Les « Neuropoèmes » dans Derrière le dos de Dieu ou une approche neuroesthétique du monde, de l’être et de la création poétique

Les « Neuropoèmes » dans Derrière le dos de Dieu ou une approche neuroesthétique du monde, de l’être et de la création poétique

 

 

 

            La poésie gasparienne se nourrit aussi bien des déserts, de leur faune, de leur flore que de la mer, des hommes rencontrés sur les routes et les chemins, de l’histoire que des éléments du vivant, d’une biologie dévoilant l’être dans toutes ses particularités et diversités. Bref, la poésie de Lorand Gaspar, lui-même poète et chirurgien, poursuivant des recherches depuis 2002 en neurosciences aux côtés du docteur Jacques Fradin et de son équipe à l’Institut de Médecine Environnementale, donne à lire la vie dans son ensemble mais surtout dans son fonctionnement dynamique. Car « le texte poétique est le texte de la vie, élargi, travaillé par le rythme des éléments, érodé, fragmentaire par endroits, laissant apparaître des signes plus anciens, trame d’ardeur et de circulation : chacun peut y lire autre chose et aussi la même chose »[1]. L’origine étymologique du mot « texte » renvoyant au mot « tissu »[2], les termes de « trame », de « circulation » nous invitent à penser l’œuvre gasparienne dans une perspective systémique. Lorand Gaspar nous autorisera sans aucun doute ce rapprochement, dans la mesure où lui-même ne sépare pas la poésie et la science. Nous empruntons cette notion de système à Edgar Morin, pour qui l’univers fonctionne sur la base d’un enchevêtrement complexe auquel l’homme participe, pris dans les fils d’un immense tissu cosmique :

 

Notre monde organisé est un archipel de systèmes dans l’océan du désordre. Tout ce qui était objet est devenu système. Tout ce qui était même unité élémentaire, y compris et surtout l’atome, est devenu système.

On trouve dans la nature des amas, des agrégats de systèmes, des flux inorganisés d’objets organisés. Mais ce qui est remarquable, c’est le caractère polysystémique de l’univers organisé. Celui-ci est une étonnante architecture de systèmes s’édifiant les uns sur les autres, les uns entre les autres, les uns contre les autres, s’impliquant et s’imbriquant les uns les autres, avec un grand jeu d’amas, plasmas, fluides de micro-systèmes circulant, flottant, enveloppant les architectures de systèmes. Ainsi l’être humain fait partie d’un système social, au sein d’un éco-système naturel, lequel est au sein d’un système solaire, lequel est au sein d’un système galaxique : il est constitué de systèmes cellulaires, lesquels sont constitués de systèmes atomiques. Il y a, dans cet enchaînement, chevauchement, enchevêtrement, superposition de systèmes, et dans la nécessaire dépendance des uns par rapport aux autres, dans la dépendance par exemple qui lie un organisme vivant, sur la planète terre, au soleil qui l’arrose de photons, à la vie extérieure (éco-système) et intérieure (cellules et éventuellement micro-organismes), à l’organisation moléculaire et atomique, un phénomène et un problème clés.[3]

Se considérant pleinement comme être de ce monde, le poète pense le réel vivant comme un système qu’il donne à voir dans une œuvre qui mêle plusieurs domaines d’intelligibilité. Gaspar cherche à comprendre le fonctionnement intrinsèque du monde réel, à élucider la mystérieuse énigme de son perpétuel dynamisme et à découvrir aussi la place de l’être vivant au sein de ce système. Pour cela, le poète envisage l’être dans une perspective moniste ne séparant pas son corps-esprit-cerveau, tout en recourant aux recherches en neurosciences comme moyen d’approcher le système vivant formé par le monde et l’homme.

Dans son dernier recueil paru en mars 2010, Derrière le dos de Dieu, le poète intitule une section « Neuropoèmes ». Ce titre met d’emblée en évidence l’alliance de la science et de la poésie, alliance qui se trouve parfaitement réalisée au sein des vers, où le langage poétique révèle le flux vital du système vivant et où le lien science-poésie sert l’approche tout à la fois du monde, du sujet gasparien et de la création poétique. Dans ce tissage vivant qu’est la poésie de Lorand Gaspar, nous tenterons de montrer comment la systémique et les neurosciences permettent d’approcher le monde et l’être vivant, de comprendre leur mode de fonctionnement et d’articulation réciproque. Nous accorderons plus particulièrement notre attention à la section « Neuropoèmes », sans nous priver pour autant de références au reste du recueil ainsi qu’à d’autres œuvres de Gaspar comme Approche de la parole et Feuilles d’observation[4]. Après avoir envisagé le rôle de la science dans l’approche poétique du vivant, nous verrons comment elle s’allie à la poésie dans une exploration unique mais infinie, avant de voir enfin comment cette quête débouche sur une philosophie originale de l’être.

 

I – La science, une approche poétique du vivant

 

            Dans Approche de la parole, Lorand Gaspar affirme ne pas distinguer la science de l’écriture :

 

J’ai le sentiment que chacune de ces deux activités – le geste d’écrire, de manier la langue, et le geste de soigner, de recoudre (je remarque que dans les deux il y a un temps de dissection et un temps de construction) – coule du même désir de vivre et de voir plus clair. (AP 185)

 

 

La conciliation des deux pratiques, poétique et médicale, se réalise parfaitement du fait qu’elles appartiennent toutes deux à un même mouvement de vie : le poète-chirurgien ne les sépare pas dans l’apprentissage qu’il fait du monde, dans la découverte qu’il vise du fonctionnement du réel et de soi car toutes deux, science et poésie, dépassent l’opposition d’une certaine dialectique afin d’unir leur langage, leur manière de dire et d’approcher le réel sensible. Dans l’œuvre gasparienne, l’alliance science-poésie n’est pas statique mais elle évolue pour prendre différentes formes : l’ancrage scientifique du langage s’incarne tout d’abord à travers le discours de la biologie du vivant avant de se réaliser à travers les concepts des neurosciences. Il est nécessaire de retracer rapidement ce parcours dans l’œuvre poétique gasparienne afin de bien comprendre la place et le rôle de la section « Neuropoèmes » dans Derrière le dos de Dieu.

            Mais auparavant, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que le rapprochement entre la science et la poésie n’est pas propre à l’œuvre de Lorand Gaspar. Comme le rappelle Hugues Marchal, « jusqu’au dix-neuvième siècle, une tradition continue a vu fleurir des textes en vers, chargés d’archiver et de répandre un savoir d’ordre scientifique, toutes disciplines confondues. »[5] Dominique Combe explique aussi que « le genre du poème scientifique se confond avec les origines mêmes de la philosophie et de la science ; il est représenté emblématiquement par le « Poème » de Parménide, et surtout beaucoup plus tard dans le De natura rerum de Lucrèce, “épopée philosophique” dont l’héritage dans la poésie française est considérable, de Ronsard à Queneau. »[6] La science et la poésie – au sein du poème scientifique – poursuivent toutes deux un même dessein : dire les richesses du monde vivant et la place occupée par l’être humain. Le poète et le scientifique apparaissent comme des créateurs de mondes veillant à montrer le fonctionnement du monde. C’est pourquoi la science, indissociable de la poésie, apparaît tout au long de l’œuvre gasparienne : elle n’est pas seulement un langage sur la vie, une explication de cette dernière mais le langage même de la vie. Cependant, c’est la poésie qui, par la force de ses mots, parvient à accueillir l’apport scientifique et ainsi à révéler à la fois « le texte de la vie » (AP 84) et la vie du texte.

