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9 – Écrire l’histoire de l’olfaction au XIXème siècle : L’exemplarité de Zola

Érika Wicky, Lyon 2 / LARHRA1

As a result, works of fiction have often
been incorporated into historical studies of smell,
as they have inspired nearly everyone
who has worked on the subject
Jonathan Reinartz,
Past Scents: Historical Perspectives on Smell, 2014

Longtemps restées comme un impensé de la démarche historienne, les relations complexes entre histoire et littérature ont donné lieu, depuis les années 19702, à de nombreuses études et à une réflexion collective particulièrement riches3. Dans ce contexte, la pertinence d’intégrer des romans parmi les sources premières a été abondement questionnée, en particulier en ce qui concerne le XIXème siècle, une époque dont la littérature d’obédience réaliste et naturaliste semble rendre compte avec encore plus de justesse que tout autre document4. Toutes les approches historiques n’entretiennent cependant pas le même rapport à leurs sources, et la nature de la contribution qu’offrent, en particulier, les romans d’Émile Zola est évidemment façonnée par la perspective historique choisie. Il s’agira ici de se pencher sur un cas précis : celui du domaine, spécialement difficile à documenter, de l’histoire des sens et plus précisément des études historiques sur l’olfaction, où la figure de Zola et ses romans naturalistes bénéficient d’un statut singulier d’exemple5. En effet, les notations olfactives présentes dans les romans de l’écrivain, en particulier Germinal (1885), Nana (1880), Le Ventre de Paris (1882) et Pot-Bouille (1873), occupent une place majeure parmi les exemples littéraires que ce domaine de recherche convoque souvent pour documenter les odeurs associées aux différents milieux sociaux au XIXème siècle. Même en ce qui concerne le domaine connexe de l’histoire de la parfumerie et des parfumeurs, César Birotteau, le célèbre parfumeur imaginé par Balzac, n’est guère plus évoqué que les pages consacrées à la parfumerie dans le roman de Zola mettant en scène l’avènement des grands magasins à rayons : Au bonheur des dames (1880)6.

Aborder sous l’angle de l’exemple cette reconnaissance exceptionnelle des écrits Zola, parmi tous les autres textes littéraires, dans le champ relativement récent des études sur l’olfaction7 permet d’éclairer la tension entre le caractère exceptionnel du traitement des odeurs chez Zola qui le distingue des autres auteurs, notamment naturalistes, et le caractère significatif, exemplaire, de ces évocations olfactives qui fait de Zola un témoin privilégié des senteurs de son époque. Cette double fonction de l’exemple8 qui relève autant de la norme que de l’exception9, fait écho à une autre tension qui anime spécifiquement la perception olfactive : les odeurs évoquent à la fois des souvenirs individuels, parfois même intimes, de même que des catégories très codifiées et des conventions partagées par des sociétés entières10. Pour mieux comprendre l’exemplarité de Zola en matière d’olfaction et expliquer les prérogatives que lui accordent les historiens actuels qui appuient souvent leurs démonstrations à la fois sur la singularité et la généricité de ses descriptions olfactives, il s’agira de mettre en perspective la fortune critique que connait l’écrivain auprès des historiens actuels avec l’histoire longue de la réception critique du sens de l’odorat chez Zola et des senteurs évoquées par ses romans.

Le nez de Zola comme document

Si les historiens ont souvent été tentés de conférer un statut de document historique à la littérature naturaliste, ce n’est pas seulement en raison de sa vocation à rendre compte du monde social, c’est aussi parce que son caractère documenté est très affirmé. À cet égard, les romans de Zola peuvent apparaître comme autant de synthèses ou de mises en récit des observations rigoureuses opérées par leur auteur11. Zola, en effet, s’inscrit dans la lignée de Balzac12, souhaitant faire « pour le Second Empire, ce que Balzac a fait pour le règne de Louis-Philippe13 » et travaillant souvent en historien14. L’analogie méthodologique avec le travail des historiens à laquelle invite la recherche documentaire opérée par Zola pour préparer ses romans ne saurait cependant s’appliquer sans heurts au domaine des odeurs. En effet, les odeurs ne s’archivent pas et ne peuvent être objectivées en dépit des nombreuses tentatives, contemporaines de Zola, de mesurer15 et de les classer rigoureusement16.

En matière d’olfaction, la documentation des œuvres de Zola reposerait donc sur l’odorat exceptionnel de l’écrivain. Si ce dernier est capable de décrire les odeurs qui circulent dans les différents milieux, ce serait donc tout d’abord parce qu’il en a fait l’expérience, puisqu’on ne peut connaître une odeur sans l’avoir sentie17, mais aussi parce qu’une sensibilité olfactive hors du commun lui permet d’identifier, d’interpréter et de mémoriser ces odeurs. Ce point de vue est assez partagé dans la réception des Rougon-Macquart et l’hypersensibilité olfactive de Zola fait partie des hypothèses défendues à la fin du XIXème siècle autant par les admirateurs que par les contempteurs de l’écrivain. Dès 1889, Léopold Bernard célèbre l’odorat de ce dernier dans une conférence intitulée Les odeurs dans les romans de Zola :

C’est le musicien, c’est le symphoniste des odeurs que je voudrais vous faire connaître et admirer. C’est le romancier aux narines frémissantes, au flair subtil, toujours chatouillé par les mystérieuses effluves de l’air ; c’est l’homme qui a le plus vécu par le nez, qui a le plus souffert et le plus joui de l’odeur des choses, qui a été remué le plus délicieusement par tous les parfums, qui a été le plus soulevé de dégoût par toutes les puanteurs : il a connu toutes les griseries et toutes les nausées ; son imagination, chose rare, en a conservé l’impression toute vive. (7)

Encore en 1926, le Dr Augustin Cabanès remarque, dans le volume de la série Les curiosités de la médecine qu’il consacre aux cinq sens, que Zola se distingue par sa sensibilité olfactive des autres écrivains de son temps, moins attentifs aux odeurs : « Goncourt, comme Loti, comme Baudelaire, comme Zola, auquel nous allons arriver comme le plus démonstratif de notre thèse, a l’un des cinq sens particulièrement développé, celui-là même qui deviendra extraordinairement subtil chez le père des Rougon-Macquart : le sens de l’odorat » (211). La volonté dont témoigne cette période de mesurer scientifiquement le génie artistique et littéraire18 prend donc souvent, en ce qui concerne Zola, la forme d’une enquête sur l’odorat de l’écrivain.

