’effet intertextuel joue peut-être davantage avec un roman récent à l’époque qu’avec le conte de Poe. Cinq ans à peine avant la publication du Cas de M. Guérin paraissait Madame Bovary. Le rapprochement peut sembler étonnant; on me permettra de le trouver surtout intrigant.
 
Sainte-Beuve croyait déceler dans Madame Bovary « des signes littéraires nouveaux : « science, esprit d’observation » (348), bien présent également dans Le Cas de M. Guérin. Il notait aussi l’isolement d’Emma dans un décor agreste empli « d’êtres vulgaires, plats, sottement ambitieux, tout à fait ignorants ou demi-lettrés » (348), ce qui rappelle Mantes où, selon Wilson, tout le monde est méchant. Baudelaire soulignait de son côté l’énergie virile et la force de volonté d’Emma, caractères masculins souvent soulevés (je pense à Jean-Louis Cabanès mentionnant que « L’attitude d’Emma est à bien des égards volontariste », 336). Face à Emma, qui descend « de l’Hirondelle, la taille serrée dans un gilet, à la façon d’un homme » (Flaubert, 254), son mari a une passivité qui paraît bien féminine selon les critères de l’époque.
 
About a pu lire Sainte-Beuve comme Baudelaire et son roman donne l’impression d’avoir accentué ces traits, féminisant le mari et masculinisant l’épouse. Mais il y a plus. Dans la prolifération des médecins, des doctrines, des diagnostics et des traitements proposés dans le roman, surgit une cacophonie, qu’on retrouve aussi chez Flaubert. Un des médecins suggère que les problèmes de Guérin s’expliquent par une sorte de météorisme causé par l’accumulation des gaz. « Je sais bien, disait-il, que la météorisation n’a encore été observée que chez les ruminants; mais le malade est employé au ministère des finances, et l’on peut dire jusqu’à un certain point que les hommes de bureau sont les ruminants de l’espèce humaine. » (73-74)
 
Cette scène, située au milieu du livre, fait écho à celle des comices agricoles à Yonville, où s’entrecroisent les discours de la société; scène où les animaux sont à l’honneur et où mugissements et bêlements se confondent avec les voix humaines, et vice-versa. Dans le concert d’une société animalisée et stupide, les gens apparaissent comme des ruminants et se nomment Tuvache, Lebœuf ou Bovary – comme dans Bovin. Immédiatement après cette scène où Guérin est comparé à un ruminant, la famille s’installe à Mantes.
 
Si ces comparaisons peuvent sembler ponctuelles, peut-être par trop éparses, les traces intertextuelles mériteraient d’être examinées attentivement. On pourrait se demander aussi si la fadeur de Pierre-Marie ne s’inspire pas de celle de Charles. Ajoutons que si Guérin a une physiologie complexe, sa complexité ne s’arrête pas là. Car s’il a bien des traits communs avec Charles Bovary, on trouve dans le roman des traces textuelles qui rappellent aussi Emma. Pierre-Marie a une liaison avec une grisette. Sa naïveté lorsqu’il se trouve dans la chambre avec cette femme suggère un discours inversé de celui d’Emma en présence de Rodolphe, chez qui la naïveté relève plutôt d’un désir exacerbé. Alors que Rodolphe ironise sèchement devant ses prétentions à ne l’avoir que pour lui, elle s’exclame :
 
Oh! C’est que je t’aime! […] J’ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l’amour me déchirent. Je me demande :  »où est-il? Peut-être il parle à d’autres femmes? Elles lui sourient, il s’approche…’’ Oh! Non, n’est-ce pas, aucune ne te plaît? Il y en a de plus belles; mais moi, je sais mieux aimer! Je suis ta servante et ta concubine! Tu es mon roi, mon idole! Tu es bon! Tu es beau! Tu es intelligent! Tu es fort! (253)
 