Le premier recueil de Lorand Gaspar, Le Quatrième état de la matière, publié en 1966, vise une connaissance de la lumière sous l’angle de la science et de la poésie, puisque le poète prend note des « pierres, pétales, mouvements du port et du corps, regards et silences »[7] qui l’entourent et qu’il observe. Les poèmes du recueil suivant, Gisements (1968)[8], « autorisent une exploration du temps – jusqu’à l’ère pléistocène et aux origines de l’existence – et de l’espace – encore le désert, certes, mais aussi un espace mental et spirituel. »[9]. Cette exploration se réalise également à travers une approche scientifique, voire astrophysicienne du monde puisque en plus de « ce diencéphale de tungstène dans une atmosphère de gaz rares » (G 60) et de « la lumière [qui] se courbe dans les zones de l’espace / où elle rencontre une grande densité d’énergie. » (G 10), les vers gaspariens proposent une réflexion sur la constitution de l’être vivant qui est exploré comme « un système quelconque de prisme-rétine-cerveau-lumière » (G 30) :

 

                        Nous sommes, ici, peut-être inarticulés

                                au creux d’une densité inédite

                                si près de ce qui ne sait ni connaît,

                                fût solitaire de la chute, des remous, des brisants

                                nous sommes ici corps irréfrangibles. (G 9)

 

 

Comment ne pas lire dans ces quelques vers l’origine de la vie sur la terre, d’une vie qui n’était faite que d’atomes, de molécules, d’agglomérats, de « corps irréfrangibles » ? L’astrophysicien Hubert Reeves explique d’ailleurs la formation de l’être selon une même approche systémique du vivant :

 

Les êtres vivants sont des agencements de cellules, qui sont elles-mêmes des agencements de macromolécules (protéines, acides nucléiques), qui sont elles-mêmes des agencements d’atomes (carbone, azote, oxygène, hydrogène, etc.), qui sont eux-mêmes des agencements de quarks… L’échelle s’arrête-t-elle là ? Nul aujourd’hui n’aurait la témérité de l’affirmer.[10]

 

 

Sol Absolu (1972 et 1982)[11] livre lui aussi toute une leçon de poésie et de vie car Lorand Gaspar nous montre comment le désert, réputé terre aride et offrant un paysage souvent désolé, regorge d’une vie à la fois animale avec les « lézards / s e r p e n t s / hyènes et cynhyènes […], l’oryx sauvage / la gazelle d’Arabie » (SA 100), végétale avec « l e s  p l a n t e s » (SA 122), « les  g r a i n e s » qui « savent quand c’est le moment de germer » (SA 123), humaine avec notamment le « B é d o u i n », cet « homme sans attaches » (SA 176), historique avec l’intérêt porté aux « hommes des civilisations suméro-akkadiennes et sémitiques d’ouest » (SA 140), géologique avec les « Autels, stèles, dolmens, cromlechs, cistes » (SA 94) ou encore le « silex nodulaire dont la silice est contractée en un bloc ellipsoïde enserrant un organisme fossile » (SA 104). Le désert invite à un mouvement rétrospectif et introspectif, explorant l’intimité de l’être et son fonctionnement originel au regard de cette étendue de sable. Dans Égée, Judée (1993), la relation science-poésie apparaît sous une forme plus didactique : le poème y prend tour à tour la forme d’un traité en prose, comme le poème sur la plume[12], ou d’un poème-prescription inspiré d’Hippocrate :

                       

Si tu veux que soient justes et efficaces tes soins,

                                considère les rapports de la maladie et du malade,

                                la nature propre de chaque personne et la nature humaine universelle

                                la constitution de l’homme selon la diversité des lieux, de l’atmosphère et du ciel,

examine les caractères propres à chaque âge, le régime de vie, les occupations et les habitudes, (…) (EJ 80)

 

 

Feuilles d’observation (1986), en plus d’être apparenté à un journal intime, à un journal de voyages, à un journal de notes de lecture, à un journal poétique, propose toute une réflexion sur la place de la science dans le vivant et, plus particulièrement, sur la manière dont le discours neuroscientifique est en mesure d’expliquer le fonctionnement intime de l’être vivant, de la création artistique, du monde ainsi que de ces trois éléments réunis. Le poète n’envisage pas la distinction corps-esprit, préférant une vision moniste de l’être pris dans les mouvements du réseau qu’est le monde et auquel il appartient :

 

Pour le scientifique le langage est un outil plus ou moins bien adapté pour formuler, pour communiquer une connaissance, la compréhension (ou l’invention) de rapports, de structures de fonctionnements des choses du monde accessibles à nos sens, à nos instruments qui sont aussi des « choses du monde » intriquées aux autres.

C’est en écoutant, en interrogeant le langage en tant que force parmi d’autres de notre corps (conscient ou inconscient), en palpant ses articulations, ses rapports irrécusables avec la vie que sont nos cellules, nos molécules, nos idées, que surgit une certaine poésie. Ce qui là est en jeu est bien plus que l’efficacité d’un outil formel, d’un relais ou d’un support que se donne l’intelligence logicienne, – c’est la puissance et la fragilité du corps-esprit qui sont interrogées, c’est toute l’« intelligence », la totalité de l’acte de vivre qui s’y trouvent investies. (FO 65)

 

 

La poésie révèle donc le flux vital irriguant l’être, le monde, les éléments de la vie et le langage. C’est elle qui parvient à rendre compte de la totalité d’un être engagé dans cette expérience créatrice. Dans Approche de la parole, le discours scientifique se retrouve également de plusieurs manières : à travers la transcription de la formule chimique de l’acide désoxyribonucléique (AP 100) ou de celle des « ARN ribosomiens. Oocyte de triton » (AP 120), à travers l’explication du développement d’une cellule ou du mode de vie de la limule, à travers une réflexion sur la thermodynamique et sur les notions d’ordre et de désordre ; il est également présent lorsqu’est évoqué le rôle du corps-esprit-cerveau dans l’appréhension de la musique, de la peinture ou de la sculpture puisque « chacun sait que la communication entre neurones et groupes de neurones, entre la périphérie et les centres se fait par des variations de potentiel aussi bien que par des molécules chimiques diverses, dont beaucoup sont produites sur place et captées par des récepteurs spécifiques. » (AP 267). Dans Derrière le dos de dieu, l’union science-poésie est maintenue. De ces vers, jaillit une véritable poétique neuroscientifique manifestée par « l’accord soudain de milliers de neurones » (DDDieu 10), « la chimie de l’encre, et la physique des sons » (DDDieu 21), les « réseaux de neurones » (DDDieu 66), « l’œil, le cerveau, les couleurs de l’âme, / esprit et corps sans ligne de partage » (DDDieu 73), car tous laissent résonner une symphonie du monde vivant et sa réalité agissante :

 

                        Tant de ravissement et d’effroi

                                que mon cerveau compose et défait

                                puisant dans un bric-à-brac

                                et d’émois dont le corps garde trace

                                si vive parfois sans nom ni figure

                                une simple résonance suffit

                                à la douleur ou à la joie. (DDDieu 39)

 

 

À ce lexique scientifique se mêle un plus “poétique” qui manifeste l’attirance du poète pour les “petites choses” du monde. Sa sensibilité est en effet retenue par les « grandes courbes  glissées des hirondelles » (DDDieu 94), par une « goutte de clarté » (DDDieu 96), par « les bouches de pierres » (DDDieu 104) ou par le « bruissement de fontaines » (DDDieu 104). Le regard attentif et précis que pose Lorand Gaspar sur le réel sensible permet de mettre en place une perception émotionnelle du monde laissant apparaître ce qui touche le poète au plus profond de lui-même : l’humilité de la réalité. Cette approche à la fois poétique et scientifique du monde et du sujet est particulièrement visible dans la section intitulée « Neuropoèmes », qui traduit explicitement l’intérêt de Lorand Gaspar pour les neurosciences. Ce dernier est convaincu de l’importance de leur apport cognitif, du rôle majeur qu’elles sont appelées à jouer dans la connaissance de l’être et du monde vivant, comme il l’affirme dans un entretien avec Daniel Lançon :

 

Je fais partie de ceux qui pensent que les progrès accomplis dans les trente dernières années par les neurosciences et les sciences cognitives ouvrent des horizons résolument nouveaux pour la connaissance de la nature humaine. […] C’est grâce au développement de notre cerveau d’homo sapiens (enrichissement du néo-cortex, complexification des aires visuelles, émergence d’un ensemble de structures ouvrant l’accès à l’élaboration des langages, développement des lobes frontaux dont nous commençons à percevoir le rôle dans les processus de raisonnement, dans la recherche de réponses à des problèmes nouveaux, dans ce que nous appelons activité créatrice…) que nous sommes des êtres humains, dotés d’aptitudes qui nous placent au-dessus de tous les mammifères. On peut ajouter, afin de signaler une autre face, moins rassurante de cette évolution remarquable, un mammifère capable, certes, du meilleur et du pire. En effet, si l’évolution progressive de l’intelligence de l’homo sapiens a pu donner à ces « continents » parmi d’autres que sont la philosophie, les sciences et les arts où peut s’exercer l’intelligence créatrice, comment se fait-il que nous soyons la seule espèce, parmi tous les mammifères, régulièrement poussée à tuer, à massacrer ses congénères ? Qu’est-ce qui a pu faire que notre cerveau considérablement enrichi des aptitudes nouvelles, constructives nous ait ouvert, en même temps, le chemin  de toutes les perversions et violences ?[13]

