Introduction. Economie et littérature : contacts, conflits, perspectives

Ce champ critique ouvert par Jean-Joseph Goux dans les années 80 et illustré aujourd’hui en France principalement par les travaux d’Yves Citton et de Martial Poirson a connu un important essor aux Etats Unis depuis une vingtaine d’années. Le New Economic Criticism s’est en effet considérablement développé, surtout depuis les années 2000, après les premiers travaux de Marc Shell (avec entre autres, Money, Language and though, 1982, Art and money, Chicago UP, 1994) ceux de Warren J. Samuels, Stephen Cullenberg (Postmodernism, economics and knowledge, 2001) ou Linda Woodbridge (Money at the Age of Shakespeare, 2003). Si les spécialistes en littérature, philosophie et histoire de la pensée se sont intéressés à la place de l’économie en littérature, et aux représentations des acteurs du monde économique, tout d’abord d’un point de vue thématique, les économistes ont parfois vu, parallèlement, dans le roman du XIXe siècle en particulier, une manière autre de réfléchir leur discipline en mettant en scène la naissance de l’économie moderne et son impact sur les vies individuelles, au moment où la Révolution industrielle bat son plein et où les premières grandes théories économiques voient le jour, celles de Ricardo, Malthus ou Jean-Baptiste Say.
 
Ce second mouvement ne va pas de soi et ouvre un front de résistance cette fois du côté de la science économique. Si les économistes ne reculent pas devant le récit de fiction à valeur pédagogique[1], en revanche, l’approche littéraire du savoir économique est sujette à discussion. Dans un article intitulé « What economics might learn from literature », Bruna Ingrao rappelle leurs réticences à voir dans les productions littéraires une source de savoir; celles-ci relevant de l’émotion pour l’économiste du XIXe siècle n’étaient en effet pas considérées comme épistémologiquement pertinentes. La priorité du langage scientifique et des démarches quantitatives en économie ayant été peu contestée jusqu’au milieu du XXe siècle, seules quelques voix, d’abord minoritaires, se sont élevées en faveur d’autres approches[2].
 
Hayek argued vigorously against the scientist approach imitating the language and methodology of the natural sciences in the human sciences, but his criticism was not effective in changing the dominant scientist perspective in economics.[3]
 
A une conception principalement quantitative de l’économie se sont peu à peu jointes d’autres approches, d’abord sociologiques, puis de nature esthétique, jusqu’à ce que constatent Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme[4], ou d’une autre manièreChristian Salmon[5] ; récupération des savoir-faire narratifs propres au champ littéraire dans le but de recréditer le capitalisme dénoncé depuis les mouvements protestataires des années 70 d’une image positive associée à la notion de liberté individuelle, prise en considération de la notion de projet personnel. A ces approches « complices » du fait littéraire (ou plutôt d’une certaine rhétorique littéraire instrumentalisée) il faut joindre les approches critiques, la littérature constituant souvent pour les économistes un instrument de mise en question de leur propre discipline. De ce mouvement témoigne par exemple le théâtre de Frédéric Lordon[6] (commenté dans la contribution de Marial Poirson).
 
Parallèlement, l’économie n’étant plus seulement considérée du côté des sciences humaines comme un thème littéraire chez J-J. Goux, elle devient la condition par laquelle s’élabore une poétique elle-même construite sur des emprunts analogiques à la discipline économique. Non seulement les représentations du travail, de l’aliénation, de la production ou de la naissance de la bourse au XIXe siècle[7] doivent à la science économique naissante leur présence dans le roman réaliste, mais ces représentations impliquent des paradigmes économiques ; thésaurisation, dépense, dilapidation, existence ou absence d’un patrimoine déterminent le destin des héros, supposent un modèle implicite de comportement rétribué ou puni, une manière de relation au monde, un ethos nouveau.
 
Pour reprendre l’expression d’Yves Citton et Martial Poirson dans la préface de Frontières littéraires de l’économie[8] , l’économie a participé à l’aube des temps modernes à une « colonisation progressive du langage, une reconfiguration brutale de l’imaginaire collectif et un remodelage des consciences individuelles. »[9] Le terme « colonisation » est lourd de sens. Mais au-delà des analyses de polarités métaphoriques dans les textes, dès le XIXe siècle, cette situation nouvelle suppose deux types d’approche que privilégiera l’ordre de ce recueil d’articles ; le fait que soit thématisée une représentation de l’économie par la littérature ; mais aussi que soit pensée une économie de la représentation en elle-même comme ce qui conditionne à la fois l’énonciation de poétiques et leur évaluation par la critique et la théorie. Les deux sont parfois difficilement dissociables tant les poétiques s’énoncent par le recours à une terminologie d’économistes, de la circulation des biens, des personnages, des schémas narratifs à la valeur supposée des conduites, et tant le problème de la valeur est traversé de questions esthétiques.
 