Elle ne pouvait rêver d’exaspérer davantage Rodolphe. Henriette, elle, se lève le matin pour entendre geindre Guérin : « Qu’ai-je fait! Disait-il. Dans quel abîme m’avez-vous entrainé! Je suis un jeune homme perdu… De que front aborderais-je mon père et ma mère? Ne vaudrait-il pas mieux courir au pont des Arts et en finir avec la vie comme j’en ai fini avec l’honneur? » (46) L’exaspération d’Henriette rappelle celle de Rodolphe. Si Emma réagit avec une énergie et une volonté que ne pourrait avoir son mari, Henriette souligne à Pierre-Marie Guérin ce qu’il peut y avoir de féminin dans son attitude quand il parle de sa faute: « Faute est un mot féminin qui n’a pas de masculin en français. On dit d’une demoiselle qu’elle fait une faute; mais, quand c’est un jeune homme, on dit qu’il s’est amusé. Comprends-tu ça, grand innocent? » (46) Voilà comment la grammaire rejoint les rôles sociaux et sexuels, voilà pourquoi Emma Bovary est condamnée. Le « monstre » d’Edmond About a tout à voir avec la médecine, mais aussi avec une société qui tolère mal les excès.
 
Marcueil, le protocyborg
La monstruosité sexuelle est passive chez Pierre-Marie Guérin qui ne peut en être tenu responsable (si son corps se refuse aux normes de la vie bourgeoise, dans la vie quotidienne on ne peut imaginer un être plus conforme). Au contraire Le Surmâle, André Marcueil, attaque frontalement la société (et la bourgeoisie) de son époque.
 
Ce roman d’anticipation (publié en 1902, il se déroule en 1920, année selon son auteur du triomphe de la technique) s’ouvre sur une phrase mémorable que Marcueil adresse à son public : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment. » (189) L’affirmation suscite des débats, auxquels il met un terme en déclarant que « les forces humaines n’ont pas de limites » (191). Situé dans un château clos, mais où aura lieu une expérience à la fine pointe de la technologie (ce qui rappelle l’Ève future de Villers de L’Isle-Adam), avançons que ce roman oppose la modernité représentée par Marcueil (au sens des avant-gardes) au conservatisme de certains invités : le médecin Bathybius, le chimiste William Elson, l’ingénieur et électricien Arthur Gough.
 
Marcueil invitera un « indien » qui devra faire l’amour pendant 24 heures avec sept courtisanes et aller au-delà de ce que l’imagination elle-même peut imaginer dans ce domaine. Ce sera au médecin Bathybius, spécialiste de la physiologie et de la mécanique des corps, de surveiller l’expérience. Sauf que l’indien sera en réalité Marcueil lui-même, et qu’Ellen Elson, la fille du chimiste, enfermera les sept prostituées pour prendre leur place.
 
Au terme de l’expérience (ils ont fait 82 fois l’amour en 24 heures), William Elson découvre avec horreur le rôle joué par sa fille dans cette histoire. « Bathybius, désemparé par ce qu’il avait vu, contribua à suggérer à William Elson cette idée :  »Ce n’est pas un homme, c’est une machine.’’ » (266) Scandalisé par les manières de Marcueil, les scientifiques se distancient de cet individu et il y a derrière le mot machine prononcé ici de l’horreur et du dégoût. De ce point de vue, et on verra plus loin comment ce glissement sémantique se répercute dans le texte, on pourrait poser l’hypothèse qu’au mot machine pourrait se substitue celui de monstre. Et quand Elson voudra convaincre Marcueil de se repentir en épousant sa fille, il déclarera : « Cet animal ne veut rien savoir. » (266) Machine, animal, en tout cas rien d’un homme. C’est pourquoi les trois savants créeront (en deux heures!) une « machine à inspirer l’amour » pour contrer ce monstre sexuel et lui inspirer de doux sentiments envers Ellen Elson. Nous ne sommes plus à l’ère des philtres d’amour comme dans l’Antiquité (point de départ de leur réflexion), mais à l’ère des machines, d’où la création de cet appareil électro-magnétique (encore une fois, nous ne sommes pas loin du personnage d’Hadaly dans L’Ève future). Mais l’excitation du surmâle inverse le courant électrique et la machine devient amoureuse de lui. Détruite, la machine tue Marcueil : Roméo et Juliette se réinvente. Ce qui fera dire à un des savants, Arthur Gough : « Je n’aurais jamais cru cela possible…mais…[…]en ce temps où le métal et la mécanique sont tout-puissants, il faut bien que l’homme, pour survivre, devienne plus fort que les machines, comme il a été plus fort que les fauves…simple adaptation au milieu…Mais cet homme-là est le premier de l’avenir. » (269) Voilà qui laisse présager un avenir plutôt monstrueux pour l’humanité.
 