 

 

Prendre en compte le fonctionnement cérébral dans l’approche de l’être et sa relation avec le monde vivant est indispensable pour Gaspar. Cet avis est partagé par Michel Imbert qui définit de la sorte les neurosciences :

 

Ce décloisonnement, caractéristique des études sur le système nerveux (personne n’est plus aujourd’hui seulement anatomiste, uniquement physiologiste ou strictement neurochimiste) s’exprime par un néologisme, neurosciences, qui traduit bien le caractère multidisciplinaire des sciences du cerveau et qui permet de comprendre l’explosion spectaculaire des découvertes portant sur la structure et le fonctionnement du système nerveux.[14]

 

 

Les neurosciences sont d’une importance toute particulière car elles « amorcent une prise en main véritable de notre destin individuel et collectif, par une meilleure connaissance de ce qui fait notre pensée, non pas dans son contenu individuel et unique, mais dans sa texture, son contenant, universel »[15]. En plus d’une perspective globale et systémique, les neurosciences apportent un regard objectif alors que « jusqu’à présent, la connaissance de soi, de son corps, de ses émotions, était accessible uniquement par l’introspection. Celle-ci était d’ailleurs rejetée, par exemple par Auguste Comte, mais aussi par beaucoup d’autres chercheurs, comme n’apportant pas d’informations objectives sur le sujet. Un revirement très important dans les sciences du comportement et dans les neurosciences en général permet désormais d’avoir une approche scientifique, non seulement de ce qui se manifeste par un comportement sur le monde, mais aussi de ce qui se passe dans la “boîte noire”. »[16]. Finalement, les neurosciences fonctionnent sur le même modèle que la pensée gasparienne : elles n’isolent pas un élément de l’individu mais prennent le “système-individu” dans son ensemble, de même que le sujet gasparien considère le “système-monde”. En effet, « les neurosciences cognitives ne cherchent pas à analyser le fonctionnement d’un élément isolé de l’ensemble. Elles cherchent au contraire à comprendre comment le fonctionnement ordonné du cerveau dans son ensemble contribue à notre pensée, notre langage, notre mémoire, en un mot à notre activité cognitive »[17]. L’intérêt que Gaspar porte aux neurosciences et à l’approche cognitive de l’être donne à son œuvre poétique une place à part dans l’horizon de la poésie moderne et contemporaine. Il envisage l’être comme corps-esprit-cerveau et, loin d’évacuer l’approche sensorielle, émotionnelle du monde, il la considère comme valable dans les découvertes qui seront faites sur l’être et sa relation au monde vivant.

Ainsi, la lecture du premier texte de la section « Neuropoèmes » semble indispensable pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il souligne le cheminement de la pensée gasparienne tout au long de son œuvre : chaque recueil du poète porte en lui les traces d’une science qui cherche à expliquer la réalité du monde vivant, de l’être ainsi que leur fonctionnement réciproque. De plus, ce texte ouvre la section « Neuropoèmes » et poursuit la quête gasparienne qui lie poésie et science, unissant l’être et le monde dans une recherche qui passe par le corps et l’esprit :

 

Anatomie

 

                Le noyau du lit de la strie terminale (dans l’amygdale)

                celui qu’on dit accumbens et

                le gris péri-aqueducal

                ceux du raphé

                quelque cent milliards de neurones du cerveau

 

                font des clins d’œil à quelque

                cent milliards d’étoiles de la Voie lactée

                « les papillons mystérieux de l’âme »

                (disait RamÏŒn y Cajal parlant de la complexité du cerveau)

                dont les battements d’aile pourraient un jour

                clarifier tant d’autres secrets

 

                (Mais ce n’est rien à côté du nombre des

                synapses = connexions : 10 puissance 15) (DDDieu 93)

 

 

La lecture du poème suffit pour comprendre l’importance du vocabulaire scientifique, plus spécifiquement neuroscientifique, touchant l’anatomie humaine et cérébrale : « l’amygdale », « péri-aqueducal », « raphé », « neurones du cerveau », « complexité du cerveau », « synapses », « connexions ». Le titre, Anatomie, se veut tout à fait programmatique, annonçant l’étude de la structure de l’être humain, ici sa structure interne et cérébrale, et ouvrant aussi peut-être sur le fonctionnement de la poésie en tant qu’elle est intrinsèquement liée à la science, à la vie de l’être et de ses émotions. Toute une pensée systémique apparaît puisque l’« amygdale », structure cérébrale essentielle dans le décodage et la compréhension des émotions, établit des connexions avec l’hippocampe ; le terme d’« accumbens », connu aussi dans l’expression « noyau accumbens », joue un rôle central dans le circuit cérébral de la récompense puisqu’il fonctionne avec deux neurotransmetteurs, la dopamine et la sérotonine ; « le gris péri-aqueducal » renvoie à un ensemble de neurones intervenant dans la perception de la douleur et dans les comportements de défense ; le « raphé » désigne la « ligne saillante de la peau ou des aponévroses qui ressemble à une couture »[18] et le mot « connexions » porte en lui le sème de la relation et de l’interrelation. Le poète envisage donc l’existence d’un système reposant sur des connexions, interconnexions, interactions, un système qui existe au sein même de l’être vivant mais également à l’échelle de l’univers, du cosmos car l’image « des clins d’œil » instaure un parallèle entre le fonctionnement de l’être et celui du monde vivant, entre le fonctionnement de l’infiniment petit et celui de l’infiniment grand : « quelque cent milliards de neurones du cerveau / font des clins d’œil à quelque / cent milliards d’étoiles de la Voie lactée ». La relation microcosme-macrocosme se trouve ainsi revivifiée et rappelle l’exploration d’un fonctionnement systémique. Enfin, la référence au pionnier de la neurobiologie, Santiago RamÏŒn y Cajal, souligne à la fois l’intérêt constant porté à ce domaine, le caractère infini et continu des recherches qui s’y font et le désir de Gaspar de se placer sous l’autorité d’un autre chercheur, moins pour donner consistance à ses propos que pour souligner sa volonté de comprendre l’origine des choses, de l’être, du monde. Enfin, les compléments « un jour » et « clarifier tant d’autres secrets » contiennent in nuce le projet gasparien qui est de mieux connaître l’être, le monde et leurs relations, tout en suggérant que ce projet est continu et voué à demeurer mystérieux. Non sans humour – tout le poème peut d’ailleurs être lu selon cette tonalité –, Lorand Gaspar place entre parenthèses ce qui est moins une opposition qu’une réalité cérébrale, une “équation” : « synapses = connexions : 10 puissance 15 », qui est à la base de tout le fonctionnement de notre cerveau et de notre système nerveux. Dans ce poème qui est dominé par le vocabulaire neuroscientifique, l’être humain n’est pas oublié puisque « l’amygdale » ou le noyau « accumbens » interviennent dans son fonctionnement émotionnel ; c’est dire que les émotions et le corps ne seront en rien passés sous silence mais qu’ils seront bien plutôt liés à ce domaine neuroscientifique, au sein de vers permettant justement la « connexion » science-poésie puisque toutes deux reposent sur « le texte de la vie » (AP 84). La prise en compte des émotions conduit à repenser différents mécanismes cérébraux comme la conscience, la mémoire et « les liens entre le cerveau limbique et le cortex cérébral, entre le corps et l’esprit, entre les lois de la vie et celles de la pensée »[19]. Ainsi, le premier poème de « Neuropoèmes » lance tout un programme de lecture « anatomique », en quelque sorte une “leçon”, qui a pour objets l’être humain, le monde et les poèmes eux-mêmes, invitant le lecteur à suivre ce fil conducteur à la fois scientifique et poétique.

            La science et la poésie sont étroitement liées dans l’œuvre gasparienne, où elles donnent accès à une connaissance de l’être humain. Nous donnerons un seul exemple de cette intrication, pris au début de l’essai poétique, philosophique et scientifique qu’est Approche de la parole :

 

Les modèles et les jeux cognitifs dérivent les uns des autres par différenciation, sous la pression, peut-être, de phénomènes de régulation en face des variations de l’objet, du milieu. Suivant à rebours cette chaîne de développement organique, nous aboutissons aux réflexes et aux mouvements spontanés de la vie. Plus loin encore, aux mouvements des molécules, des atomes et des particules dans le déroulement des processus physico-chimiques.

