Les effets narratifs de la science dans la littérature : Stifter et Flaubert [1]

Résumé/Abstract

On peut constater que la réception de modèles de pensée scientifiques dans les romans ne laisse pas d’avoir une influence sur les procédés narratifs, que ce soit sur le plan du vocabulaire employé ou bien sur le plan du commentaire et de la description. Dans quelques cas-limites, la réception de discours scientifiques est à la base d’une transformation radicale de la forme romanesque. Cet article étudie d’un point de vue comparatiste deux écrivains majeurs du XIXe siècle : Adalbert Stifter et Gustave Flaubert. Les œuvres de ces auteurs se caractérisent par une ouverture vers le domaine des sciences (géologie, biologie, médecine, etc.) et par la présence de structures ‘anti-romanesques’. Il s’agit d’élucider le rapport qui existe entre ces deux phénomènes.


Au XIXe siècle, la littérature se tourne vers la science pour deux raisons principales : d’une part, elle y cherche une légitimation épistémologique, essayant d’atteindre elle-même la dignité d’une science[2] ; d’autre part, elle emploie les savoirs scientifiques comme matériaux de construction et de réflexion esthétiques. Il en résulte un « double codage »[3] : chaque élément épistémique qui est cité ou employé dans un texte littéraire continue à être un élément de savoir, il continue à avoir un signifié littéral ; en même temps, les éléments de savoir qui se trouvent intégrés dans un texte littéraire doivent y remplir une fonction esthétique ; par le fait même d’être « transplantés » d’un discours scientifique vers un discours esthétique, ces éléments sont soumis à un processus de « recodage ». Tout en gardant leur valeur épistémique, ils acquièrent des fonctions structurelles à l’intérieur de l’œuvre dont ils font partie, par exemple en caractérisant un personnage, en donnant lieu à une intrigue ou bien en structurant le discours narratif. Outre leur signification littérale, ces énoncés s’enrichissent d’une signification allégorique ; ils peuvent avoir une valeur soit structurelle, soit poétologique, c’est-à-dire qu’ils peuvent faire partie de la structure sémantique et discursive, entraînant l’adhésion du lecteur à l’illusion référentielle du texte – mais qu’ils peuvent aussi réfléchir ce qui se passe sur le plan de l’énoncé ou de l’énonciation, provoquant ainsi une prise de distance de la part du lecteur.
 
Certains textes littéraires du XIXe siècle contiennent ainsi des énoncés épistémiques qui ne se contentent pas de renvoyer à des domaines du savoir et d’instruire le lecteur sur ces domaines, ils ont en même temps la fonction d’éléments esthétiques, voire parfois de « générateurs » fictionnels. On peut supposer que ce n’est pas un hasard, mais que le savoir possède un potentiel imaginaire qui, lui, est en étroite liaison avec le langage. C’est Claude Bernard lui-même, l’une des grandes figures de la science naturelle du XIXe siècle qui, dans son article « Définition de la vie, les théories anciennes et la science moderne », souligne l’importance du langage et du style dans le domaine des sciences : « Ces idées de contraste et d’opposition entre les forces vitales et les forces extérieures physico-chimiques, que nous retrouvons dans la doctrine des propriétés vitales, avaient déjà été exprimées par Stahl, mais en un langage obscur et presque barbare ; exposées par Bichat avec une lumineuse simplicité et un grand charme de style, ces mêmes idées séduisirent et entraînèrent tous les esprits »[4]. Si les sciences ont besoin du langage pour convaincre, les textes littéraires peuvent à leur tour profiter du discours scientifique, qui peut déclencher l’activité de l’imagination, donnant lieu à la création de nouvelles formes d’expression. À titre d’exemple, j’aimerais considérer ici le roman Der Nachsommer (L’arrière-saison) d’Adalbert Stifter (1857) et le dernier roman de Flaubert, Bouvard et Pécuchet (1880). Ces deux romans qui, chacun à sa manière, renouvellent le genre, contiennent des savoirs de toutes sortes, s’appropriant les discours scientifiques et les transformant en une œuvre d’art. On s’intéressera surtout aux effets narratifs que produisent les discours scientifiques dans ces deux romans.
 
I. Adalbert Stifter, Der Nachsommer
Der Nachsommer raconte à la première personne l’histoire de Heinrich Drendorf, qui est le fils d’un homme d’affaires se destinant à la profession scientifique. Son père lui donne suffisamment d’argent pour qu’il ne soit pas obligé de gagner sa vie. Il profite de cette liberté pour s’initier en autodidacte à plusieurs domaines scientifiques et artistiques. C’est notamment la géologie qui intéresse le jeune homme.
 