Marcueil, comme Guérin, semble a priori banal. Le narrateur parle de sa « caractéristique insignifiance. » (190) Chez l’un comme chez l’autre, la monstruosité est la part d’ombre. À la différence du personnage du roman d’About, Marcueil est conscient depuis longtemps de ses pouvoirs et les cache : « un monstre, un  »phénomène humain’’ traqué par quelque barnum n’eût pas déployé plus d’ingéniosité qu’André Marcueil pour se confondre avec la foule. » (202) En bon darwinien, il a compris que « ce ne sont pas les plus forts qui survivent car ils sont seuls. » (202) Comme Guérin, Marcueil devient malléable; dans un cas comme dans l’autre, le médecin se penche sur le corps du patient (frémissant du désir et de la passion du chercheur), étalé sur la table d’opération ou attaché sur sa chaise de supplicié, pour les besoins d’une expérience unique.
 
J’ai parlé de « part d’ombre » que serait la monstruosité : chez Marcueil, elle va s’exprimer littéralement, dans un premier temps, comme une ombre. On sait que l’étrange roman de Jarry propose un chapitre portant sur une course à travers la Sibérie qui oppose cinq cyclistes installés sur une « quintuplette », uniquement nourris d’un produit commercial inventé par William Elson et nommé Perpetual-Motion-Food, et un train, course qui dure cinq jours. Or, les cyclistes voient, vers la fin du parcours, surgir une ombre près d’eux (« L’ombre grinçait comme une vieille girouette », 229), celle d’un cycliste, Marcueil lui-même, qui parvient à se placer devant la locomotive et, à la grande surprise des membres de la quintuplette, sans se faire écraser. « La locomotive était tout contre lui et il n’en paraissait d’aucune manière incommodé. […] La locomotive avait tamponné la bicyclette et la poussait maintenant par le garde-boue de la roue arrière! » (230-231) L’homme fait corps avec la machine comme ce sera le cas avec celle à inspirer l’amour, mais on pourrait même dire que la mécanisation du corps rappelle la mécanique sexuelle que vivra Marcueil avec Ellen puisque la locomotive ici, image d’Épinal du symbole sexuel, parait sodomiser le cycliste qui en semble ragaillardi. D’ailleurs, la comparaison avec le train revient à la fin des ébats de la machine sexuelle que représente André et Ellen (« Les forces humaines furent franchies, comme, d’un wagon, on regarde s’évanouir les paysages familiers d’une banlieue », 249) et juste après que Marcueil eut dit, avant l’ultime coït, que « l’ombre grinçait », exactement la formule utilisée pour décrire le cycliste fantôme qui se place devant la locomotive pendant la course. Mécanique et sexualité sont bien liés au long du roman. La monstrueuse bête sexuelle est aussi une monstrueuse bête cycliste.
 