Au-delà d’une analyse formelle de la mythologie blanche à l’œuvre dans ces textes, cette situation appelle sans doute une autre attitude que celle du constat. Particulièrement en période de crise, il s’agira de montrer dans les textes de ce collectif comment par les œuvres littéraires, la rhétorique qu’elles activent et plus généralement à travers les sciences humaines s’est engagé un rapport de force avec le savoir économique, soumettant ses paradigmes à d’autres types d’appréciation, qu’il s’agisse d’œuvres militantes ou de travaux contemporains qui mettent l’accent, en partant du caractère fiduciaire de la théorie monétaire, sur la dimension de croyance[10] propre à l’économie qui, dès lors la posent comme une construction plus que comme réalité incontournable[11]. Ce faisant, ils s’engagent dans un dialogue avec un modèle dominant qui se présente comme mesure de toute chose, selon une sorte de holisme herméneutique de plus en plus perçu comme la forme discursive d’une pression insupportable qui s’exerce sur les hommes du XXIe siècle. Cette domination d’un nouveau genre qui vise une forme d’intériorisation de la contrainte est parfois non seulement exposée mais dénoncée par la littérature et les discours des sciences humaines[12]. La littérature en s’installant dans les marges d’une société dominée par l’économie construirait depuis ce lieu une parole buissonnière que décrivait dans les années 80 Michel de Certeau dans Arts de faire ; pratiques parallèles, détournement des discours de pouvoir, réappropriation d’un espace symbolique, réinstauration d’un lieu politique contre la dépolitisation et la dé-socialisation de l’orthodoxie économique ; telle est l’une des hypothèses que l’on peut formuler sur les engagements ambigus du roman contemporain, qu’il s’agisse des romans de Masséra[13] ou de ces romanciers espagnols de la génération de Belén Gopegui et Isaac Rosa ou Alfons Cervera[14], proches de la sensibilité politique des indignados.
 
Il ne s’agit sans doute pas, de manière compensatoire, comme le propose Martha Nussbaum dans Les émotions démocratiques [15]de créditer la littérature du supplément d’âme qui ferait défaut au cynisme de l’« horreur économique »[16], ou de l’investir de la lourde tâche de former par les « humanités », au sens le plus classique du terme, le citoyen futur, mais de faire exister une altérité qui est, par elle-même, le lieu d’exercice d’un contre-pouvoir. En effet, on sent bien aujourd’hui à quel point tout vibrant plaidoyer en faveur des lettres risque fort de se retourner contre elles[17]; de même tout engagement frontal contre « le système » menace de se prendre à son propre piège, car il ne s’agit pas de d’observer le combat de David et Goliath ni de déduire de la position minoritaire de la littérature aujourd’hui et de son affaiblissement symbolique une conclusion hâtive sur sa légitimité éthique au regard du Grand Méchant Capital. Cette altérité elle-même mérite sans doute d’être réévaluée autrement que comme un repli frileux ou un donquichottisme en mal de moulins à combattre.
 
L’actualité de ces interrogations en France se signale par plusieurs manifestations au cours de l’année 2013 ; la tenue d’un colloque à l’Université de Paris I en mai, en collaboration avec la Middle East Technical University d’Ankara et la présence de cette thématique au congrès de l’AILC (Association Internationale de Littérature comparée) dans l’atelier d’épistémocritique « Littérature et savoirs 2 : XXe et XXIe siècles ». A cela il faut ajouter la parution en 2013 du numéro d’Oeconomia, sous la direction de Jérôme Lallemant et Estrella Trincardo Aznar intitulé Economics and literature : beyond praise and disparagement. Cette concentration soudaine ne doit pas seulement à un contexte de crise la formation d’un discours critique, du côté des études littéraires mais elle suppose dans des œuvres très contemporaines une tendance lourde qui consiste à considérer comme centrale la vie économique et ce qu’elle suppose ; endettement, licenciement, contrainte, risque inhérent à la spéculation. Même si aucun texte de ce collectif n’évoque le cinéma du XXIe siècle, on peut faire un constat proche sur la proportion de films abordant des questions économiques dans la filmographie contemporaine, de Ressources humaines de Philippe Lioret (1999) à Toutes vos envies de Laurent Cantet (2011) inspiré du roman d’Emmanuel Carrère. Le cinéma américain n’est pas en reste du roman de Tom Wolfe, The Bonfire of vanities (1987) et de son adaptation filmique à Cosmopolis de De Lillo, repris en 2012 par Cronenberg.
 