La critique a identifié d’importants parallèles entre les recherches menées par Drendorf et les études du naturaliste Friedrich Simony, dont Stifter a fait la connaissance en 1844[5]. Simony, qui a surtout étudié les conditions géologiques des Alpes calcaires dans la région du Dachstein, est devenu professeur de géographie à Vienne en 1851. Récemment, on a fait remarquer que, contrairement à une idée reçue de la critique, le recours de Stifter à la géologie ne doit pas être considéré comme le geste escapiste et nostalgique d’un auteur dont la conception politique et idéologique serait conservatrice et qui aurait peur des soulèvements révolutionnaires[6]. En effet, ce qui aurait attiré l’intérêt de Stifter serait ce que les géologues appellent le « temps profond », à savoir la découverte de l’âge véritable de la Terre. Jusqu’au XVIIIe siècle, on croyait encore aux récits bibliques, selon lesquels, depuis la création divine, s’étaient passés six mille ans. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle qu’on a commencé à prendre conscience de l’âge véritable de la Terre, dont on sait aujourd’hui qu’il est de plus quatre milliards d’années. Comme la découverte copernicienne, qui a montré que la Terre n’était pas au centre de l’univers, la découverte de l’âge profond de la Terre peut être considérée comme une « blessure narcissique » de l’homme, car elle implique l’existence d’un monde sans l’homme. C’est donc un nouveau rapport au temps qui résulte de cette découverte et qui bouleverse le rapport de l’homme au monde[7].
 
En tenant compte de ce nouveau rapport au temps impliqué par la science géologique, le germaniste suisse Peter Schnyder fait l’hypothèse que le roman Der Nachsommer serait une réaction à la dynamique et à la processualité de l’histoire terrestre et que la poétologie de ce roman serait influencée par la manière de raconter l’histoire de la Terre[8]. Pour appuyer cette thèse, Schnyder fait remarquer qu’entre les réflexions de Heinrich Drendorf sur l’histoire de la Terre et ses réflexions sur la littérature, il n’y a pas un rapport d’opposition mais un rapport d’analogie, dans la mesure où, pour désigner les sources permettant de raconter l’histoire de la Terre, le texte emploie la métaphore du livre et du document :
 
Die Quellen zu der Geschichte der Erde bewahrt sie selber wie in einem Schriftengewölbe in ihrem Innern auf, Quellen, die vielleicht in Millionen Urkunden niedergelegt sind, und bei denen es nur darauf ankömmt, daß wir sie lesen lernen, und sie durch Eifer und Rechthaberei nicht verfälschen. [9]
Les sources de l’histoire de la Terre se trouvent emmagasinées comme dans une bibliothèque à l’intérieur de la Terre ; ces sources sont peut-être contenues dans des millions de documents et il est important que nous apprenions à les déchiffrer et à ne pas les falsifier par zèle et par obstination.[10]
 
Afin de pouvoir raconter cette histoire de la Terre, Heinrich doit traduire l’écriture de la nature en une écriture poétique. Le discours de l’historien se confond donc avec le discours du poète. Par conséquent, c’est en racontant l’histoire de ses recherches scientifiques et en s’apprêtant à raconter l’histoire de la Terre que le narrateur raconte sa propre autobiographie. Ce faisant, il emploie des médias, notamment des dessins et des cartes géologiques, qui introduisent dans le roman des procédés narratifs nouveaux et anti-romanesques. C’est ainsi que Schnyder cherche à expliquer du point de vue poétologique l’écriture stiftérienne, qui se caractérise par une absence d’actions et d’événements typiquement romanesques. L’absence de narrativité est contrebalancée par ce que Schnyder appelle la « narration diagrammatique »[11] :
 
Denn die ausufernden Beschreibungen im Text könnten wie unterschiedlich eingefärbte Flächen auf einer geologischen Karte betrachtet werden, die zugleich auch die Perspektive auf die Zeitdimension eröffnen.[12]
Car dans le texte, les descriptions abondantes pourraient être considérées comme des surfaces de différentes couleurs sur une carte géologique, qui ouvrent en même temps une perspective sur la dimension tu temps.
 