Nos modestes connaissances et les signes qui les sous-tendent, qui leur servent de matrice organisatrice, sont inévitablement solidaires de l’organisation chimique et anatomique de la totalité du vivant. Étranges fondations : couches mouvantes qui se superposent et se créent, suspendues dans le vide. Étonnante richesses de liens et d’effets entre l’objet à investir et le langage qui se crée pour telle ou telle investigation au fur et à mesure du creusement dont il est l’initiateur invoqué.

Sans cesse la langue défait et refait le jeu de son tissage de signes. Elle est grève mouvante où apparaît et s’effondre le monde, elle est ardeur à vivre en corrosion de ses limites, aux approches de ce qui la consume. (AP 32)

 

 

Ces quelques lignes suffisent à montrer que Gaspar ne sépare pas le fonctionnement du corps-esprit, pris dans son sens physique et émotionnel, des signes langagiers qui servent à en rendre compte. Le tout fonctionne comme un système dans lequel se superposent et se lient différentes couches appartenant à différents niveaux de réalité – neurones, atomes, particules – de manière continue et selon un perpétuel mouvement, à l’image de la vie qui ne s’arrête pas. Et c’est bien la « langue » de la poésie qui semble le mieux à même de traduire cette vie, de la transmettre, car elle est faite elle-même de mouvements qui reproduisent les mouvements cosmiques, le flux de la vie qui se manifeste en chaque élément du monde.

            Finalement, la science permet bien une approche du vivant, qui passe par une explication systémique de l’être humain et de l’univers. Mais c’est à la poésie qu’il revient d’accueillir le discours scientifique et de le transmettre à travers ses mots, afin de participer au creusement de la matière, à l’approche du monde, à la connaissance intime de soi.

II – La science, l’être, la poésie unis dans une recherche unique mais infinie

 

            Le langage scientifique innerve le tissu poétique, non en se superposant aux vers, mais en leur fournissant des mots adéquats pour dire le monde vivant : Gaspar, poète-chirurgien, célèbre le monde avec les termes qu’il juge appropriés, ceux de la science. La nomination du monde est indispensable à la figuration du sujet lyrique gasparien car ils sont profondément liés l’un à l’autre, comme le sont le corps et l’esprit. Lorand Gaspar le souligne d’ailleurs dans Feuilles d’observation :

 

Se sentir étranger à ce monde, venu d’ailleurs, d’un monde d’une autre nature, voilà un sentiment, autant que l’idée, qui me sont décidément étrangers. Ce monde de corps et de pensée sur lequel un jour mes yeux se sont ouverts, qu’il soit tel que nous le percevons, tel qu’il apparaît à nos sens et à notre intelligence ou très différent des « inventions » de notre corps-cerveau, je m’y articule de toutes mes forces conscientes et inconscientes : herbe ténue, un peu folle, d’une poussée irrécusable, à l’affût de tous les mouvements de l’étendue, rafraîchie par la moindre goutte de lumière, rafraîchie et brûlée. (FO 63)

 

 

Quel est le parcours du “je” gasparien au sein du monde et quelle est son approche du monde vivant et de lui-même ? Au fil de sa lecture des « Neuropoèmes », le lecteur rencontre les « oiseaux » (DDDieu 94), « les feuilles » (DDDieu 94), « les rochers » (DDDieu 94), « la mer » (DDDieu 94), « le sable, les cailloux, les herbes et les arbres » (DDDieu 94), la « lumière » (DDDieu 96) et la « nuit » (DDDieu 96), « les crabes » (DDDieu 98), « Une coquille de noix sur un torrent » (DDDieu 100), « les océans » (DDDieu 105), les « fougères » (DDDieu 110), bref, « les choses, la vie, les mouvements, la terre » (DDDieu 102). Le poète ne donne pas à voir et à lire le monde vivant à travers un exposé théorique des savoirs qu’il met en œuvre mais à travers l’expérience vécue et sentie du sujet lyrique. Ce dernier participe à une approche sensorielle du monde qui met en action tout son corps, tous ses sens. C’est pourquoi il « voi[t] toujours et encore » (DDDieu 96) les éléments du sensible réel, il « regarde voler / précises et légères les hirondelles » (DDDieu 100), il « voi[t] l’écume plus que les courants de fond » (DDDieu 101), il « regarde passer les nuages » (DDDieu 101), il « voi[t] et sen[t] […] / le goût du silence / les sons et les rythmes de la musique » (DDDieu 102). Bien que Lorand Gaspar parle des sens au pluriel, considérant les « cinq sens » (DDDieu 102) que la nature lui a donnés, c’est surtout la vue qui est mise de l’avant dans « Neuropoèmes » car c’est par l’œil que le sujet gasparien capte le monde, c’est par l’œil que s’établit une connexion entre lui et le monde. D’ailleurs, l’œil occupe une place particulièrement importante dans le domaine neuroscientifique comme l’explique Lorand Gaspar lui-même dans Approche de la parole :

 

Au fond de l’œil le pourpre rétinien est articulé à une protéine complexe. L’impact d’un quantum de lumière y déclenche une transformation chimique qui fait que le pigment se déplie et quitte son support protodique. Bien sûr, la rétine est tapissée de cellules diverses, chaque groupe n’étant sensible qu’à certains comportements de la lumière. Les changements moléculaires qui correspondent à leur stimulation sont transmis par voie nerveuse jusqu’à certains neurones du cortex occipital où est élaboré ce que nous appelons la vision. L’image mentale, les symboles que nous y associons, les idées que nous en avons, les sentiments qu’elle nous inspire sont des réalités nouvelles, incompréhensibles au niveau des événements physico-chimiques moléculaires, mais les liens, la continuité entre les deux ordres de phénomènes n’en existent pas moins. Pour mieux étudier certains rapports ou enchaînements nous avons souvent besoin de les abstraire du reste. Le problème est qu’ensuite nous avons tendance à croire à la réalité de cette séparation. (AP 154-155)

 

 

Si l’œil joue un rôle certain dans la captation de la lumière et des paysages, le cerveau apparaît comme un relais entre ce qui est vu et ce qui est à interpréter en vue de former une image. L’objet vu résulte d’un processus mécanique dans lequel le fonctionnement cérébral et la réception émotionnelle jouent tous deux un rôle important car le corps, l’esprit et le cerveau ne peuvent être séparés. Si Gaspar explique scientifiquement le fonctionnement de l’œil dans la réception visuelle de la lumière et de l’objet observé, il suggère que la part de sentiments et d’appréciations subjectives qui s’ajoutent constituent « des réalités nouvelles » que l’on ne peut comprendre qu’en mettant en rapport le corps et le cerveau. C’est ce passage de l’un à l’autre que le poète souhaite découvrir. Lorand Gaspar interroge le fonctionnement de l’œil dans la perception de la réalité ainsi que la participation active et dynamique du sujet dans cette perception qui est conditionnée par son corps-esprit-cerveau, par son imagination et ses émotions :

 

Mais le monde est-il tel que nous le sentons et voyons ? C’est là en tout cas une de ses faces accessibles à l’humain (ou déployées grâce à l’existence de l’humain), et nous sommes, autant que les images et les idées que nous en formons, des produits intérieurs à cette réalité.