Ainsi dans le volet dédié à Zola de sa célèbre Enquête médico-psychologique sur la supériorité intellectuelle19, le Dr Toulouse juge nécessaire d’évaluer la qualité de l’odorat de l’écrivain. Il écrit à ce sujet : « Le nez de M. Zola est célèbre. Les odeurs tiennent une grande place dans ses livres et aussi dans sa vie. C’est réellement un olfactif. Il était intéressant de rechercher si l’odorat, chez lui, était plus développé quantitativement que chez les autres personnes » (163). Afin de vérifier son hypothèse, le Dr Toulouse sollicite J. Passy, spécialiste de la perception olfactive20. Ayant exposé l’écrivain à différentes concentrations de camphre, de verveine et d’ionone (composé chimique synthétique de la violette21), le médecin conclut que la sensibilité olfactive de Zola est normale, voire légèrement au-dessous de la moyenne. Les résultats de cette étude physiologique n’entament cependant pas la conviction d’Édouard Toulouse, qui suspecte tout d’abord une baisse récente des performances olfactives de l’écrivain vieillissant. Il observe ensuite :

Il faut donc conclure que l’odorat de M. Zola n’est pas quantitativement plus développé que chez un autre. C’est plutôt par la mémoire des sensations olfactives et par leur utilisation psychique que M. Zola se distingue des autres personnes. Plus frappé par les impressions de l’odorat, il en garde plus longtemps le souvenir et même un souvenir plus précis. Aussi certaines odeurs peuvent-elles lui rappeler des objets auxquels elles sont habituellement liées ; car M. Zola remarque ces rapports qui n’éveillent pas l’attention des gens qui ne sont pas olfactifs. Mais il ne s’ensuit pas nécessairement, comme l’expérience le prouve, une plus grande acuité sensorielle. (163)

C’est cette dernière explication, selon laquelle Zola se distingue par l’attention portée aux odeurs22, qui perdure aujourd’hui. La prédominance de l’olfaction dans les romans de Zola n’est pas remise en cause et, si on ne l’explique plus par une sensibilité naturelle ou une hyperosmie pathologique, elle reste attribuée à la façon dont l’écrivain observe le monde qui l’entoure.

Cette qualité d’observation qui s’exprime dans les Rougon-Macquart était appréciée par de nombreux lecteurs du XIXème siècle23, mais elle a aussi suscité l’admiration d’un jeune médecin, Étienne Tardif, qui voit dans l’œuvre de Zola matière à étudier le comportement humain (84). Dans la thèse de doctorat en médecine intitulée Étude critique des odeurs des parfums, qu’il achève en 1898, l’étudiant sollicite l’expertise acquise par l’écrivain non dans l’évaluation des odeurs, mais en ce qui concerne leur influence sur les actions humaines. Il joint la réponse manuscrite de Zola à son chapitre IV, consacré à l’Influence des odeurs et des parfums sur le sens génésique et la cite à quatre reprises, prêtant à ce dernier un savoir spécifique quant à la faculté de l’odorat à motiver les comportements humains. Il souligne que le point de vue de l’écrivain corrobore ses propres hypothèses écrivant, par exemple :

Dans cette lettre, M. Zola émet une très grande idée philosophique, en faisant du sens de l’odorat « un des pièges par lesquels la nature prend le mâle, pour assurer la propagation de l’espèce. »

C’est sur cette phrase que repose tout l’édifice de ce chapitre. Nous nous proposons, en effet, de montrer que l’emploi des parfums dans l’espèce humaine est une dérivation d’un besoin physiologique inhérent aux êtres vivants et indispensable à la reproduction et à la conservation de leurs espèces. (61)

Revendiquant la concordance entre ses propres hypothèses, l’avis de Zola, mais aussi les écrits de Rousseau et ceux de quelques illustres médecins tels que Cabanis et Cloquet24, l’auteur de cette thèse construit un discours cohérent où Zola fait figure d’autorité. Or, le détail des nombreuses questions posées à l’écrivain qu’il reproduit dans l’introduction laisse penser que, s’il ne se réfère pas aux romans de Zola dans ses analyses, il leur emprunte ses questionnements et ses hypothèses. En effet, Tardif se soucie des différentes actions des odeurs en fonction du type de personne (genre, âge, degré intellectuel) et, surtout, il s’intéresse à la différence entre odeur naturelle et parfums artificiels chère à Zola25 (59-60). Dans sa réponse, l’écrivain insiste sur le fait qu’il ne se prononce que sur des phénomènes qu’il a observés, en l’occurrence, « l’odeur naturelle particulière à la femme26 »). Il justifie ainsi son intervention dans une thèse pour laquelle les sources font défaut de l’aveu même de son auteur qui concède que « des observations nombreuses et précises manquent certainement à ce sujet » (76). C’est donc suivant de nouvelles modalités que l’expertise de Zola en matière d’odorat se trouve entérinée par le discours médical, une seconde fois, après les analyses du Dr Toulouse. Alors que de nombreux contempteurs de Zola considéraient sa sensibilité olfactive comme une forme de perversion27, Tardif désamorce cette critique en appuyant sur l’expertise zolienne le discours médical qu’il produit sous l’autorité de la Faculté de médecine de Bordeaux. La lecture médicale qu’il fait des romans de Zola étant particulièrement attentive à l’opposition envisagée en termes de raffinement entre les odeurs naturelles de corps et de fleurs d’une part et les parfums artificiels, d’autre part, semble anticiper la lecture d’Alain Corbin : « Dans l’univers zolien, les modes sensoriels de la séduction varient selon les classes sociales. Le toucher l’emporte chez le peuple. […] Chez le bourgeois, c’est l’olfaction qui règle la marche des pulsions et des sentiments. […] Les effluves de l’autre sexe sollicitent librement l’imagination, révèlent les affinités, font bouillonner le sang » (242).