C’est sur cet arrière-plan que j’aimerais étudier ici un extrait du chapitre 1 du deuxième volume du Nachsommer, chapitre qui s’intitule « Die Erweiterung » (« L’élargissement »). Cela me permettra de montrer l’imbrication du discours narratif et du discours scientifique. Le protagoniste Heinrich s’applique à dessiner les objets précieux qui sont rassemblés dans la propriété de son ami paternel Risach. Ensuite, il se rend dans la « maison de l’érable » (« Ahornhaus »), pour se consacrer à ses études géologiques. Mais au lieu de raconter des événements, le narrateur rend compte surtout des réflexions du personnage. Ces réflexions portent sur les changements de la surface de la Terre, qui sont perceptibles à l’œil du géologue. Le texte rend compte des observations, des réflexions et des questions que se pose le protagoniste. Le passé géologique est rendu visible à travers l’interprétation des indices du terrain, tandis que l’avenir est évoqué sous forme de questions et d’hypothèses :
 
Eine Thatsache fiel mir auf. Ich fand todte Wälder, gleichsam Gebeinhäuser von Wäldern, nur daß die Gebeine hier nicht in eine Halle gesammelt waren, sondern noch aufrecht auf ihrem Boden standen. Weiße abgeschälte todte Bäume in großer Zahl, so daß vermuthet werden mußte, daß an dieser Stelle ein Wald gestanden sei. […] Jezt konnte an der Stelle ein Baum gar nicht mehr wachsen, es sind nur Kriechhölzer um die abgestorbenen Stämme, und auch diese selten. Meistens bedeckt Gerölle den Boden oder größere mit gelbem Moose überdeckte Steine. Ist diese Thatsache eine vereinzelte nur durch vereinzelte Ortsursachen hervorgebracht ? Hängt sie mit der großen Weltbildung zusammen ? Sind die Berge gestiegen, und haben sie ihren Wälderschmuck in höhere todbringende Lüfte gehoben ? Oder hat sich der Boden geändert, oder waren die Gletscherverhältnisse andere ? Das Eis aber reichte einst tiefer : wie ist das alles geworden ?[13]
Il y a un fait qui me frappa. Je trouvai des forêts mortes, comme des ossuaires de forêts, sauf que les ossements n’étaient pas réunis dans une halle, mais restaient debout sur le sol. Il y avait des arbres blancs, dégarnis, morts, en grand nombre, si bien qu’il fallait supposer qu’en cet endroit il y avait autrefois une forêt. […] À présent, il n’était plus possible qu’un arbre pousse en cet endroit, autour des troncs morts il n’y a que quelques rares arbustes. Le plus souvent, le sol est couvert d’éboulis ou de pierres plus grandes couvertes de mousse jaune. Ce phénomène est-il singulier, est-il dû à des causes locales et singulières ? Dépend-il de la nature générale du monde ? Les montagnes ont-elles été soulevées, portant leurs ornements forestiers dans des zones aériennes plus élevées et mortelles ? Ou bien le sol a-t-il changé, ou les conditions des glaciers étaient-elles différentes ? Mais les glaciers étaient situés plus bas autrefois : comment tout cela s’est-il développé ?
 
Le protagoniste aperçoit les vestiges d’une forêt : les troncs d’arbre dégarnis sont comparés à des ossements et l’endroit à un ossuaire. Ainsi, le texte postule une équivalence entre le rythme de la vie humaine et le rythme géologique, si bien que le « temps profond » de l’histoire de la Terre, que l’esprit humain ne peut pas concevoir, est retraduit dans les dimensions du temps humain. En outre, le protagoniste s’interroge sur les raisons du changement géologique ayant détruit la forêt qui a dû exister autrefois en cet endroit. Y a-t-il des causes spécifiques et locales (« vereinzelte Ortsursachen ») ou des causes générales (« Hängt sie mit der großen Weltbildung zusammen ? ») qui peuvent expliquer la disparition de cette forêt ? Parmi les causes générales possibles, plusieurs hypothèses sont mentionnées : soit les montagnes ont été soulevées, soit le sol a changé de consistance, soit les glaciers ont joué un rôle. La question résumant ces réflexions (« wie ist das alles geworden ? ») donne lieu à une projection vers l’avenir :
 