Marcueil apparaît donc comme un monstre, machine excessive, incontrôlable. « Cet homme est le premier de l’avenir » déclare Gough, un avenir qui ne semble pas radieux. Mais comme l’écrit Annie Le Brun, la volonté de s’en prendre au surmâle pour lui faire comprendre l’amour par une machine peut se traduire ainsi : ce n’est pas d’aimer comme une machine que l’on reproche au surmâle, mais de ne pas aimer comme une machine sociale. La citation suivante irait dans ce sens : « Si André Marcueil était une machine ou un organisme de fer se jouant des machines, eh bien, la coalition de l’ingénieur, du chimiste et du docteur opposerait machine à machine, pour la plus grande sauvegarde de la science, de la médecine et de l’humanité bourgeoises. » (267) Parce qu’il se trouve hors de la norme bourgeoise, Marcueil est irrécupérable et monstrueux. William Elson invente le Perpetual-Motion-Food, dans l’esprit du progrès, pour battre des records, dépasser une certaine limite, et ainsi vendre son produit. Cette visée commerciale, la bourgeoisie s’y reconnaît. Chez Marcueil, « dépasser » apparaît comme un verbe intransitif. il s’agit au fond d’entrer dans la modernité : dans l’inconnu pour trouver du nouveau. On peut interpréter ainsi l’exclamation de Bathybius : « J’ai vu face-à-face l’impossible ». N’oublions pas que Le Surmâle est sous-titré : « roman moderne ».
 
Michel Carrouges écrivait dans Les Machine célibataires : « Une machine célibataire est une machine fantastique qui transforme l’amour en mécanique de mort […] Quadruple tragédie de notre temps : le nœud gordien des interférences du machinisme, de la terreur, de l’érotisme et de la religion ou de l’anti-religion. » (24-25) C’est ce « nœud gordien » que représente Marcueil et qu’il faut trancher. Il est intéressant à ce propos qu’une horloge marque les douze coups de minuit et la fin des multiples coïts d’André et d’Ellen. Le son de l’horloge est souvent associé à un imaginaire de la fin dans la culture, à un symptôme de mort (pensons à l’un des plus beaux exemples de cette manifestation du phénomène, le Masque de la mort rouge de Poe). Ici, sexe et mort sont liés, ce que vient appuyer la scène au cours de laquelle les trois savants observeront Marcueil torturé, assis sur sa machine, à travers la vitre où Bathybius observait les ébats du couple. Les trois hommes « eurent besoin de quelques minutes de sang-froid et d’appel à leur sens pratique pour chasser l’image, pitoyable et surnaturelle, du Roi des Juifs diadémé d’épines et cloués en croix. » (268) Michel Carrouges n’est pas loin. Pour les bourgeois qui observent « l’engin Marcueil » les éléments de la « quadruple tragédie » sont liés et l’absence de respect du surmâle pour la « machine sociale » conduira à sa perte.
 
Le XIXe siècle confirme à quel point la biologie, et à travers elle la médecine, participe activement à la culture de son temps. On ne compte plus les écrivains qui mettent en scène des figures de médecin. Pour Michelet : « Nos médecins sont une classe d’hommes extrêmement éclairée et, selon moi, la première de France sans comparaison. Aucune autre ne sait autant, ni autant de choses certaines. Aucune n’est si bien trempée d’esprit et de caractère. » (cité par Jacques Léonard, 260) On ne saurait mieux dire l’importance de leur statut. Dans ce contexte, la tératologie assume assurément sa part de savoir culturel, qui éloigne les fables religieuses. La monstruosité n’est plus manifestation diabolique ou divine, ni produit grotesque entre l’homme et la bête. L’ordre du vivant s’analyse autrement. Comme l’écrivait Ernest Martin dans son Histoire des monstres publié en 1880 : grâce à la tératologie de Geoffroy Saint-Hilaire père et fils, va « se dissiper cet inextricable chaos où s’étaient si longtemps confondus les mythes, les fictions et les réalités : l’esprit mesure maintenant la distance qui sépare le merveilleux du vrai, les êtres fantastiques de ceux qui créent la nature. »(288) Mais entre le laboratoire d’un côté, la rue et ses règles sociales de l’autre, il y a des échos certains. On peut expliquer le monstre, mais on peut aussi vouloir le faire entrer dans le rang. La réinsertion sociale reste possible si un silence de bon aloi est maintenu, autour d’un secret malaisé. Dans le cas de Guérin, cela ne pose pas de difficulté : ce bourgeois moyen chez qui rien ne dépasse continuera à ressembler à un homme banal, accouchement ou non. Dans l’autre cas, la réinsertion échoue, car Marcueil s’avère trop en marge de la norme, trop inadapté en définitive pour être récupéré, même par une machine. Si, grâce à la tératologie, selon les propos d’Étienne Wolff, « l’ordre [est] ramené dans le monde du désordre apparent […]il [est] démontré que les hors-la-loi eux-mêmes ont leurs lois » (cité par Jean-Jacques Courtine, 14). La fiction est là pour rappeler que le hors-la-loi peut bien avoir envie de le rester, socialement, même si son cas s’explique biologiquement.
 