Histoire de l’olfaction et écriture naturaliste

Depuis la fin du XIXème siècle, la perspective médicale sur l’intérêt de Zola pour les odeurs a été peu à peu abandonnée28 et n’a encore suscité aucune étude historique sur les présupposés qu’elle véhicule en matière d’odorat. En revanche, les historiens d’aujourd’hui semblent partager la conviction que Zola, tout en obéissant aux préceptes du naturalisme, s’en est distingué par un traitement encore plus recherché des enjeux olfactifs. Comme le remarque, dans une note, Eugénie Briot, « les romans d’Émile Zola font une place à la description olfactive sans équivalent chez ses contemporains » (368). Il faut dire que l’odorat joue un rôle singulier dans l’esthétique de ce mouvement29, dont Zola est le chef de file incontesté30. Au regard du projet naturaliste, la notation olfactive, qui témoigne de la présence de la matière (puisque toute odeur est odeur de quelque chose), apparaît comme un procédé privilégié31. En outre, si comme le dit le proverbe, « On ne peut rester longtemps dans la boutique d’un parfumeur sans en emporter l’odeur32 », les personnages peuvent transporter avec eux des odeurs qui, par leur imprégnation, les attacheront irrémédiablement à leur milieu d’origine et affecteront les milieux qu’ils seront amenés à fréquenter33.

En outre, si, comme on l’a vu, les odeurs résistent à l’effort de documentation qui distingue justement la littérature naturaliste, certaines pratiques liées à l’olfaction peuvent être décrites dans les romans qui acquerront ainsi, sinon un caractère de source, au moins la valeur d’un texte susceptible de vérifier les savoirs apportés par d’autres sources, ce qui a pour effet de confirmer la véracité prêtée au récit naturaliste. Ainsi, les historiens actuels de l’olfaction mentionnent souvent Zola en le croisant avec d’autres sources historiques, telles que les traités médicaux. Alain Corbin écrit par exemple : « Dans Germinal de Zola, après le départ de la délégation syndicale, Mme Hennebeau, la propriétaire des mines, indique qu’il faut ouvrir la fenêtre. C’est le geste des médecins qui, dès qu’ils entraient dans une maison pendant la pandémie de choléra, cassaient les vitres avec leur canne, afin d’aérer34 ». Ce dialogue entre sources littéraires et médicales qu’opèrent souvent aujourd’hui les historiens qui s’intéressent à l’odorat semble d’autant mieux justifié que, dans Le roman expérimental, Zola lui-même associe toute l’esthétique naturaliste à une démarche médicale.

De plus, les romans naturalistes se recoupent parfois aussi entre eux. Par exemple, comme le remarque Eugénie Briot dans un article sur l’histoire du parfum35, l’héliotrope est à la fois le parfum de Chérie, personnage éponyme du roman d’Edmond de Goncourt et de Louise, personnage de La joie de vivre de Zola paru la même année, en 1884. Cette coïncidence confirme les observations tirées des recherches que mène l’historienne par ailleurs, notamment au sein des catalogues de la parfumerie Guerlain, concernant le succès de cette nouvelle senteur artificielle et la démocratisation de certains parfums que permet le faible coût de ces produits de synthèse. Les textes littéraires viennent ainsi corroborer le propos concernant des pratiques olfactives sans pour autant dispenser un savoir relevant proprement de l’odorat, puisque le lecteur contemporain n’a que peu de chance d’en avoir fait l’expérience, c’est-à-dire d’avoir déjà senti de l’héliotropine36.

Les écrits de Zola permettent donc aux historien·ne·s actuel·le·s de documenter, en croisant les sources d’origine diverses, des pratiques liées à l’olfaction au XIXème siècle. De fait, les romans de Zola, dans la mesure où ils prennent en considération la plupart des pratiques olfactives de leur temps relevant de l’hygiène (l’aération, la parfumerie, etc.) constituent une ressource importante d’exemples, mais aussi une alternative à la citation de textes techniques ou scientifiques imposant souvent une lecture d’autant plus laborieuse que le style attendu en la matière ne se plie pas à la description d’impressions olfactives.

En effet, l’absence de vocabulaire spécifiquement dédié aux odeurs et la nécessité pour les évoquer de recourir à des périphrases et des métaphores37 rend particulièrement précieuse la recherche lexicale mise en œuvre par Zola pour parler des odeurs, car la précision du vocabulaire permet d’approcher au plus près l’expérience vécue et donc de consolider la valeur de témoignage du récit. Ainsi, le caractère exceptionnel de l’évocation de l’odorat chez Zola pourrait moins résider dans l’expérience olfactive que dans la restitution littéraire des odeurs et des ambiances olfactives. C’est l’hypothèse que défend Léopold Bernard dans son essai de 1889 : « Avant lui, la langue des odeurs était pauvre : il l’a prodigieusement enrichie ; il a poussé aussi loin que possible la notation de ce groupe particulier de sensations, de cette manière originale de sentir, longtemps regardée comme inférieure et animale par les romanciers idéalistes38. » (7) Quelques années plus tard, les analyses du Dr Toulouse confirment que l’attention aux odeurs chez Zola s’articule à un effort lexical : « En sentant des odeurs, M. Zola cherche à les nommer, car il est toujours obsédé par le mot. » (236) Le pouvoir évocateur de l’écriture de Zola en matière d’olfaction avait ainsi valu à l’écrivain une invitation à contribuer au journal Figaro. On peut lire en première page d’un numéro paru pendant le pestilentiel mois d’août 1880 :

On sait – ou plutôt on sent – que Paris est en ce moment infesté par les odeurs les plus épouvantables. Tous les égouts sont à découvert. Les gens de la province ne peuvent se figurer à quel point l’air de la capitale est vicié. Pour leur en donner une idée, nous avons eu recours à la plume de M. Émile Zola, le seul qui fût capable de bien décrire la puanteur de la capitale. M. Zola a voulu condescendre à écrire pour nous le morceau suivant qui, d’ailleurs, sera le premier chapitre de son prochain roman : Le grand Collecteur (Lib. Charpentier)39.