Wird sich vieles, wird sich alles noch einmal ganz ändern ? In welch schneller Folge geht es ? Wenn durch das Wirken des Himmels und seiner Gewässer das Gebirge beständig zerbröckelt wird, wenn die Trümmer herabfallen, wenn sie weiter zerklüftet werden, und der Strom sie endlich als Sand und Geschiebe in die Niederungen hinausführt, wie weit wird das kommen ? Hat es schon lange gedauert ? Unermeßliche Schichten von Geschieben in ebenen Ländern bejahen es. Wird es noch lange dauern ?[14]
Les choses changeront-elles en grande partie ou complètement ? Quelle sera la vitesse de ce changement ? Si, sous le coup des effets du ciel et des eaux, la montagne continue à être émiettée, si les débris tombent, si les montagnes continuent à être de plus en plus fissurées et que la rivière finit par les transporter sous forme de sable et d’éboulis dans les plaines, à quoi cela aboutira-t-il ? Cela a-t-il déjà duré longtemps ? Des strates immenses d’éboulis situées dans des pays plats disent oui. Cela durera-t-il encore longtemps ?
 
À partir de ce que l’on sait sur les lois de l’érosion et de ses conséquences, le protagoniste imagine des avenirs possibles de la Terre tout en s’interrogeant sur les immenses dimensions temporelles de ce changement. Au terme de ces réflexions, il se demande également combien de millions d’années doivent s’écouler jusqu’à ce que l’homme puisse mesurer les changements géologiques. On voit donc bien que les réflexions géologiques du protagoniste s’associent à des réflexions sur l’homme. Le texte construit la position d’un observateur de la nature réfléchissant sur les conditions et les limitations de son propre point de vue. Le roman de Stifter est ainsi structuré par une tension entre le temps imperceptible de l’histoire de la terre et le temps humain qui, lui, est perceptible et mesurable. C’est cette tension qui crée une dynamique narrative, si bien que le texte peut renoncer à raconter des événements au sens classique, sans pour autant ennuyer son lecteur. C’est ainsi que ce roman développe des procédés narratifs qui seront caractéristiques du roman moderne et que l’on retrouvera, par exemple chez Proust et Musil, chez qui la temporalité narrative subit des bouleversements profonds. Cette anticipation de procédés esthétiques modernistes est en corrélation avec la position dominante du discours scientifique dans Der Nachsommer[15].
 
II. Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet
Dans la deuxième partie de cette contribution, je vais considérer un autre roman dans lequel l’innovation formelle s’associe à un emploi spécifique du discours scientifique : Bouvard et Pécuchet[16]. Tout comme Der Nachsommer, ce roman rapporte, du moins partiellement, le contenu des livres scientifiques que lisent les personnages, c’est-à-dire que le discours scientifique devient un élément structurel du roman, ce qui entraîne également une réduction de la structure événementielle classique. Jean-Pierre Moussaron a proposé d’appeler « discours direct libre » la technique narrative employée par Flaubert afin d’intégrer dans son livre des fragments du discours scientifique[17]. Au lieu de citer tels quels de longs passages empruntés à des textes scientifiques, Flaubert intègre le discours scientifique dans son roman en le condensant, en le fragmentant et en le mettant en perspective. Les éléments de savoir que cherchent à s’approprier les deux personnages ne sont pas rapportés de manière objective ou neutre, mais ils sont pour ainsi dire plongés dans un milieu dans lequel ils se heurtent à des obstacles. Le principal obstacle est bien entendu le dilettantisme de Bouvard et Pécuchet, qui ont du mal à comprendre le langage scientifique :
 
Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault – et apprirent d’abord que « les corps simples sont peut-être composés ».
On les distingue en métalloïdes et en métaux, – différence qui n’a « rien d’absolu », dit l’auteur. De même pour les acides et les bases, « un corps pouvant se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les circonstances ».
La notation leur parut baroque. – Les Proportions multiples troublèrent Pécuchet.
– « Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties ; mais si elle se divise, elle cesse d’être l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas. »
– « Moi, non plus ! » disait Bouvard.
Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin – où ils acquirent la certitude que dix litres d’air pèsent cent grammes, qu’il n’entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n’est que du carbone.[18]
 