Notre vision n’est pas une série plus ou moins cohérente de photographies prises de l’extérieur, elle est intérieure à la dynamique d’un ensemble qui nous déborde, nous et notre imagination. Nous pouvons rêver, fantasmer, forger des délires et des chimères, mais par les éléments que nous y assemblons et par la « force » du corps et de l’esprit, même malades, nécessaires à cette construction, nous gardons un pied dans le réel, nous sommes indissolublement liés à son « mouvement », parties de son déploiement connu et inconnu. Sans cette participation nous ne sommes rien, ni raison, ni rêves, ni joie, ni douleur. (AP 155)

 

 

C’est peut-être de cette manière que nous pouvons expliquer le recours à l’analogie, « une évidence cognitive »[20], dans la section « Neuropoèmes » de Derrière le dos de Dieu. L’analogie permet au poète de définir l’être humain dans son rapport avec le monde, d’abstraire et de projeter à la fois pour faire face à la diversité du monde : « Je suis tout juste un peu d’air qui passe » (DDDieu 94), « Je suis lumière et nuit » (DDDieu 96), « Une coquille de noix sur un torrent / voilà ce que je suis » (DDDieu 100), « Je suis marin sur tous les océans » (DDDieu 105). Se définir par la référence à l’”autre”, c’est-à-dire par référence à un élément du monde vivant, permet à la fois de mieux se connaître et de signaler explicitement ce lien au monde en s’immisçant dans les mouvements du réel. Ce rapport au monde est indispensable au poète, à son approche du vivant et à la découverte de soi :

 

Ces choses qui me lavent le regard, qui m’éclairent dans le mouvement de l’échange, que je les trouve parmi les ouvrages des hommes ou dans la nature non humaine, je les ressens comme nécessaires à ma vie. (AP 154)

 

 

Une telle relation au monde étant établie, le poète peut réaliser par l’écriture ce lien du corps au monde, des sens au cerveau et montrer les processus de décomposition et de recréation qui jouent dans l’approche visuelle. Les derniers vers soulignent bien le rôle joué par l’œil et le cerveau dans l’approche du monde et la construction d’images que tous deux génèrent :

 

                        je sais seulement ou crois savoir

                                que tout ce que je crois connaître est lié

                                à mes cinq sens et à mon cerveau

                                oui, je sais que ce corps dit mien va

                                un jour plus ou moins proche se décomposer

                                je sais que pour l’instant je vois et sens

                                les choses, la vie, les mouvements, la terre

                                ce qui vibre dans mes doigts, le goût du silence

                                les sons et les rythmes de la musique

                                le poème des odeurs et des goûts dans la nuit,

                                l’œil et les sept provinces de neurones visuels

                                qui inventent pour moi un monde en couleurs

                                qui n’existent que dans nos cerveaux

                                qui perçoivent la lumière et la nuit (DDDieu 102)

 

 

Le poète rappelle une fois encore l’importance du domaine neurologique, comme « l’œil et les sept provinces de neurones visuels » (DDDieu 102), dans l’approche du monde et donc la nécessité de prendre en compte l’être humain dans sa totalité corps-esprit-cerveau pour en comprendre le fonctionnement.

            L’utilisation des termes “approche”, “parcours”, “cheminement” suggère la nécessité d’un apprentissage désigné comme tel dans toute cette section : « j’apprends à m’intéresser » (DDDieu 97), « un dernier, le plus difficile / apprentissage me reste à parfaire » (DDDieu 97), « cela aussi j’apprends à l’accepter » (DDDieu 97), « j’apprends à n’être / qu’un peu d’air qui passe / dans une forêt de couteaux » (DDDieu 99), « seul me reste d’apprendre à naviguer par tous les temps » (DDDieu 105), « j’apprends à naviguer par tous les temps » (DDDieu 107), « mais peut-on apprendre à dire oui au néant ? » (DDDieu 107). L’apprentissage implique un continuel travail de recherche effectué sur soi et sur le monde. Le terme suggère l’existence de perpétuelles découvertes et d’une recherche infinie puisqu’un mystère est destiné à persister, le fonctionnement du réel résidant dans une énigme non déchiffrée totalement. Le sujet lyrique gasparien se trouve ainsi pris dans un perpétuel mouvement, celui du flux vital mais également celui de l’écriture poétique. En effet, la figuration du sujet gasparien évolue au sein de la section « Neuropoèmes ». Si le premier poème, intitulé Anatomie, ne contient aucune marque personnelle du sujet lyrique, les deux suivants marquent sa présence par le biais du pronom personnel sujet “je” et par une figuration visant à l’assimiler à l’un des éléments du réel : « Je suis tout juste un peu d’air qui passe » (DDDieu 94) ou « Je suis lumière et nuit » (DDDieu 96). Puis, la place est laissée au temps de l’apprentissage nécessaire face à un monde en perpétuel mouvement, dans lequel « tout est provisoire » (DDDieu 97). Le “je” se fond ensuite dans un “nous” pour comparer les actions des crabes à celle des humains :

 

                        les mouvements en nous d’une vie provisoire

                                physique, chimie, instincts et pensées

                                qui pensent que nous ne savons presque rien

                                ce peu qui nous permettrait de mieux vivre

                                pourtant nous faisons comme les crabes

                                nous montons les uns sur les autres

                                en attendant que se défasse l’étonnant arrangement

                                l’ajustement complexe de milliards de neurones

                                noyaux, faisceaux, synapses et réseaux (DDDieu 98)

 

 

Le “nous” permet au sujet gasparien de s’identifier à un “autre” collectif et ainsi de parvenir à un dépassement de soi qui exige de lui qu’il se dépouille de l’inessentiel pour être dans sa plus simple nudité : « me déshabiller d’arguments / habillage et babillage, / vêtements inutiles » (DDDieu 99). Le poète se défait de l’inutile, des apparences pour retrouver une certaine authenticité et rejoindre la vérité de son être, de son corps-esprit-cerveau. Ainsi, après s’être défini comme « une coquille de noix sur un torrent » (DDDieu 100), le “je” se confronte au monde réel, à « l’écume », aux « nuages », aux « hirondelles » (DDDieu 101) et surtout à ce que son cerveau lui permet de voir afin de se « maintenir dans cette ouverture » (DDDieu 102) infinie qu’est le monde. Ensuite, revient le “nous” accompagné du pronom impersonnel “on” : « on nous bourre le crâne / de réalité concrète / mais / tout ce que nous croyons savoir / n’est-ce pas relatif à nos sens / à nos cent milliards de neurones » (DDDieu 103). Le “on” recouvre, semble-t-il, une certaine doxa incapable de prendre en compte l’être dans sa totalité. Le “nous” est tourné vers une approche phénoménologique du monde, il renvoie à l’être vivant dans sa réalité sensorielle, corporelle et cérébrale sans que ces trois pôles se distinguent. Ensuite, un phénomène intéressant se produit car le “je” gasparien s’adresse, par le biais du “tu”, à son autre “moi”, un “moi” intérieur et intime, celui de l’écriture :

 

                        Poème naissant, parole du matin,

                                la pesanteur bue parle dans l’ouvert –

                                dansent dansent deux hirondelles

                                et toi sans mot et sans musique –

                                pure persistance, vois,

                                ici eut lieu l’acte périssable,

                                ici travaille une mémoire qui périra –

                                précision de ta voix figurant sans bornes le pensable              

                                le temps barré n’empêche plus l’ouverture –

                                comme tu coules vers les bouches de pierres,

                                c’est encore et encore bruissement de fontaines – (DDDieu 104)

 

 

Par l’écriture, le poète rejoue en quelque sorte le fonctionnement originel du monde, retrouve la force cosmique de création, le flux vital qui coule et irrigue perpétuellement les éléments du sensible réel, leur assurant une pérennité qui est fondée sur un fonctionnement circulaire, un éternel recommencement. Le passage par l’écriture matérialise en quelque sorte la réalisation de l’union corps-esprit-cerveau au sein des mots et relance la quête en tant que recherche et mouvement :

 

                        Je suis marin sur tous les océans (…)

                                seul me reste d’apprendre à naviguer par tous les temps (DDDieu 105)

 

 

Le “tu” revient pour rappeler au sujet gasparien les conditions de son existence et sa position dans le monde : « Tu sais que tu es seul face à ton destin » (DDDieu 106). Après la relance de l’apprentissage, le sujet gasparien a compris la nécessité de l’alliance du regard et du cerveau pour saisir la multiplicité de la vie :

 

                        Présent à la vie multiple de mon corps (…)

                                je nourris le regard du cerveau pour lequel

                                jamais, jamais, rien n’est habituel

                                vision d’emblée engouffrée dans l’ouvert (DDDieu 108)

 

 

Cette « vision » finale réfère peut-être aux développements récents dans le domaine des neurosciences pour voir et comprendre le fonctionnement du cerveau : l’imagerie cérébrale et autres techniques scientifiques repoussent toujours plus loin les limites de l’inconnu, faisant ainsi progresser les recherches et accentuant aussi peut-être l’angoisse de l’être humain face au monde vivant, dont les limites lui sont de moins en moins accessibles. C’est pourquoi le début du dernier poème affirme l’existence d’un mystère vertigineux, d’un réel fondamentalement énigmatique :

 

                        Fondamental reste le mystère

                                du monde qui m’a produit

                                que personne n’a produit – (DDDieu 111)

 

Observer le parcours du “je” gasparien permet au lecteur de mesurer le savoir acquis par ce dernier dans la connaissance du monde, de soi, du corps-esprit-cerveau où les trois termes ont la même importance, comme le poète le souligne deux fois :

           

            je sais seulement ou crois savoir

                                que tout ce que je crois connaître est lié

                                à mes cinq sens et à mon cerveau (DDDieu 102)

 

                                tout ce que nous croyons savoir

                                n’est-ce pas relatif à nos sens

                                à nos cent milliards de neurones

                                qui ne savent que ce que nous savons

                                et ce n’est vraiment pas grand-chose – (DDDieu 103)

 

 

Une incertitude demeure ou plus exactement, une incomplétude que la neurobiologie actuelle et les sciences cognitives tentent de compléter, en considérant l’être vivant dans sa totalité, avec son corps et son esprit, ses émotions et son intellect, sans privilégier aucun terme.