L’affirmation d’un code olfactif

Proprement littéraire, le travail sur les mots révèle parfois la construction du réel à l’œuvre dans le récit naturaliste40, ce que concède Léopold Bernard : « Parfois même le procédé et presque la recette sont trop visibles : l’émotion sincère dégénère en virtuosité » (7). Or, le soupçon qui pèse aujourd’hui sur les romans de Zola et prévient leur accès au statut de sources historiques à part entière réside justement dans ce caractère construit de la réalité présentée par le naturalisme. Comme l’explique Alain Corbin : « En ce qui concerne la littérature, je suis d’accord avec Jean-Marie Goulemot qui se méfie du naturalisme, lequel n’est jamais preuve d’une réalité. Le naturalisme de Zola répond bien sûr à un ensemble de tactiques d’illusion du vrai41. »

Pourtant, le caractère construit des notations olfactives est en lui-même révélateur, et met en scène les codifications du registre olfactif à l’œuvre dans les romans de Zola. En effet, comme le remarquait déjà Léopold Bernard, les notations olfactives ne sont pas limitées, chez lui, au registre de la description, elles ont aussi une fonction dans la narration, où les odeurs peuvent devenir actrices, notamment parce qu’elles ont la faculté de pousser les personnages à l’action, par exemple en suscitant leur désir ou en les incitant à s’éloigner. (8)

Le travail sur la langue permet aussi de souligner la valeur symbolique donnée aux odeurs et donc de renforcer les associations morales opérées par l’auteur42. C’est ce que remarquent Constance Classen et ses collègues lorsqu’ils introduisent leur propos sur Nana : « Apart from its ability to spice up a narrative, smell carries with it a long history of cultural values. Odour might have been divested of any real power in the nineteenth century, but its symbolism remained intact, making smell an eminently useful literary device for creating a moral atmosphere at once forceful and indirect43. » Dans son ouvrage consacré à la morale de l’hygiène au XIXème siècle, Julia Csergo fait ainsi dialoguer les descriptions de cabinets de toilette parfumés auxquelles se livre Zola dans Nana et dans La Curée. (241)

De même qu’il avait opposé politiquement les Gras et les Maigres dans Le Ventre de Paris, Zola crée, à partir de métaphores olfactives, des réseaux d’oppositions entre le vice et la vertu, entre la misère et l’opulence, qui structurent la démonstration à l’œuvre dans le roman. La faculté de distinguer les odeurs s’apparente alors à un savoir social. Jonathan Reinartz remarque que Zola partage ce savoir avec certains de ses personnages qui doivent, comme Gervaise pour trier le linge sale, utiliser leur odorat pour exercer leur métier44. En outre, le code olfactif que crée Zola subvertit les conceptions de la morale bourgeoise en ne se superposant pas aux stéréotypes sociaux45. Par exemple, les parfums, bien qu’ils soient censés être agréables, peuvent devenir aigres comme dans Nana ou écœurants dans La Curée.

Le réseau d’opposition entre le parfum du mensonge et la puanteur de la vérité que Zola déploie dès ses débuts comme critique d’art pour défendre Manet et Courbet au détriment de la peinture académique de Bouguereau, se retrouve à l’échelle de la réception critique de l’ensemble de son œuvre. En effet, comme en miroir, de très nombreux critiques lui reprochent violemment la puanteur de son œuvre46, ce dont témoignent les nombreuses caricatures représentant l’écrivain en cochon ou à proximité d’un pot de chambre dans lequel il trempe sa plume47. En réponse à cela, l’écrivain souligne la vérité des odeurs qu’il révèle dans ses romans et oppose ces senteurs authentiques aux parfums artificiels48. En reprenant à leur compte le code olfactif déployé par Zola, les critiques de l’époque contribuent à le renforcer et à le répandre. Ce faisant, les contempteurs de Zola contribuent aussi à l’exemplarité dont il bénéficie aujourd’hui dans le domaine de l’olfaction.

Ainsi, dans son ouvrage Le Miasme et la Jonquille, Alain Corbin note un décalage chronologique entre les pratiques décrites par Zola et celles qu’il prête au Second Empire :

Zola traduit, et cela très tardivement, les obsessions olfactives de la médecine prépastorienne. Sa description de l’odeur des lieux publics et privés, de la demeure du pauvre comme de celle du riche reflète les hantises du discours hygiéniste tel qu’il se déployait vers 1835, au lendemain de la grande épidémie de choléra-morbus.  […] De la même manière, l’extrême précision de la peinture olfactive des individus s’inspire des croyances passéistes que je me suis efforcé de décrypter. La correspondance systématiquement établie, entre les lieux, les sentiments, les amours, apparaît comme l’aboutissement de ce patient travail des hygiénistes, des architectes et des artistes qui aboutit à la fragmentation olfactive du cadre de l’intimité. (241)

Le décalage temporel noté témoigne peut-être, en effet, de l’« aboutissement » d’injonctions entrées dans les pratiques ou bien de la persistance de pratiques après que les manuels d’hygiène ont cessé de les recommander. En effet, les études littéraires, et particulièrement les études génétiques consacrées à Zola, ont également alimenté la connaissance des rapports entre les romans de Zola et les pratiques du XIXème siècle en matière d’olfaction, mais elles soulignent aussi que la reconnaissance et l’autorité dont bénéficiait déjà Zola permet d’envisager ses romans non seulement comme des constructions littéraires rendant compte dans une certaine mesure des pratiques de son temps, mais aussi comme des textes susceptibles d’induire de nouvelles conceptions ou de renforcer des lieux communs : un pouvoir, d’autant plus fort pour les romans de Zola qu’ils ont connu une grande postérité.