Outre l’ineptie des deux personnages aux prises avec les difficultés de la science[19], on remarque le caractère sélectif des concepts scientifiques mentionnés : il est question de « corps simples » et de « corps composés », de « métalloïdes » et de « métaux », d’« acides » et de « bases », de « Proportions multiples » et de « molécules », d’« unité » et de « division », mais qui ne connaît pas la chimie n’apprend pas grand-chose en lisant ce passage plutôt évocatoire et allusif qu’explicatif. Il manque le contexte et la cohérence d’un discours scientifique, dont ces quelques termes, qui donnent l’impression d’avoir été choisis au hasard, ne sont que des traces hétéroclites. Par contre, Flaubert arrange les éléments du discours scientifique de manière à en tirer des effets poétiques, dans la mesure où il se sert souvent de binômes qui impliquent des antithèses ou des oppositions, qui se trouvent cependant remises en cause (« différence qui n’a ‘rien d’absolu’ »). Par le fait que les termes techniques introduits sont tout de suite remis en question, le texte donne l’impression que le discours scientifique est un jeu de langage. En tout cas, Flaubert attire l’attention du lecteur sur la terminologie et ses propriétés linguistiques ; on remarque par exemple des allitérations (« corps composés », « métalloïdes » / « métaux », « corps » / « comporter »). En même temps, cette terminologie met en branle l’activité intellectuelle des protagonistes, qui cherchent en vain à comprendre ce qu’ils lisent : « – ‘Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties ; mais si elle se divise, elle cesse d’être l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas.’ ». Le discours scientifique a donc la propriété d’engendrer des activités, c’est un catalyseur, à la fois sur le plan de l’action romanesque et sur celui du texte.
L’étonnement des protagonistes grandit lorsqu’ils étudient la chimie organique, découvrant qu’au fond il n’y a pas de différence entre les corps bruts et les corps vivants : « […] Bouvard et Pécuchet se lancèrent dans la chimie organique. / Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes substances qui composent les minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient une sorte d’humiliation à l’idée que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de l’albumine comme les blancs d’œufs, du gaz hydrogène comme les réverbères »[20]. Ce que nous expose le texte, ce sont donc moins les théories scientifiques elles-mêmes que leur réception subjective par les deux protagonistes, la manière dont ces théories, qui souvent bouleversent les idées reçues sur la création et la vie, sont accueillies par Bouvard et Pécuchet. Ceux-ci sont en quelque sorte les représentants du lecteur moyen qui, lui aussi, doit se poser ce genre de questions face aux découvertes et aux théories de la science moderne.
 
Sur le plan de la structure narrative, on constate l’imbrication des deux niveaux structurels qui coexistent dans le texte. Le niveau de l’action principale, que l’on peut aussi appeler niveau syntagmatique, s’entrecoupe avec le niveau du discours scientifique, qui est organisé de manière paradigmatique, puisque les domaines scientifiques sont égrenés l’un après l’autre comme les éléments d’un paradigme : de la chimie générale on passe à la chimie organique, de là à l’anatomie, à la physiologie, à l’hygiène, à l’histoire naturelle, pour arriver à la géologie. L’agencement, qui est régi par des principes aléatoires, dépend de facteurs internes et externes, c’est-à-dire que les protagonistes peuvent se détourner d’un domaine scientifique parce qu’ils y rencontrent des problèmes insolubles (facteurs internes), et qu’ils peuvent en découvrir un autre tandis qu’ils se mettent à la recherche d’un remède, par exemple lorsqu’ils consultent le docteur Vaucorbeil pour lui demander conseil et que celui-ci les détourne de la chimie pour les lancer dans l’anatomie (facteurs externes). Chaque domaine scientifique donne lieu à des rencontres, des discussions, des expériences, c’est-à-dire que les deux personnages passent à l’acte en essayant de mettre en application ce qu’ils lisent dans leurs livres et qu’ils interagissent également avec d’autres personnages. C’est donc la rencontre avec les théories scientifiques qui engendre l’action romanesque. Ces épisodes peuvent avoir la fonction d’exposer et de discuter quelques-uns des problèmes qui s’associent au domaine scientifique en question, par exemple lorsque dans l’épisode géologique le texte évoque les discussions sur l’origine du monde et les différentes hypothèses servant à expliquer cette origine :
 
Cet ouvrage de la nature les étonna ; et ils s’élevèrent à des considérations sur l’origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des crevasses. C’est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l’on songeait à tout ce qu’il y a sous nos talons. – Cependant le feu central diminue, et le soleil s’affaiblit, si bien que la Terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra stérile ; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique – et aucun être ne pourra subsister.
– « Nous n’y sommes pas encore » dit Bouvard.
– « Espérons-le ! » reprit Pécuchet.
N’importe ! cette fin du monde, si lointaine qu’elle fût, les assombrit – et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets.[21]
 
