« Der Augen Blödigkeit“. Sinnestäuschungen, Trugwahrnehmung und visuelle Epistemologie im 18. Jahrhundert

Evelyn Dueck, Nathalie Vuillemin (Hg.), “Der Augen Blödigkeit “. Sinnestäuschungen, Trugwahrnehmung und visuelle Epistemologie im 18. Jahrhundert, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2016.

Cet ouvrage collectif, dont le titre est une allusion à E.T.A. Hoffmann et son Marchand de sable, réunit quinze contributions (en allemand et en français) à un colloque ayant eu lieu à l’Université de Neuchâtel (Suisse) en novembre 2014. Il s’inscrit dans les recherches actuelles menées dans le cadre de la Maison des Littératures et du Laboratoire d’études des littératures et savoirs de l’Université de Neuchâtel sur la vision et l’épistémologie visuelle[1].

Si le siècle des Lumières (européennes) est bien le siècle où la perception visuelle devient le sens dominant (Leitsinn) produisant même une « idéologie de la lumière et de l’œil » (Mergenthaler)[2], les recherches scientifiques dans le domaine de l’optique, de l’astronomie et de la microscopie montrent en même temps que les illusions d’optique (Sinnestäuschung) sont inévitables et que la perception humaine peut être trompeuse. Montrer que ce paradoxe se trouve au cœur des débats scientifiques et esthétiques du XVIIIe siècle (et non seulement à partir du romantisme) est l’objet de ce livre qui s’inscrit ainsi clairement dans un approche épistémocritique s’intéressant aux liens entre littérature et savoirs tout en interrogeant les limites des connaissances humaines. L’ouvrage s’inscrit également dans les recherches sur le lien entre littérature et techniques des médias dont le livre de Jonathan Crary est devenu un classique pour le XIXe siècle[3]. Au début de ce XIXe siècle, pour reprendre la thèse de Jonathan Crary, une rupture se produit avec les modèles classiques de la vision et de l’observation dont la chambre noire est le support. Pour Crary « la vision s’arrache à la stabilité et à la fixité des rapports incarnés par la chambre noire »[4]. Le sujet observant du XIXe siècle ne se fie plus aux « garanties d’autorité, d’identité et d’universalité » que donne cette technique[5]. A la chambre noire se substitue une « vision subjective » qui soustrait l’image à son référent externe et situe l’expérience visuelle dans le corps d’un observateur autonome. Le présent ouvrage permet de voir la longue durée de cette évolution à partir du XVIIIe siècle.

Evelyn Dueck (Neuchâtel/Halle) présente dans son introduction un état de la recherche en retraçant l’histoire des mots allemands « Sinnestäuschung » et « Trugwahrnehmung » dans les encyclopédies et dictionnaires du XVIIIe siècle. Si dans le monde français et anglais le mot « illusion » permet de rendre tôt le sentiment d’une perception incertaine (d’une imagination chimérique) en allemand les termes mettent du temps à trouver leur entrée dans les discours. Elle évoque non seulement les travaux et discussions concernant l’illusion dans le monde réel, mais aussi les discussions théoriques concernant l’illusion dans le domaine esthétique, voire la fiction. D’autres notions comme « Täuschung », trompe l’œil, « Traum » font également partie de discours analysés. Dans un deuxième temps Dueck entreprend un tour d’horizon des écrits optiques de scientifiques comme Kepler, Descartes, Locke et Newton.

Cette présentation est claire mais il aurait été plus logique de présenter d’abord et chronologiquement les recherches scientifiques dans le domaine de l’optique pour expliquer dans un deuxième temps la présence et l’importance de l’illusion dans le discours esthétique.