Par exemple, la mort d’Albine asphyxiée par l’odeur des fleurs dont elle a garni sa chambre à la fin de La faute de l’Abbé Mouret, serait inspirée d’un fait divers, mais aussi, selon un critique contemporain de Zola, d’un roman paru quelques années auparavant49. Les dangers que constituaient la présence de bouquets relevaient donc déjà du lieu commun, mais ce récit tout d’abord publié sous forme de feuilleton dans une revue littéraire de Saint-Pétersbourg, Le Messager de l’Europe, en février et mars 187550, contribue aussi à répandre des conceptions, en l’occurrence, le danger mortel que peut faire courir l’odeur des fleurs. Un parfumeur s’exaspère de cette méfiance quelques années après la parution du roman de Zola : « Aussi est venu le moment de nous écrier : les parfums s’en vont ! Ce départ a coïncidé avec l’invention des nerfs. En créant la névralgie, la médecine a porté le dernier coup au parfum. On ne l’accepte plus que comme moyen de suicide : au lieu d’allumer le réchaud de charbon, on se contentera de déposer un bouquet de roses sur la cheminée51. » Dans cette perspective, la construction à l’œuvre dans les romans de Zola ne se limiterait pas au domaine de la fiction et agirait sur les lecteurs en mettant en évidence le pouvoir des odeurs52. Choisir un texte de Zola pour exemplifier le rapport d’une époque aux odeurs et à l’odorat implique donc de reconnaître à la fois la capacité du texte à rendre compte de son temps, mais aussi à le transformer. La contribution de Zola à l’histoire de l’olfaction dépasse alors celle d’un témoin pour devenir celle d’un acteur.

Que Zola ait porté sur le XIXème siècle un flair autant qu’un œil aguerri et qu’il ait su en rendre compte dans une langue particulièrement apte à s’adresser à l’odorat est une observation partagée entre les lecteurs contemporains des Rougon-Macquart et la critique actuelle. Le rôle majeur des odeurs dans son œuvre a souvent fourni un prisme aux critiques du XIXème siècle pour appréhender et commenter l’œuvre de Zola, ce qui entraîne une correspondance en chiasme : les contemporains de Zola convoquent les odeurs pour parler de ses romans, tandis que les historiens actuels convoquent ses romans pour évoquer les odeurs du XIXème siècle. Par son obsession pour les enjeux olfactifs, la réception critique de l’époque révèle les processus de reconnaissance qui ont imposé Zola, ainsi que la codification des odeurs et des pratiques olfactives à l’œuvre dans ses romans, comme une autorité en matière d’olfaction. Mais elle révèle surtout à quel point les romans de Zola, par la place exceptionnelle qu’ils faisaient aux odeurs, répondaient à un intérêt déjà présent dans les différentes sphères du public, en particulier dans le domaine médical. Ainsi, Zola semble distingué par des lecteurs qui attachent une valeur singulière, historiquement déterminée, aux odeurs. C’est ainsi que les différentes acceptions de l’exemplarité de Zola dialoguent entre la réception critique du XIXème siècle et l’histoire actuelle de l’olfaction.

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1 Je remercie chaleureusement Sophie-Valentine Borloz et Marie-Ange Fougère pour leurs conseils et leur aide dans la rédaction de cet article.

2 C’est aux spécialistes des études littéraires de cette période qu’Alain Corbin attribue le mérite d’avoir souligné les problèmes liés à l’usage de la littérature comme sources ; auparavant, écrit-il, « les historiens du XIXème siècle […] puisaient à plein bras dans La comédie humaine comme dans les Rougon-Macquart afin d’étayer leur discours ». Alain Corbin, « Les historiens et la fiction : usages, tentations, nécessités… », Le Débat, n°165, 2011, p. 57-58./p>

3 Voir, par exemple : Annales Histoire, Sciences Sociales, Littérature et histoire, Christian Jouhaud (dir.), vol. 49, n°2, 1994. Annales. Histoire, Sciences Sociales, Savoirs de la littérature, Adrien Anheim et Antoine Lilti (dir.), vol. 65, n°2, 2010. Voir aussi : Roger Chartier, Au bord de la falaise : l’histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 2009.

4 Voir à ce sujet : Judith Lyon-Caen et Dinah Ribard, L’historien et la littérature, Paris, La découverte, « Repères », 2010, p. 15-18.

5 L’exemplarité de Zola est observée, ici, dans le contexte précis des études historiques sur l’olfaction, mais elle peut être également relevée dans le domaine des études littéraire. Par exemple, dans un article récent, Margot Szarke écrit : « Crucially, the symphony of cheeses exemplifies an evolution of discourses on the human sensory system in the nineteenth century, an evolution dependent upon new representational techniques, both scientific and literary, that transcribed not only sensory information, such as sound waves and light frequencies, but also subjective interpretations of stimuli, significantly including cross-modal perception » (206).

6 Dans son ouvrage sur l’histoire des parfumeurs, Rosine Lheureux compare, par exemple, l’approche des deux auteurs (Rosine Lheureux, Une histoire des parfumeurs : France 1850-1910, Paris, Champ Vallon, 2016, p. 115). Sur la parfumerie dans Au Bonheur des Dames, voir : Constance Classen, « Introduction : The Transformation of Perception », History of the Senses in the Age of Empire, Constance Classen (dir.), Londres, Bloomsbury Academic, 2014, p. 13.