On voit bien que cette discussion scientifique n’est pas détachée de la situation actuelle de Bouvard et Pécuchet, mais qu’au contraire ils rapportent leur « science livresque »[22] à leur hic et nunc, ce qui n’est d’ailleurs pas sans créer des effets comiques. C’est ainsi que les deux niveaux narratifs, le niveau syntagmatique et le niveau paradigmatique, se rejoignent. Les épisodes scientifiques participent donc de l’enchaînement d’événements narratifs qui constituent dans leur totalité l’histoire de Bouvard et Pécuchet. Le texte de Flaubert, qui est constitué en grande partie de (fragments de) discours scientifiques, reste donc foncièrement un roman contenant une suite d’événements fictionnels.
 
On peut même dire que Flaubert exploite systématiquement le potentiel imaginaire du discours scientifique, dans la mesure où il met l’action syntagmatique et le discours scientifique dans un rapport de fécondation mutuelle. Ainsi, lorsque, dans l’épisode de la physiologie, il est question de génération, Bouvard constate que Pécuchet est complètement ignorant dans ce domaine :
 
Son ignorance lui parut si complète qu’il le pressa de s’expliquer – et Pécuchet en rougissant finit par faire un aveu.
Des farceurs, autrefois, l’avaient entraîné dans une mauvaise maison – d’où il s’était enfui, se gardant pour la femme qu’il aimerait plus tard ; – une circonstance heureuse n’était jamais venue ; si bien, que par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement, habitude, à cinquante-deux ans et malgré le séjour de la capitale, il possédait encore sa virginité.
Bouvard eut peine à le croire – puis il rit énormément, mais s’arrêta, en apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.
Car les passions ne lui avaient pas manqué, s’étant tour à tour épris d’une danseuse de corde, de la belle-sœur d’un architecte, d’une demoiselle de comptoir – enfin d’une petite blanchisseuse ; – et le mariage allait même se conclure, quand il avait découvert qu’elle était enceinte d’un autre.
Bouvard lui dit :
— « Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu ! Pas de tristesse, voyons ! je me charge si tu veux… »
Pécuchet répliqua, en soupirant, qu’il ne fallait plus y songer. – Et ils continuèrent leur physiologie.[23]
 
La découverte de l’innocence sexuelle de Pécuchet donne lieu à l’épisode de la « mauvaise maison », qui est raconté par Pécuchet dans le but d’expliquer et de justifier le fait étrange de sa virginité[24]. Cet épisode se situe dans un contexte où les deux personnages découvrent peu à peu les divers domaines de la physiologie en faisant des expériences impliquant de manière comique et grotesque leur propre corps, par exemple la tentative « de produire artificiellement des digestions » en tassant « de la viande dans une fiole, où était le suc gastrique d’un canard » et en portant cette fiole sous leurs aisselles pendant quinze jours, « sans autre résultat que d’infecter leurs personnes »[25]. Or la génération, qu’à l’époque de Flaubert il n’est pas possible de représenter directement sans enfreindre les règles de la bienséance, est traitée par le biais du souvenir de Pécuchet et de la conversation à laquelle il donne lieu. Ainsi, cet épisode de la vie de Pécuchet s’intègre parfaitement dans la logique des découvertes « scientifiques », d’autant plus qu’il s’agit, là encore, d’un échec.
 
Mais tout échec est contrebalancé par une réussite. Si la physiologie n’est pas maîtrisable pour les deux bonshommes, elle a du moins le potentiel de mettre en branle leur imagination, si bien qu’ils deviennent hypocondriaques :
 
Mais Bouvard était las de la médecine.
– Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop nombreuses, les remèdes problématiques – et on ne découvre dans les auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la diathèse, ni même du pus !
Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.
Bouvard, à l’occasion d’un rhume, se figura qu’il commençait une fluxion de poitrine. Des sangsues n’ayant pas affaibli le point de côté, il eut recours à un vésicatoire, dont l’action se porta sur les reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.
Pécuchet prit une courbature à l’élagage de la charmille, et vomit après son dîner, ce qui l’effraya beaucoup. Puis observant qu’il avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait : « Ai-je des douleurs ? » et finit par en avoir.
S’attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le pouls, changeaient d’eau minérale, se purgeaient ; – et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les courants d’air.[26]
 