En effet la littérature représente (reflète et réfléchit) les changements épistémologiques à travers le choix des métaphores, des motifs de l’œil et des objets (optiques) particuliers comme éléments importants de la trame narrative. Julia Bohnengel (Saarbrücken) étudie ainsi l’histoire des lunettes dans des textes allemands et français du XVIIIe siècle, symbole d’érudition, mais aussi signe de vieillesse et de faiblesse. Sabine Haupt (Fribourg) s’intéresse dans une contribution à la longue-vue en prolongeant entre autres les réflexions d’Ulrich Stadler souvent citées dans cet ouvrage qui a expliqué l’intérêt du XVIIIe siècle pour des instruments optiques par une réévaluation et une nouvelle interprétation de la faculté d’imaginer (Einbildungskraft)[6]. Elle souligne la double fonction du motif de la longue-vue : dirigée vers l’extérieur (dans l’utilisation scientifique et technique) ou vers l’intérieur (dans certaines poétologies autour de 1800). Chez Jean Paul par exemple qui développe dans Des Quintus Fixlein Leben bis auf unsere Zeiten une théorie de la fantaisie, la longue-vue devient une métaphore d’un instrument qui permet d’accéder à des domaines inconnues de l’imagination : un « téléscope de la fantaisie » (Fernrohr der Phantasie). Une deuxième variante de ce motif est l’image du téléscope de l’âme ; c’est-à-dire l’idée d’un instrument qui sert à comprendre des pulsions psychiques. Ce motif devient central au XIXe siècle et S. Haupt nous présente aussi un roman de science-fiction moins connu de Giacomo Casanova, publié en 1788 en français et dans lequel des téléscopes et le personnage principal comme ophtalmologue jouent un rôle central : Icosameron ou histoire d’Edouard et d’Elisabeth qui passèrent quatre vingts un ans chez les Mégamicres habitans aborigès du Protocosme dans l’intérieur de notre globe. S. Haupt donne aussi l’exemple d’un scientifique – Leonhard Euler (1707-1783) – qui s’intéresse à l’association de motifs techniques et psychiques et à l’analogie entre œil et camera obscura. Elle termine sa contribution sur Jean Paul et l’utilisation du motif du télescope comme symbole sexuel. Un lien entre perception/vision et érotisme (Erotik) est également établi dans deux autres contributions dédiées à la « curiosité de voir » (Schaulust) et au voyeurisme dans le Agathon de Wieland (Ulrike Schiefelbein, Weimar) et dans Goethes Briefe aus der Schweiz (Sonja Klein, Düsseldorf).

Le problème de ne plus voir son ombre ou son propre reflet dans le miroir est abordé par Dirk Uhlmann (Münster) à partir des exemples de Chamisso et d’E.T.A. Hoffmann. Ce dernier est aussi au centre de l’intérêt de Thomas Boyken (Tübingen) qui met l’accent sur l’ambivalence du regard dans ses textes, la relativité et la subjectivité de la perception et l’idée que la perception est un processus de construction (Konstruktionsprozess), p. 194.

Comme le mathématicien Leonhard Euler, le médecin-philosophe Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) porte un grand intérêt au sens de la vue. Cécile Lambert propose une analyse de son discours sur l’œil et la vue qui souligne sa curiosité pour le vertige, l’hallucination, l’illumination et l’illusion d’optique. Lambert démontre le point de vue sceptique du philosophe en soulignant que « [L]e discours sur le savoir ne se construit donc pas chez La Mettrie dans un cadre rationaliste. » (p. 96) Lucas Gossi (Fribourg) étudie quant à lui la forme poétique et la fonction de la fable cartésienne (Le Monde ou Traité de la Lumière) pour s’interroger si la fable peut être considérée comme modèle scientifique.