Dans cette approche, il est difficile de ne pas accorder une place à la mémoire, qui intéresse de plus en plus les chercheurs en neuropsychologie. Marc Jeannerod, dans Le Cerveau humain, souligne d’ailleurs l’évolution de la définition de la mémoire : d’abord considérée comme une simple aire de stockage, elle est progressivement devenue un phénomène déterminant le comportement humain dans toutes ses dimensions :

 

Selon une définition plus large, la mémoire est le mécanisme qui permet de stocker, de gérer et de retrouver des connaissances et des souvenirs. […] La nouvelle définition implique que la mémoire est aussi un appareil qui organise notre comportement, aussi bien dans le court terme que dans le long terme. […] En d’autres termes, la mémoire ne fait pas référence seulement au passé, elle constitue aussi un instrument de travail pour gérer le présent et structurer le futur.[21]

 

 

Norman White et Robert McDonald, deux psychologues canadiens, distinguent trois systèmes de mémoire :

 

La mémoire émotionnelle associe un stimulus (un objet, une forme, un son, etc.) à une émotion positive ou négative (provoquée par la nourriture ou, à l’inverse, par un choc électrique). C’est typiquement le conditionnement de Pavlov.

La mémoire procédurale associe, elle, un stimulus à une réponse motrice (par exemple, si je vois tel objet, je me dirige vers lui).

La mémoire relationnelle, enfin, permet de relier des stimuli distincts. Elle correspond à la mémoire épisodique qui tisse des liens entre nos différents souvenirs.

À chaque mémoire correspond une aire particulière : l’amygdale pour la mémoire émotionnelle, le striatum pour la mémoire procédurale et l’hippocampe pour la mémoire relationnelle.[22]

 

 

Le premier système de mémoire, c’est-à-dire la « mémoire émotionnelle », nous intéresse tout particulièrement car elle est liée à l’amygdale, citée dès le poème liminaire. La mémoire est évoquée trois fois dans Derrière le dos de Dieu (95, 104, 110). Les deux dernières occurrences retiendront plus particulièrement notre attention : nous donnons à lire les deux poèmes concernés :

 

                        Poème naissant, parole du matin,

                                la pesanteur bue parle dans l’ouvert –

                                dansent dansent deux hirondelles

                                et toi sans mot et sans musique –

                                pure persistance, vois,

                                ici eut lieu l’acte périssable,

                                ici travaille une mémoire qui périra –

                                précision de ta voix figurant sans bornes le pensable

                                le temps barré n’empêche plus l’ouverture –

                                comme tu coules vers les bouches de pierres,

                                c’est encore et encore bruissement de fontaines – (DDDieu 104)

 

                                La mémoire sans langue et sans demeure

                                et tous les mots brisés, pulvérisés –

                                à l’ouvrage, oui, tout est à refaire

                                avec de l’eau, des herbes et fougères

                                dans la vase nocturne le souffle noué

                                dans les draps d’acier tendus sur la mer

                                et l’eau lavera ce peu d’écriture

                                l’été nomade, voleur de tombeaux

                                sèchera ce sang – (DDDieu 110)

 

 

Dans les deux cas, la mémoire est associée à une perpétuelle dynamique, à un constant recommencement, comme si le souvenir ne pouvait se fixer, comme si le poète utilisait sa « mémoire transitoire (à court terme) »[23]. La mémoire fonctionne là selon une logique systémique, elle est toujours en mouvement – puisque « tout est à refaire » (DDDieu 110) – et orientée vers l’ « ouvert » (DDDieu 104) infini, « sans bornes » (DDDieu 104). Par ailleurs, l’approche sensorielle du réel – traduite par le verbe « vois » (DDDieu 104) et par l’ouïe sous-entendue dans le groupe nominal « bruissement de fontaines » (DDDieu 104) –, ajoutée à l’accumulation des éléments naturels – « eau », « herbes », « fougères », « mer » (DDDieu 110) – suggèrent, nous semble-t-il, l’apparition d’une vive émotion au contact de l’univers sensible, qui est traduite par un « poème naissant », une « parole du matin » (DDDieu 104). Cette émotion, aussi intense soit-elle, est fugitive, d’où « La mémoire sans langue et sans demeure » (DDDieu 110). La mémoire et sa relation à l’émotion servent donc bien à interroger le rapport de l’être vivant au monde ainsi que sa traduction en poèmes.

Finalement, la science et la poésie s’inscrivent dans un même continuum, celui de la vie, permettant de révéler le système de relations, d’interrelations, de connexions et d’interactions qui existe entre le monde et l’être vivant. La science et la poésie ne s’opposent donc pas : elles fusionnent dans un même et seul discours. Antonio Ferreira de Brito joue à juste titre sur la double formulation « science de la Poétique » et « poétique de la Science » pour montrer leur indispensable enchevêtrement dans une poésie vouée à la connaissance de la vie :

 

Lorand Gaspar s’est laissé emporter par le souffle tellurique de la matière et a mis en œuvre une des plus originales synthèses de la science et de la Poétique et de la poétique de la Science, une des plus vives réconciliations entre matière et esprit. Pour lui, la poésie n’est pas un solipsisme égoïste, mais une sorte de creuset où se rencontrent toutes les grandes forces de la pensée, de la matière, bref de la vie.[24]

 

 

En plus de réconcilier deux éléments considérés très souvent comme antithétiques, la science et la poésie, l’œuvre gasparienne – ici plus particulièrement Derrière le dos de Dieu – suggère que la science permet de comprendre le cheminement de la création poétique, qu’elle sert la connaissance du monde et de soi, de la vie. Au même titre que le lien corps-esprit, l’union science-poésie invite à considérer le geste poétique, le faire poétique d’une autre manière, à le considérer peut-être comme le ferment d’une réflexion philosophique sur la science et l’être.

 

 

III – La science, une autre philosophie de l’être ?

 

            Si le lien science-poésie bouscule un traditionnel système de pensée visant à les opposer plutôt qu’à les unir, il favorise aussi une autre conception de la vie, dans la mesure où il permet d’appréhender le vivant d’une manière nouvelle – ou plus originelle – en le replaçant au sein du cosmos, de la nature. De ce point de vue, la vision moniste de l’être, affirmée déjà par la philosophie spinoziste, n’est pas sans jouer un rôle dans les neurosciences qui posent la relation corps-esprit comme essentielle, ainsi que le souligne Marc Jeannerod :

 

Toute explication du fonctionnement du cerveau doit donc tenir compte de l’existence des multiples relations qui l’unissent au reste du corps. Le corps, par les organes sensoriels disposés sur toute sa surface (dans la peau, la rétine, la cochlée, etc.) et par les signaux qui résultent de son propre fonctionnement, envoie au cerveau des informations sur l’état du monde extérieur et intérieur. En retour, le cerveau contrôle l’ensemble de l’organisme, non seulement par les fibres nerveuses qui le connectent aux muscles du squelette et des viscères, mais également par l’intermédiaire des signaux chimiques, comme les hormones, qu’il émet en direction des récepteurs placés dans les organes.[25]

 

 