Ce passage montre de manière exemplaire le potentiel imaginaire et donc créateur des textes scientifiques, qui donnent lieu à des interprétations et à des constructions de la réalité mises en acte par les deux personnages. Et l’on peut dire qu’il y a dans le roman de Flaubert une véritable jouissance à élaborer de telles constructions qui exploitent l’imaginaire de la science. Ce n’est sans doute pas un hasard si la physiologie est appelée le « roman de la médecine »[27]. Cet usage peu orthodoxe des textes scientifiques s’accompagne d’une attitude sceptique par rapport à la science, qui sous-tend le texte entier et qui se manifeste par exemple explicitement dans cette assertion de Bouvard : « La science est faite, suivant les données fournies par un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu’on ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu’on ne peut découvrir. »[28]. On peut dire, de manière générale, que l’attitude de Flaubert vis-à-vis de la science se caractérise par un grand scepticisme, mais qu’en même temps il utilise celle-ci comme élément créateur[29].
 
Dans cette contribution, j’ai essayé de montrer comment deux romanciers du XIXe siècle emploient des éléments du discours scientifique de leur époque afin de créer des formes littéraires nouvelles. En suivant la voie indiquée par Schnyder, j’ai analysé des passages du roman de Stifter Der Nachsommer où il est question du temps profond de la Terre. Ce temps profond est mis en rapport avec le temps humain. De cette manière, le texte crée une tension entre deux temporalités différentes, d’où résulte une dynamisation du discours narratif qui, tout en renonçant à raconter des événements au sens traditionnel, réussit à maintenir l’intérêt du lecteur. Chez Flaubert, les discours scientifiques sont considérés dans leurs caractéristiques linguistiques ; Flaubert en analyse le langage et en fait ressortir les propriétés poétiques. En outre, les discours scientifiques servent à engendrer des éléments de l’action. On a pu constater une imbrication de la dimension syntagmatique de l’action romanesque et de la dimension paradigmatique du discours scientifique. Chacun des deux textes renouvelle à sa manière le genre en inventant des procédés narratifs qui anticipent des procédés typiques de la littérature expérimentale du XXe siècle.
 