7 Inauguré en 1982 par la parution de l’ouvrage d’Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille, ce champ de recherche connaît une importante expansion depuis les années 1990, notamment suite à la fondation du Centre for Sensory Studies en 1988 par Constance Classen, David Howes et Anthony Synnott à Concordia University (Montréal, Canada).

8 Voir à ce sujet : MethIS, L’exemple en question, Grégory Cormann et Céline Letawe (dir.), n°4, 2013.

9 Voir à ce sujet : Jean-Alexandre Perras, L’exception exemplaire : Inventions et usages du génie (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Classiques Garnier, 2016.

10 Hans Rindisbacher, The Smell of Books : A Cultural-Historical Study of Olfaction in Literature, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1993, p. 164-165.

11 Le Centre historique minier de Lewarde a ainsi organisé en 2016-2017, une exposition intitulée : Germinal, fiction ou réalité ?

12 Balzac se déclare historien des mœurs de son temps dans son avant-propos à La comédie humaine (Honoré de Balzac, « Avant-propos », Œuvres complètes, vol.1, Paris, A. Houssiaux, 1855, p. 21-22).

13 Cité par Colette Becker, Zola : le saut dans les étoiles, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002, p. 74.

14 Sophie Guermès, La Fable documentaire : Zola historien, Paris, Honoré Champion, 2017.

15 Voir, par exemple : Charles Henry, Les odeurs : démonstrations pratiques avec l’olfactomètre et le pèse-vapeur. Conférence du 14 mars 1891, Paris, A. Hermann, 1892.

16 Voir, par exemple : Eugène Rimmel, Le livre des parfums, Paris, Dentu, 1870, p. 13-16.

17 À ce sujet, Colette Becker amène à nuancer l’idée selon laquelle l’expérience personnelle de l’écrivain, en particulier ses expériences sensorielles, sont entièrement recensées dans les notes préparatoires aux romans : « Un dossier préparatoire, répétons-le, ne nous donne pas la totalité du processus de création. Non seulement il peut être incomplet, mais surtout la gestion d’une œuvre mobilise toutes les expériences faites en tous domaines par son auteur. De ce « su », mémoire intellectuelle, sensorielle, passionnelle, nous ne connaissons pas grand-chose. Comment savoir, par exemple, ce qui dans L’Assommoir, vient de son passé ? […] L’œuvre est ainsi, pour une grande part, le résultat d’expériences personnelles que nous ne pouvons que soupçonner, d’essais déjà publiés, de thèmes déjà abordés qui tiennent au cœur de l’écrivain, de réactions, d’impressions, de sensations, d’odeurs – celle si importante dans le roman parce que si présente dans la mémoire, de l’oignon frit qui se répand dans les couloirs et les escaliers de la grande maison ouvrière –, d’émotions, de sentiments porteurs, dynamiques. » (Colette Becker, « La Fabrique des Rougon-Macquart », Cahiers Octave Mirbeau, n°15, 2008, p. 172)

18 Ann Jefferson, Genius in France : An Idea and its Uses, Princeton, Princeton University Press, 2014. Voir aussi, plus spécifiquement sur Zola : Catherine Glasser, « Le Flair du Génie », Autrement, n°92, 1987, p. 126-129.

19 Voir à ce sujet : Jacqueline Carroy, « Mon cerveau est comme dans un crâne de verre : Emile Zola sujet d’Edouard Toulouse », Revue d’histoire du XIXème siècle, n°20/21, 2000, p. 181-202.

20 Voir notamment : Jacques Passy, « Sur les minimums perceptibles de quelques odeurs », Comptes rendus de l’académie des sciences, Paris, Gauthier-Villars, 1892, p. 306-308. Voir aussi l’article auquel renvoie Toulouse lui-même : Jaques Passy, « Revue générale sur les sensations olfactives », L’Année psychologique, n°2, 1895, p. 363-410.

21 Eugénie Briot, La Fabrique des parfums : naissance d’une industrie de luxe, Paris, Vendémiaire, 2015, p. 114.

22 Toulouse insiste sur ce point plus loin dans sa démonstration, rapportant une anecdote connexe au test de Passy : « Il semble donc que l’attention de M. Zola est fortement attirée du côté des odeurs » (175).

23 Parmi de nombreux exemples, citons le critique Gustave Geffroy, qui écrit au sujet de Germinal : « Les odeurs, toutes les odeurs, jouent des rôles, sont bienfaisantes ou perverses ; l’odeur des herbes parfume la plaine et monte vers le soleil ; l’odeur du salpêtre, l’odeur des caves, l’odeur des écuries, l’odeur humaine, circulent sous terre, dans les escaliers où l’on trébuche, dans les couloirs où l’on tâtonne. » (Gustave Geffroy, « Revue littéraire. Émile Zola. Germinal », La Justice, 14 et 20 juillet 1885)

24 Hypolyte Cloquet est l’auteur d’un ouvrage qui fait encore référence à la fin du siècle : Osphrésiologie, ou Traité des odeurs, du sens et des organes de l’olfaction, avec l’histoire détaillée des maladies du nez et des fosses nasales, et des opérations qui leur conviennent, Paris, Méquignon-Marvis, 1821

25 Notons également que le texte littéraire développant le plus finement l’idée que la création (artificielle) de parfum est un art est justement situé dans le roman de Huysmans À Rebours par lequel l’auteur rompt avec l’esthétique naturaliste. (Joris-Karl Huysmans, À rebours, Paris, Charpentier, 1884, p. 148-159)

26 Dans le champ des études littéraires, Nana reste de loin l’ouvrage le plus étudié sous l’angle de l’olfaction. Voir, par exemple : Sophie-Valentine Borloz, “Les Femmes qui se parfument doivent être admirées de loin” : les odeurs féminines dans Nana de Zola, Notre Cœur de Maupassant et L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Lausanne, Archipel Essais, 2016 ; David Galand, « De la marginalité de la cocotte : l’odeur de la demi-mondaine dans Nana de Zola », Nouvelles Recherches sur l’imaginaire, n°31, 2005, p. 119-129. Notons en outre que le rapport de l’odorat au désir est placé au cœur d’autres romans naturalistes comme Un Mâle (1881) de l’écrivain belge Camille Lemonnier.