Un fonctionnement de type systémique existe donc bien entre le cerveau et le corps, entre le corps et le cerveau. C’est ce dont Lorand Gaspar rend compte dans ses « Neuropoèmes ». Pour autant, il n’évoque pas explicitement l’union corps-esprit dans Derrière le dos de Dieu. Grand lecteur de Spinoza, il a proposé sa vision moniste de l’être dans Approche de la parole, dans Feuilles d’observation, une vision qui demeure cependant implicite dans toute son œuvre en vers et en prose. Dans Derrière le dos de Dieu, il préfère réfléchir au lien intrinsèque qui l’unit au monde, au rôle qu’il peut y jouer, à sa perception et à l’influence que le réel sensible peut avoir sur son corps-esprit-cerveau. C’est pourquoi, dès l’ouverture des « Neuropoèmes », le poète établit, on l’a vu, un parallèle entre les « quelque cent milliards de neurones du cerveau » et les « cent milliards d’étoiles de la Voie Lactée » (DDDieu 93). Le sujet gasparien se définit également par une position interstitielle, un entre-deux : « Je suis lumière et nuit » (DDDieu 96). La conjonction de coordination « et » permet certes l’union de deux éléments opposés, rappelant peut-être celle de la science et de la poésie, du corps et de l’esprit avant que ces derniers soient intégrés à une vision moniste de l’être, mais elle rappelle également que l’être n’est pas coupé du monde qu’il observe, qu’il entretient avec lui des échanges, de « longs bavardages » (DDDieu  94). C’est une façon aussi de mettre en évidence l’approche du monde qui laisse place à la « conscience primaire », appelée aussi « phénoménale »[26], du sujet gasparien regardant le monde, le scrutant, l’accueillant. Et cette « conscience primaire », « c’est-à-dire la raison d’être des impressions subjectives – douleur, couleur, goût, odeurs – qui pimentent notre vie quotidienne et nous ouvrent une fenêtre sur le monde », possède « une fonction cognitive centrale dans la perception de l’environnement »[27] puisqu’elle fonctionne sur une « rencontre » (DDDieu 96) du monde et de l’être vivant, de son corps et de son esprit, de ses sens et de ses neurones, une rencontre qui fait intervenir un mécanisme perceptif, le plus souvent la vision. Cette « conscience primaire » apparaît, nous semble-t-il, deux fois dans les « Neuropoèmes » :

 

                        je n’ai que cette ouverture

                                intime, ressentie au soir

                                de ma vie finie, d’être une goutte

                                de clarté dans l’espace et le temps infinis

                                née de la rencontre des sens d’un corps

                                de milliards de neurones

                                de soleils et de vents inconnus (DDDieu 96)

 

                                je sais que pour l’instant je vois et sens

                                les choses, la vie, les mouvements, la terre

                                ce qui vibre dans mes doigts, le goût du silence

                                les sons et les rythmes de la musique

                                le poème des odeurs et des goûts dans la nuit,

                                l’œil et les sept provinces de neurones visuels

                                qui inventent pour moi un monde en couleurs

                                qui n’existe que dans nos cerveaux

                                qui perçoivent la lumière et la nuit (DDDieu 102)

 

 

La fin du second poème est fort intéressante car elle révèle un fonctionnement indépendant de l’être regardant et de sa volonté, comme si les neurones agissaient d’eux-mêmes. Là est bien un premier mystère que le poète entend percer, dont les chercheurs en neurosciences souhaitent également venir à bout car il s’agit de découvrir comment par le regard, l’être vivant recrée ou crée tout simplement un monde qui n’est peut-être pas exactement ainsi dans la réalité. C’est pourquoi Lorand Gaspar envisage le monde et l’être humain comme un unique système fait de connexions, d’interactions, de relations, d’interrelations. Ce système est présent à un niveau cosmique mais aussi au niveau humain, qui représente un domaine non moins immense du point de vue des découvertes et des recherches à effectuer, comme en témoigne « l’étonnant arrangement / l’ajustement complexe de milliards de neurones / noyaux, faisceaux, synapses et réseaux » (DDDieu 98) dont parle le poète. Dans ce système toutefois subsiste une « inconnaissance » (DDDieu 94) qui, en plus d’être source de questionnements, renforce l’existence du « mystère » « fondamental » (DDDieu 111).

            Ce « mystère » est évoqué à plusieurs reprises par Lorand Gaspar dans les « Neuropoèmes ». Le poète fait souvent référence à une absence de savoir, « l’absence totale / de toute certitude / dans ma pensée » (DDDieu 96), au fait que « nous ne savons presque rien » (DDDieu 98), qu’il ne connaît « pas la nature réelle de ce qui bouge » (DDDieu 101) : « je ne connais toujours pas / la nature réelle de ce qui bouge » (DDDieu 101), « je ne « sais » pas vraiment ce que c’est / […] / mais au fond sans fond je ne sais pas » (DDDieu 102). L’ignorance du poète est constamment soulignée : « ce que j’ignore est infini » (DDDieu 102), « mais j’ignore sur quoi s’ouvre mon ignorance » (DDDieu 106). Cette absence de savoir confirme, d’une part, la nécessité de l’apprentissage et, d’autre part, la nécessité d’une perpétuelle recherche pour comprendre le fonctionnement du réel sensible et de l’être. L’ignorance dont parle la poésie gasparienne renvoie aux découvertes incessantes sur l’organisation de l’univers, sur la dynamique cosmique : les recherches repoussent toujours plus loin la notion d’infini, laissant ainsi toujours plus d’ouverture, d’espace à une autre existence. C’est pourquoi Gaspar mentionne à plusieurs reprises l’existence de cette ouverture ou de cet « ouvert » (DDDieu 96, 102, 104, 108, 109) et de l’infini (DDDieu 96). La répétition de la négation « ne…pas » à la fin de ce poème nie peut-être l’existence de toute réalité mais elle suggère aussi une existence infinie : « la précision de ta voix figurant sans bornes le pensable » (DDDieu 104) :

                       

le mot injuste est enfantin

                                il n’y a pas de juste

                                il n’y a pas de réalité concrète,

                                pas de norme, par de justice

                                pas de plafond, pas de fond (DDDieu 103)

 

 

Pris « dans ce tourbillon de forces indifférentes » (DDDieu 105), le sujet gasparien réalise sa solitude face à l’approche du monde, face au fonctionnement du réel vivant, face à lui-même – d’autant que Derrière le dos de Dieu est à ce jour la dernière œuvre publiée de Lorand Gaspar – et à une solitude qui lui laisse surtout la liberté et la force d’agir, de décider des mouvements de son corps-esprit-cerveau. Le “tu” rappelle cette situation au sujet gasparien avant que ce dernier ne l’affirme de lui-même, comme le soulignent les deux poèmes suivants :

                        Tu sais que tu es seul face à ton destin

                                seul avec ton ignorance

                                tout est ouvert tout le temps

                                mais j’ignore sur quoi s’ouvre mon ignorance

                                une pensée claire

                                passe invisible dans ma tête, dans mon corps (DDDieu 106)

 

                                Fondamental reste le mystère

                                du monde qui m’a produit

                                que personne n’a produit –

 

                                je ne peux rien entreprendre sans risque,

                                au fond je suis seul face à mon destin,

                                on peut m’aider mais pas me remplacer,

                                seul, tout seul face à mon destin – (DDDieu 111)

 

 

Les derniers vers qui constituent l’ultime poème du recueil ne sont pas à lire comme une note pessimiste : ils sont tout simplement l’affirmation d’une réalité biologique, scientifique et naturelle. Selon Gaspar lui-même, le système auquel il appartient prendra fin avec sa propre mort puisque « tout port vivant est provisoire » (DDDieu 107), alors qu’un autre système verra le jour et poursuivra son existence. Par le renvoi à ce « mystère », par la référence à la création originelle – dont le créateur est difficile à identifier comme l’indique le mot « personne » en italiques – , le poète aborde la question ontologique et philosophique de l’être. Si un mystère demeure dans cet infini, s’il est sans bornes et ne peut donc être atteint, Gaspar souligne cependant l’existence de quelque chose plutôt que rien, par exemple « une pensée claire » (DDDieu 106), « les choses, la vie, les mouvements, la terre » (DDDieu 102), voire même des « soleils » et des « vents inconnus » (DDDieu 96). Il peut être en effet rassurant de se dire que “quelque chose” existe et qu’il est le principe créateur de toutes choses comme le suggère l’astrophysicien Hubert Reeves dans Patience dans l’azur. Cependant, laisser la place à un “quelque chose” plutôt qu’à “rien”, comme l’explique Gaspar dans Approches d’un désert vivant, n’est-ce pas aussi reposer la question du sacré ? « Nous avons ce réflexe un peu myope de nous demander pourquoi quelque chose existe plutôt que rien, comme si le néant était plus intelligible que l’être »[28]. Aussi immanente que soit la poésie gasparienne et ce, de manière incontestable, elle ne peut se séparer d’une perspective transcendantale qui se développe à partir d’une approche immanentiste du monde, du sensible vivant, de l’être, du corps, de l’esprit, du cerveau. C’est pour cela que Lorand Gaspar poursuit sa quête, qu’il creuse la matière tout en visant une certaine nudité, pour se sentir au plus près d’une pureté originelle : « ici on vit de légèreté, / on se dénude, dépouille / de ses vêtements sociaux » (DDDieu 109).