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XIV
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[1] Cet article s’insère dans le projet de recherche franco-allemand « Biolographes », soutenu par l’ANR et la DFG
[2] Voir Honoré de Balzac, « Avant-propos », in : La Comédie humaine, vol. I : Études de mœurs : Scènes de la vie privée, éd. Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard, 1976, p. 7–20 ; Émile Zola, Le roman expérimental. Chronologie et préface par Aimé Guedj, Paris, Garnier-Flammarion, 1971. Pour des analyses détaillées de ces deux textes fondateurs et de leurs contradictions inhérentes, voir Thomas Klinkert, Epistemologische Fiktionen. Zur Interferenz von Literatur und Wissenschaft seit der Aufklärung, Berlin/New York, de Gruyter, 2010, p. 131–142 et 192–201.
[3] Pour la notion de « double codage », voir Thomas Klinkert, « Fiction et savoir. La dimension épistémologique du texte littéraire au XXe siècle (Marcel Proust) », in: Épistémocritique 10 (printemps 2012), revue en ligne : http://www.epistemocritique. org/?p=258&lang=fr.
[4] Claude Bernard, « Définition de la vie, les théories anciennes et la science moderne », in : Revue des deux mondes, 15 mai 1875, p. 326–349, p. 332 sq.
[5] Voir Fritz Krökel, « Stifters Freundschaft mit dem Alpenforscher Friedrich Simony », in : Vierteljahrsschrift des Adalbert Stifter-Instituts 4, 1–2 (1955), p. 97–117.
[6] Werner Michler, « Vulkanische Idyllen. Die Fortschreibung der Revolution mit den Mitteln der Naturwissenschaft bei Moritz Hartmann und Adalbert Stifter », in : Hubert Lengauer/Primus H. Kucher (dir.), Bewegung im Reich der Immobilität. Revolutionen in der Habsburgermonarchie 1848–1849. Literarisch-publizistische Auseinandersetzungen, Wien, Köln, Weimar, Böhlau, 2001, p. 472–495, ici p. 484, où il est question d’une tendance de la critique à considérer la conception stiftérienne de la science comme conservatrice et obsolète, tendance que l’article de Michler remet en question en soulignant les affinités qui existent entre les réflexions de Drendorf et les tendances de la géologie contemporaine.
[7] Voir Georg Braungart, « Apokalypse in der Urzeit. Die Entdeckung der Tiefenzeit in der Geologie um 1800 und ihre literarischen Nachbeben », in : Ulrich G. Leinsle/Jochen Mecke (dir.), Zeit – Zeitenwechsel – Endzeit. Zeit im Wandel der Zeiten, Kulturen, Techniken und Disziplinen, Regensburg, Universitätsverlag Regensburg, 2000, p. 107–120.
[8] Peter Schnyder, « Schrift – Bild – Sammlung – Karte. Medien geologischen Wissens in Stifters Nachsommer », in : Michael Gamper/Karl Wagner (dir.), Figuren der Übertragung. Adalbert Stifter und das Wissen seiner Zeit, Zürich, Chronos-Verlag, 2009, p. 235–248, ici p. 237 : « Der Nachsommer ist – so eine erste These – kein Roman der statischen Atemporalität. Vielmehr kann er als eine hochreflektierte Auseinandersetzung mit der im 19. Jahrhundert neu entdeckten Dynamik und Prozesshaftigkeit der Erdgeschichte gelesen werden. Daraus ergibt sich aber auch noch eine zweite These, nämlich dass die Poetologie von Stifters spätem Roman konstitutiv geprägt ist von Narrativen der Erdgeschichte. » Voir aussi, du même auteur, « Die Dynamisierung des Statischen. Geologisches Wissen bei Goethe und Stifter », in : Zeitschrift für Germanistik 19, 3 (2009), p. 540–555.
[9] Adalbert Stifter, Der Nachsommer, éd. Benedikt Jeßing, Stuttgart, Reclam, 2005, p. 328.
[10] Traduction du texte de Stifter, ici et ailleurs, T.K.
[11] Schnyder, « Schrift – Bild – Sammlung – Karte », p. 244.
[12] Ibid., p. 243.
[13] Stifter, Der Nachsommer, p. 326 sq.
[14] Ibid., p. 327.
[15] À propos de la modernité de Stifter, voir aussi Hartmut Laufhütte, « Der Nachsommer als Vorklang der literarischen Moderne », in : Hartmut Laufhütte/Karl Möseneder (dir.), Adalbert Stifter. Dichter und Maler, Denkmalpfleger und Schulmann. Neue Zugänge zu seinem Werk, Tübingen, Niemeyer, 1996, p. 486–507. Tandis que pour Laufhütte la modernité de Stifter s’articule sur le plan idéologique, dans mon analyse elle se manifeste plutôt sur le plan des procédés narratifs.
[16] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, éd. Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, folio, 1986.
[17] Voir « Une étrange greffe », in: Pierre Cogny (dir.), Flaubert et le comble de l’art. Nouvelles recherches sur « Bouvard et Pécuchet », Paris, Soc. d’éd. d’enseignement supérieur, 1981, p. 89–109, ici p. 97.
[18] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, p. 116.
[19] À propos de l’ineptie des deux personnages, voir Rainer Warning, « Enzyklopädie und Idiotie : Flauberts Bouvard et Pécuchet », in : Waltraud Wiethölter/Frauke Berndt/Stephan Kammer (dir.), Vom Weltbuch bis zum World Wide Web – Enzyklopädische Literaturen, Heidelberg, Winter, 2005, p. 165–192.
[20] Bouvard et Pécuchet, p. 117.
[21] Ibid., p. 150 sq.
[22] Voir à ce propos Eckhard Höfner, « Bouvard et Pécuchet et la science livresque. Remarques épistémologiques et poétologiques sur la dernière œuvre de Flaubert », in : Alfonso de Toro (dir.), Gustave Flaubert. Procédés narratifs et fondements épistémologiques, Tübingen, Narr, 1987, p. 149–171.
[23] Bouvard et Pécuchet, p. 123 sq.
[24] Cela évoque l’épisode du bordel qui clôt l’Éducation sentimentale.
[25] Ibid., p. 122 sq.
[26] Ibid., p. 134.
[27] Ibid., p. 127.
[28] Ibid., p. 138.
[29] À propos du scepticisme de Flaubert, voir Gisèle Séginger, « Bouvard et Pécuchet : le monde comme représentation ? », in : Épistémocritique 10 (printemps 2012), revue en ligne : http://www.epistemocritique.org/?p=253&lang=fr, notamment la partie intitulée « Une fiction relativiste ». En ce qui concerne le rapport entre discours de savoir et forme romanesque, voir id., « Forme romanesque et savoir. Bouvard et Pécuchet et les sciences naturelles », in : Revue Flaubert 4 (2004), revue en ligne : http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4/02seginger.pdf.