Au niveau théorique ce volume se fait l’écho des débats théoriques sur les frontières entre peinture et littérature. Monika Schmitz-Emans (Bochum) analyse l’intérêt du physicien et littéraire allemand Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799) pour le peintre et graveur (satirique) anglais William Hogarth (1697-1764) qu’il a rencontré en 1774. L’intérêt particulier vient du fait que Lichtenberg cherche à rapprocher le style de ses commentaires à celui des gravures de Hogarth : il joue avec les arrangements de perspective qui ouvrent plusieurs manières de voir selon le point de vue. Son intérêt pour le tableau dans le tableau ainsi que pour les enceintes de rue qui sont présentes chez Hogarth pour indiquer le chemin, mais aussi pour désorienter. Les jeux d’images deviennent ainsi chez Lichtenberg des jeux de mots. Manfred Mühlbacher (Munich) analyse la Lettre sur les aveugles de Diderot pour montrer que Diderot y cherche à montrer le problème des analogies défectueuses et l’illusion des sens dans le langage.

Erika Thomalla (Berlin) étudie la vision du cosmos (la visibilité de son ordre ou désordre) à partir de l’analyse d’un récit de voyage fictif de 1744 – entre récit fictionnel et récit factuel – de l’astronome (controversé) Eberhard Christian Kindermann dans lequel les cinq sens deviennent des figures littéraires avec le personnage de Visus comme guide. Dans ce texte intitulé Geschwinde Reise auf dem Lufft-Schiff nach der Obern Welt et rédigé dans la tradition des Entretiens de Fontenelle on passe du système géocentrique au système héliocentrique. La critique de l’époque a reproché à Kindermann de ne pas montrer clairement les limites entre texte scientifique, spéculatif ou ésotérique. Pour Thomalla la particularité de ce texte consiste pourtant dans le fait qu’il constitue une réflexion sur les conditions de produire de nouveaux savoirs (p. 151).

Christoph Gschwind (Fribourg) complète la présentation théorique de l’illusion entamée par Evelyn Dueck avec une contribution qui présente des théories de l’illusion chez Moses Mendelssohn, Gottfried August Bürger et Friedrich Schiller pour constater une rupture avec les conceptions de l’illusion des Lumières dans la comédie satirique Die verkehrte Welt (1798) de Ludwig Tieck. Sabine Eickenrodt (Bratislava) clôt l’ouvrage collectif avec un travail sur le Hesperus de Jean Paul.

Si ce travail collectif traite du XVIIIe siècle[7] il témoigne en même temps de l’importance de l’image (des images vraies et des images faussées) et de la (nouvelle) visibilité médiatisée à laquelle nous assistons aujourd’hui et qui est à l’origine d’une sensibilité particulière pour le sujet. Ainsi même la littérature du Moyen Âge se prête à réfléchir sur le regard et la visibilité[8]. Ce volume sera enrichissant pour les littéraires et historiens des sciences qui s’intéressent à cette question au-delà de la période au centre de l’ouvrage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cf. la publication récente de l’ouvrage collectif de Nathalie Vuillemin et Evelyn Dueck (dir.), Entre l’œil et le monde. Dispositifs d’une nouvelle épistémologie visuelle dans les sciences de la nature (1740-1840), 2017, dans « épistémocritique », ISBN PDF : 979-10-97361-04-4).

[2] Volker Mergenthaler, Sehen schreiben – Schreiben sehen. Literatur und visuelle Wahrnehmung im Zusammenspiel, Tübingen, 2002, p. 69.

[3] Jonathan Crary, L’art de l’observateur: vision et modernité au XIXe siècle, Nimes, J. Chambon, 1994.

[4] Ibid., p. 37.

[5] Ibid., p. 51.

[6] Ulrich Stadler, Der technisierte Blick. Optische Instrumente und der Status von Literatur. Ein kulturhistorisches Museum, Würzburg 2003, p. 146.

[7] Comme aussi celui de Jürgen Kaufmann, Martin Kirves, Dirk Uhlmann (dir.), Zwischen Sichtbarkeit und Unsichtbarkeit. Visualität in Wissenschaft, Literatur und Kunst um 1800, Wilhelm Fink, 2014.

[8] Cf. Ricarda Bauschke, Sebastian Coxon, Martin H. Jones (dir.), Sehen und Sichtbarkeit in der Literatur des deutschen Mittelalters, Akademie Verlag, 2011.