La fiction peut accompagner la science, notamment en racontant ce qu’elle ne saurait dire d’elle-même. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire expliquait ave justesse que « les mots ne sont pas la science; mais ils aident puissamment à la faire; et négliger de déterminer leur valeur, ce serait laisser un voile sur les idées dont ils sont les signes. » (p. 36) N’est-ce pas justement le rôle des écrivains de rappeler la valeur des mots et du sens? Je ne sais si Geoffroy Saint-Hilaire a pensé à la fiction en écrivant ses mots, mais le docteur Ernest Martin, aussi positiviste qu’il ait été, ne manque pas d’être explicite dans les dernières lignes de sa conclusion :
 
la science n’a point à donner un corps aux fictions des âges qui ne sont plus : son domaine n’est pas celui de la poésie; mais la science et la poésie sont sœurs : si leurs regards sont opposés, leurs mains se touchent; les blondes fées continueront à rester fidèles aux berceaux des petits enfants, à répandre sur leurs rêves leur poussière d’or et à caresser leurs fronts de la baguette magique qui dispense le bonheur, la fortune, le génie. (288-289).
 
Je ne saurais terminer par une plus douce conclusion.
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XIV
 
Bibliographie
 
corpus
 
Edmond About, Le cas de M. Guérin, Paris, Calmann Lévy, 1898 [1862].
Alfred Jarry, Le surmâle, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1987, p. 184-271.
 
Autres ouvrages cités
 
Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert » in L’art romantique, Paris, Garnier-Flammarion, 1968, p. 219-228.
 
Jean-Louis Cabanès, Le corps et la maladie dans les récits réalistes, Paris, Klincksieck, 1991.
 
Georges Canguilhelm, La connaissance de la vie, Paris, J. Vrin, « Librairie philosophique », 1998 [1965].
 
Michel Carrouges, Les machines célibataires, Paris, Éditions du Chêne, 1976 [1954].
Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Flammarion, « Champs », 1986.
 
Alain Corbin, L’harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2007.
 
Jean-Jacques Courtine, « Le désenchantement des monstres », préface à Ernest Martin, Histoire des monstres depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, Paris, Jérôme Million, 2002 [1880].
 
Gustave Flaubert, Madame Bovary, Paris, Gallimard, « Folio », 1972 [1857].
Michel Foucault, Les anormaux, Paris, Gallimard et Seuil, « Hautes études », 1999.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation chez l’homme et les animaux ou Traité de tératologie, Paris, J.-B. Baillière, 1832-1836 (3 tomes).
 
Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », postface au Surmâle, Paris, Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990, p. 143-215.
 
Magali Le Mens, avec Jean-Luc Nancy, L’hermaphrodite de Nadar, Paris, Creaphis, 2009. Cité par Thierry Savatier http://savatier.blog.lemonde.fr/2009/11/20/l’ambiguite-sexuelle-au-xixe-siecle/
 
Jacques Léonard, La médecine entre les savoirs et les pouvoirs, Paris, Aubier, 1981.
Didier Manuel, « La figure du monstre » in La figure du monstre. Phénoménologie de la monstruosité dans l’imaginaire contemporain, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2009.
 
Ernest Martin, Histoire des monstres depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, Paris, Jérôme Million, 2002 [1880].
 
Michel de Montaigne, « D’un enfant monstrueux », Les essais, Paris, Le livre de poche, « La pochothèque », 2001, tome II, XXX, 1104-1106.
 
Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Madame Bovary, par Gustave Flaubert », le Moniteur, lundi 4 mai 1857, repris dans Causeries du lundi, 3e édition, Paris, Garnier, s. d., t.
XIII, p. 346-363.