27 Max Nordau y voit même une trace de dégénérescence. Il écrit, dans le chapitre qu’il consacre à Zola et au naturalisme : « A la psychopathie sexuelle de M. Zola s’attache aussi le rôle que les sensations olfactives jouent chez lui. La prédominance du sens de l’odorat et le rapport de celui-ci avec la vie sexuelle frappe chez beaucoup de dégénérés. Les odeurs acquièrent aussi dans leurs œuvres une importance supérieure » (Max Nordau, Dégénérescence, t. 2, Auguste Dietrich (trad.), Paris, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1894, p. 458). Ce type d’arguments peut être lourd de conséquences, comme l’explique Alain Corbin : « Ainsi, la prégnance de l’hystérie sur les représentations du sain et du malsain conduit, à la fin du XIXème siècle, à déconsidérer davantage l’usage de l’odorat afin d’écarter tout soupçon d’hyperosmie, alors perçue comme symptôme d’hyperesthésie hystérique ». Alain Corbin, Le temps, le désir et l’horreur : essais sur le XIXème siècle, Paris, Flammarion, 1991, p. 236.

28 Plusieurs textes reprennent cette question au cours du XXème siècle. Voir, par exemple : Jacques Suffel, « L’Odorat d’Émile Zola », Aesculape, n°33, 1952, p. 204-207. L’auteur envisage le nez de Zola comme un outil de documentation pour ses livres en soulignant la nouveauté de cette approche du roman : « Cependant, d’autres soucis, plus littéraires, ont poussé le chef de l’école naturaliste à utiliser la documentation naturelle que lui procuraient ses narines frémissantes. Cet élément nouveau complétait la vérité de ses peintures » (206).

29 Voir notamment : Littérature, Sociabilités du parfum, Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky (dir.), n°185, 2017.

30 Voir à ce sujet : Sophie-Valentine Borloz, op. cit., p. 23-26. Voir aussi : Bernard Valade, « Odeurs et parfums au temps du Naturalisme », À vue de nez : Odorat et communication, Paris, CNRS Éditions, 2019.

31 Au sujet des parfums chez Maupassant, où ils jouent un rôle de marqueur social, voir : Philippe Bonnefis, Parfums : Son nom de Bel-Ami, Paris, Galilée, 1995.

32 Émile Loubens, Recueil alphabétique des citations morales, Paris, Charles Delagrave, 1870, p. 455.

33 « L’homme n’est pas seul, il vit dans une société, dans un milieu social, et dès lors pour nous, romanciers, ce milieu social modifie sans cesse les phénomènes. Même notre grande étude est là, dans le travail réciproque de la société sur l’individu et de l’individu sur la société ». Émile Zola, Le roman expérimental (5ème édition), Paris, 1881, p. 19.

34 Alain Corbin et Georges Vigarello, « Entretien avec Alain Corbin », Perspective, n°1, 2018, p. 75.

35 Eugénie Briot, « De l’eau impériale aux violettes du czar : le jeu social des élégances olfactives dans le Paris du XIXème siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°55-1, 2008, p. 39-40.

36 Une telle expérience est cependant possible dans un laboratoire de parfumeur ou à l’Osmothèque de Versailles, institution dédiée à la reconstitution historique de parfums.

37 Rémi Digonnet, Métaphore et olfaction : une approche cognitive, Paris, Honoré Champion, 2016, 410 p.

38 Un autre critique littéraire abonde dans ce sens : « En entassant les détails sur les détails, les images sur les métaphores, en ajoutant aux termes colorés les termes empruntés à la langue des parfums et les termes empruntés à la langue de la musique, il arrive à produire l’effet de quelque chose d’énorme. » René Doumic, Portraits d’écrivains, Paris, Paul Delaplane, 1892, p. 252.

39 Albert Millaud, « Un chapitre inédit de M. Zola », Figaro, n°237, 24 août 1880. Sur la puanteur de 1880 et son traitement par Zola, voir : David S. Barnes, « Scents and Sensibility : Disgust and the Meanings of Odors in Late Nineteenth-Century Paris », Historical Reflections / Réflexions historiques, vol. 28, n°1, 2002, p. 30-36.

40 Selon le Dr Toulouse, ce travail repose sur la faculté de Zola à mémoriser les odeurs et donc à les identifier et à les nommer : « Les sensations olfactives sont très fines chez M. Zola et jouent un rôle important dans la reconnaissance des objets. C’est-à-dire qu’elles laissent dans la mémoire des impressions fortes et durables. Quand il préparait Le Ventre de Paris, il descendit dans les sous-sols des Halles, où sont entassés des poulets ; son odorat s’imprégna de cette odeur de volaille accumulée, et pendant un mois, il l’eût présente à son nez » (206).

41 Alain Corbin et Georges Vigarello, op. cit., p. 81.

42 Les interprétations morales et sociales qu’appelle le traitement zolien des odeurs a fait l’objet de très nombreuses investigations dans le domaine des études littéraires dont la thèse de Pierre Solda, Les odeurs dans l’œuvre romanesque d’Emile Zola jusqu’au Docteur Pascal, soutenue en 2000 à l’université Michel de Montaigne Bordeaux III. Voir aussi : Éléonore Reverzy, « Parfums de (petites) femmes : pour une lecture olfactive », Littérature, n°185, 2017.