            Dans Derrière le dos de Dieu et, en particulier dans les « Neuropoèmes », science et poésie sont prises dans un même système où se révèle « le texte de la vie » (AP 84) : la vie du texte, du monde, de l’être. Cependant, l’approche neuroscientifique n’empêche en rien une prise en compte émotionnelle et sensorielle de l’être vivant. Elle conduit également à une réflexion plus philosophique, voire spirituelle de l’être face à ce monde qui le dépasse et face à lui-même.

 

 

            Finalement, si l’ancrage scientifique est incontestable dans l’œuvre de Lorand Gaspar et dans les « Neuropoèmes » de Derrière le dos de Dieu, il ne prend jamais l’allure d’un traité austère car Lorand Gaspar ne cherche pas à délivrer un savoir de manière didactique. Au contraire, considérant la science comme un langage sur la vie et de la vie, il l’utilise pour interroger le fonctionnement intrinsèque du monde et de l’être vivant, pour comprendre l’énigme du réel pris dans un mouvement perpétuel d’énergie, bref pour favoriser le cheminement de la création. La science est un autre moyen de questionner l’acte poétique créateur, comme le sont à d’autres endroits de l’œuvre la philosophie, la musique, la sculpture, la peinture, la calligraphie chinoise ou la photographie, car tous ces domaines participent de l’immense tissage qu’est la vie. En plus d’être un outil d’apprentissage, la science impose également une vision esthétique : elle incite à considérer l’être dans sa totalité, à l’appréhender comme un tout formé par le corps-esprit-cerveau qui est entièrement engagé dans l’approche du monde et dans le processus du poème. Le sujet gasparien tente de saisir le monde avec son corps et son esprit, avec ses émotions et sa raison : il est en effet difficile, comme l’explique parfaitement Antonio R. Damasio dans L’Erreur de Descartes, de ne pas considérer l’organisme vivant dans sa globalité car « lorsque nous voyons, entendons, touchons, goûtons ou sentons, le corps proprement dit et le cerveau participent tous deux à l’interaction avec l’environnement »[29]. Lorand Gaspar révèle ainsi dans les « Neuropoèmes » le lien qui existe entre science et poésie, lien longtemps nié, comme celui du corps et de l’esprit. Le sujet lyrique gasparien approche le monde par la sensibilité, il découvre le fonctionnement du sensible réel autant que de sa propre intimité, rencontrant finalement le « mystère » « fondamental » (DDDieu 111) constitué par l’inextricable enchevêtrement naturel dont le monde est issu, comme le suggère Gaspar dans Approche de la parole :

 

Ma force limitée de vivre – d’agir, de penser, de souffrir et de me réjouir – est prise au-dehors dans un réseau inextricable de forces, de mouvements. Mon corps, ni mon esprit n’ont surgi du néant, et ne peuvent nullement revendiquer un règne autonome au sein des mondes. Aucun corps, aucun mouvement ou pensée ne peuvent se passer de la présence en eux d’une force vive, non mesurable. (AP 191-192)

 

 

 

 

 

 

 




[1] Lorand Gaspar, Approche de la parole, Paris, Gallimard, NRF, 2004, p. 84. C’est l’auteur qui souligne. Cet ouvrage sera désormais noté AP suivi du numéro de page.

[2] Alain Rey, « texte », Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1995, p. 2112.

[3] Edgar Morin, La Méthode. 1. La Nature dans la Nature, Paris, Gallimard, collections Points / Essais, [1977], 1981, p. 99.

[4] Lorand Gaspar, Feuilles d’observation, Paris, Gallimard, NRF, 1986. L’ouvrage sera désormais noté FO suivi du numéro de la page.

[5] Hugues Marchal, La poésie scientifique : approches pédagogiques, www.pedagogie.ac-amiens.fr.

[6] Dominique Combe, « Lorand Gaspar et le poème scientifique », Lorand Gaspar, cahier Seize sous la direction de Daniel Lançon, Cognac, Le Temps qu’il fait, 2004, p. 216-217. C’est l’auteur qui souligne.

[7] Roger Little « Lorand Gaspar : une continuité dépouillée », Espaces de Lorand Gaspar, revue Sud, textes réunis et présentés par Roger Little, hors série 1983, p. 9.

[8] Lorand Gaspar, Gisements, Paris, Flammarion, 1968. Le recueil sera désormais noté G suivi du numéro de la page.

[9] Roger Little « Lorand Gaspar : une continuité dépouillée », op. cit., p. 10.

[10] Hubert Reeves, Patience dans l’azur. L’évolution cosmique, Paris, Seuil, collection Points / Sciences, [1981], 1988, p. 201.

[11] Lorand Gaspar, Sol Absolu et autres textes, Paris, Gallimard, Poésie / Gallimard, 1982. Le recueil sera désormais noté SA suivi du numéro de la page.

[12] « Plume éclose d’un bourgeon d’épiderme, duveteuse et tendre, puis rigide, étançonnée, la siccité minérale greffée aux sèves par le calame, le rachis porteur de la double rangée de barbes divisées comme l’éclair, barbules lisses et d’autres pourvues de crochets solidement imbriqués, étançonnant la voilure quand ils s’unissent aux plumes voisines, tectrices de couverture, à barbes duveteuses, plumules floconneuses, isolantes, rémiges de couvertures alaires, plumes fermes du vol, rectrices, pennes de la queue servant de gouvernail, plumes d’apparat, oublieuses d’espace et de vents, bigarrées, irisées, faisant la roue. », Lorand Gaspar, Égée, Judée suivi des extraits de Feuilles d’observation et de La Maison près de la mer, Paris, Gallimard, « Poésie / Gallimard, 1993, p. 53. Le recueil sera désormais noté EJ suivi du numéro de la page.

[13] Lorand Gaspar, entretien avec Daniel Lançon, « Une nouvelle universalité », Lorand Gaspar, op. cit., p. 52.

[14] Michel Imbert, « Neurosciences et sciences cognitivistes », Introduction aux sciences cognitivistes, sous la direction de Daniel Andler, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2006, p. 55.

[15] Jacques Fradin, L’Intelligence du stress, avec la collaboration de Maarteen Aalberse, Lorand Gaspar, Camille Lefrançois, Frédéric Le Moullec, Paris, éditions Eyrolles, 2008, p. 213.

[16] Jean-Pierre Changeux, Paul Ricoeur, Ce qui nous permet de penser. La Nature et la Règle, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 50.

[17] Marc Jeannerod, Le Cerveau intime, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 44.

[18] Dictionnaire Le Petit Larousse, 1993.

[19] Jean-François Dortier, « Les nouveaux territoires de la psychologie », Les Nouvelles Psychologies, Les Grands Dossiers des Sciences humaines, n°3, Juin-juillet-août 2006, p. 27.

[20] Emmanuel Sander, « Penser par analogie », Les Nouvelles Psychologies, Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, Juin-juillet-août 2006, p. 47.

[21] Marc Jeannerod, Le Cerveau intime, op. cit., p. 116.

[22] Renaud Persiaux, « Émotions fortes, mémoire vive », Psychologie l’esprit dévoilé, Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n°7, Juin-juillet-août 2007, p. 39. C’est l’auteur de l’article qui souligne.

[23] Marc Jeannerod, Le Cerveau intime, op. cit., p. 16.

[24] Antonio Ferreira de Brito, « Lorand Gaspar : science de la poétique ou poétique de la science ? », Lorand Gaspar, poétique et poésie, colloque international sous la direction de Yves-Alain Favre, 25-27 mai 1987, Pau, éditions de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, p. 122. C’est l’auteur qui souligne.

[25] Marc Jeannerod, Le Cerveau intime, op. cit., p. 10.

[26] Jean-François Dortier, « Les nouveaux territoires de la psychologie », op. cit., p. 27.

[27]Jean-François Dortier, « Les nouveaux territoires de la psychologie », op. cit., p. 27.

[28] Lorand Gaspar, Approches d’un désert vivant, Villeneuve-lès-Avignon, Juillet 1999, édition non paginée.

[29] Antonio R. Damasio, L’Erreur de Descartes, Paris, Odile Jacob, [1994], 2010, p. 303.