Résumé/Abstract

La photographie est le double de la littérature. Au moyen de son statut de témoin objectif, de document neutre, elle est science et savoir, mais grâce à l’opérateur, il y a subjectivité.


Outil pour la science, véritable « rétine du savant » (Jules Janssen, 1877), l’appareil photo est aussi un moyen de penser, d’aborder le monde, de se l’approprier, d’être-là, d’assumer un point de vue, de s’accommoder sur un réel devenu photogénique, digne ou tout simplement capable d’être photographié. Est vrai ce qui peut être photographié. Ou : la vérité est dans l’épreuve. Devenue l’aune de la preuve, elle débarrasse l’histoire des miracles, tout en fabriquant – dans son royaume de spectres – de nouveaux leurres pour les croyances mystiques.
Parmi toutes les applications pratiques et les politiques institutionnelles, parmi les images qui font rêver et qui font vendre, parmi les portraits de soi-même et les effigies de l’Autre, aucune rencontre avec la photographie ne fut aussi durablement polémique que celle avec « l’Empire des Lettres » (Paul Valéry, 1939). Combinaison paradoxale comme lui du réel et de la fiction, la photographie est le double de la littérature. Au moyen de son statut de témoin objectif, de document neutre, elle est science et savoir, mais grâce à l’opérateur, il y a subjectivité, choix, aveuglement, orgueil et tout l’inconscient de son identité et de sa tâche à accomplir dans la société.

Quand le photographe souhaite narrer, faire une mise en scène, illustrer le poème, le conte, le roman, il assume alors une fonction littéraire et s’allie aux mots. Mais l’écrivain, pendant au moins cent ans, refusa majoritairement une telle proximité, voyant dans cette illustration des valeurs inverses à celles de la page écrite. Suivent une foule de manifestes où l’invention de Daguerre sert de repoussoir, où un usage métaphorique est fait de « la seule notion de Photographie » (Valéry) ; et dans la fiction on met en scène le professionnel, être louche, dérisoire, caricatural et dangereux. Mais en même temps, le roman, des deux côtés de la Manche, des deux côtés de l’Atlantique, le conte, le poème, sont contaminés par les nouvelles images si détaillées, les corps instantanés : le narrateur se fait œil (Thomas Hardy), naît alors le point de vue, un point de vue qui est loin d’être omniscient (Henry James), qui voit le monde se transformer en images fixes (Georges Rodenbach), un point de vue multiple et fragmentaire (James Joyce)… L’influence de l’avènement de la photographie sur les Lettres va bien plus loin encore, mais pour saisir cette histoire il fallut créer une discipline, la photolittérature, et s’allier un groupe de recherche axé sur la création pure, l’Ouphopo (Ouvroir de photographie potentielle).

Paul Edwards
Université de Paris 7

Auteur de Je Hais les photographes ! Textes clés d’une polémique de l’image 1850-1916, Paris : Anabet, 2006.