43 Constance Classen, David Howes et Anthony Sinnott, Aroma : The Cultural History of Smell, Londres, Routledge, 1994, p. 85

44 « More often dismissed as smelly themselves, some laborers nevertheless rely on their sense of smell on a daily basis in order to undertake their work, even when toiling in the most unhygienic conditions. Take, for instance, Gervaise, the laundress protagonist whose decline is charted in Émile Zola’s L’Assommoir (1877), the seventh novel in the French author’s Rougon-Macquart series. Through a fictional character, Gervaise has been included here to acknowledge Zola’s contribution to the study of smell, but, equally, her sense of smell in the workplace gains some credence because of the meticulous way the author researched his subjects before commencing his novels. […] She, like the hygienists who cleaned up the nineteenth-century European capitals, searched out filth in the finery of her clientele, using her sense of smell to sort the mountains of laundry her small business handled. » Jonathan Reinartz, Past Scents: Historical Perspectives on Smell, University of Illinois Press, 2014, p. 168.

45 Isabelle Chazot, Détournements de l’olfaction dans la littérature de la deuxième partie du XIXème siècle (France et Angleterre), Thèse de doctorat (Paris-Sorbonne IV, 2000), p. 158-173. Voir aussi, au sujet des codes olfactifs déployés dans Pot-Bouille : Brigitte Munier, Odeurs et parfums en Occident : qui fait l’ange fait la bête, Paris, Éditions du Félin, 2017, p. 180.

46 Parmi de très nombreux exemples, citons ce critique qui souligne la nécessité, pour lire les Rougon-Macquart, d’« envelopper son âme du vêtement de cuir des égoutiers, et encore ne peut-on sortir d’un pareil cloaque qu’empesté et sali », et décrit ainsi le travail de Zola : « Il créa donc la douteuse esthétique du ‘document humain’. […] Inconscient et comme hypnotisé, il traversa des océans de fange, des montagnes d’ordures ; il s’enfonça dans les plaies et les purulences ; il se joua dans les miasmes et les pestilences ; il se vautra dans d’innommables choses. » (Paul Barbier, Les propagateurs de l’irréligion : Zola, Paris, P. Lethielleux, 1909, p. 59-61). Au sujet de l’odorat dans la réception critique de Zola, voir : Pierre Solda, « Émile Zola et le parti pris du nauséabond », Cahiers naturalistes, 1997.

47 Un grand nombre de ces caricatures sont réunies dans l’ouvrage suivant : John Grand-Carteret, Zola en images, Paris, Félix Juven, 1907.

48 Dans Le roman expérimental, Zola écrit par exemple : « Chez nos plus illustres auteurs, on sent la rhétorique, l’apprêt de la phrase ; une odeur d’encre se dégage des pages » (218).

49 « Enfin la conception de l’asphyxie volontaire d’Albine par les fleurs est encore un plagiat. Il y a plus de trente ans que ce suicide a été décrit pour la première fois, et d’une façon autrement belle et poétique, dans un chapitre intitulé « La Mort par les fleurs » du Notaire de Chantilly, l’un des meilleurs ouvrages de Gozlan » (Baron Ernouf, « Notices bibliographiques », La Revue de France, 1875, p. 335). Le passage évoqué par le critique est le suivant : Léon Gozlan, Le notaire de Chantilly, Paris, 1851, p. 276 -277.

50 Sophie Guermès, « Préface », La faute de l’abbé Mouret, Paris, Le livre de poche, 1967, p. 20-21.

51 P. Clément Le Manuel complet de parfumerie ou l’art de faire des parfums augmenté de la recette pour faire un baume Jascheck et divers autres, Verdun, Imprimerie P. Bertinet, 1882.

52 Odeurs pour parler de ses romans, tandis que les historiens actuels convoquent ses romans pour évoquer les odeurs du XIXème siècle. Par son obsession pour les enjeux olfactifs, la réception critique de l’époque révèle les processus de reconnaissance qui ont imposé Zola, ainsi que la codification des odeurs et des pratiques olfactives à l’œuvre dans ses romans, comme une autorité en matière d’olfaction. Mais elle révèle surtout à quel point les romans de Zola, par la place exceptionnelle qu’ils faisaient aux odeurs, répondaient à un intérêt déjà présent dans les différentes sphères du public, en particulier dans le domaine médical. Ainsi, Zola semble distingué par des lecteurs qui attachent une valeur singulière, historiquement déterminée, aux odeurs. C’est ainsi que les différentes acceptions de l’exemplarité de Zola dialoguent entre la réception critique du XIXème siècle et l’histoire actuelle de l’olfaction.

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Érika Wicky
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Docteure en histoire de l’art (Université de Montréal, 2011), Érika Wicky est actuellement boursière Marie Sklodowska-Curie (commission européenne) au Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes. Après s’être intéressée à l’histoire de la culture visuelle et aux écrits sur l’art (Les Paradoxes du détail, PUR, 2015), elle consacre désormais ses recherches à l’histoire de la culture olfactive (XVIIIe – XXe siècle). Elle a publié une quinzaine d’articles sur le sujet et co-dirigé plusieurs volumes collectifs dont un numéro de la revue Littérature dédié aux sociabilités du parfum en 2017 ainsi qu’un volume bilingue intitulé Mediality of Smells (à paraître en 2021).

Érika Wicky

Docteure en histoire de l’art (Université de Montréal, 2011), Érika Wicky est actuellement boursière Marie Sklodowska-Curie (commission européenne) au Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes. Après s’être intéressée à l’histoire de la culture visuelle et aux écrits sur l’art (Les Paradoxes du détail, PUR, 2015), elle consacre désormais ses recherches à l’histoire de la culture olfactive (XVIIIe – XXe siècle). Elle a publié une quinzaine d’articles sur le sujet et co-dirigé plusieurs volumes collectifs dont un numéro de la revue Littérature dédié aux sociabilités du parfum en 2017 ainsi qu’un volume bilingue intitulé Mediality of Smells (à paraître en 2021).