C’est cependant une nouveauté toute relative que celle de cette question qui taraude les sociétés industrielles dès leur émergence et les sociétés contemporaines en proie à la crise tant dans les formes romanesques et dramatiques elles-mêmes que dans les thèmes abordés par la littérature narrative et théâtrale. Loin d’en faire la généalogie, il est possible d’en re-parcourir quelques temps forts abordés dans ce collectif en commençant par l’économie dans la littérature narrative.
 
Quelques jalons historiques
Si la science économique naît avec la littérature comme institution, au cours du XVIIIe siècle, il semble bien que le rapport entre ce que nous appelons aujourd’hui économie et littérature soit plus ancien et que, dans La Pensée du roman, lorsque Pavel évoque le clivage entre la dimension idéalisatrice du roman grec et les realia du roman moderne, ce qui est en jeu soit l’apparition de la contrainte économique dans de nombreuses œuvres narratives au XVIIe siècle. Si cette distinction peut paraître sommaire[18], elle est néanmoins fonctionnelle, car c’est bel et bien la présence (ou l’absence) d’un enjeu économique explicite qui semble déterminer une double voie dans laquelle s’engage le roman dès la période classique.
 
Le roman picaresque met le personnage aux prises avec les tribulations économiques ; la question des moyens d’existence commence à se poser de façon douloureuse et mine un certain modèle romanesque post-épique, imposant le deuil du héros vertueux dans la littérature européenne du XVII siècle. Car si la transaction ratée, la tromperie, l’échange commercial ont eu leur place dans la littérature dès le Moyen Age avec la tradition des fabliaux (tradition narrative comique qui ne met en scène que des personnages populaires associant ainsi la préoccupation de l’argent à un genre littéraire considéré comme « bas ») , le héros de roman lui-même se voit désormais confronté à la pénurie, situation qui va déterminer un changement d’ ethos. Ainsi, comme le souligne Pavel dans la Pensée du roman « Tels les tricksters de la littérature orale, le protagoniste exhibe la dangereuse ingéniosité de l’individu livré à ses propre ressources. »[19] L’hostilité du monde prend dès lors un autre visage que dans le roman grec qui développe une vision idéalisée du héros :
 
La pauvreté abjecte contre laquelle ils [les héros picaresques] se débattent fait écho, en renversant son sens, à la séparation entre les héros du roman grec et le monde ambiant : alors que dans les Ethiopiques, les personnages traversent les mers et la terre à la recherche de la nourriture céleste, ici Lazare parcourt l’Espagne, déployant des trésors d’intelligence pour obtenir un bout de pain et une gorgée de vin.[20]
 
Ce constat inaugure un conflit qui va traverser l’histoire des esthétiques sous une autre forme à partir du XIXe siècle ; celle d’un antagonisme entre le monde marchand et celui de l’art. Cet antagonisme se jouera à plusieurs niveaux ; sur le plan sociologique (Bourdieu) sur le plan des poétiques[21], sur le plan éthique et juridique (voir l’abondante littérature sur les contrats à laquelle Le Marchand de Venise apporte sa contribution), sur le plan des percepts, affects et comportement suggérés.
 
Cette présence de l’économie dans la littérature va s’affirmer dans le roman anglais dès la première Révolution industrielle, où le roman semble prendre d’ailleurs deux directions opposées en Angleterre ; la voie de du roman sentimental qui occulte la réalité économique[22] et met souvent en scène des personnages qui surmontent aisément des obstacles socio-économico-culturels immenses, et la voie d’une forme de réalisme qui plonge dans le monde de la transaction, chiffre les revenus de ses personnages (Moll Flanders de Defoe, The Way we live Now, d’A. Trollope) et représente l’impécuniosité, la lutte pour l’élévation sociale, ou la crainte du déclassement. Le XVIIIe est ce point d’articulation essentiel où le Robinson de Daniel Defoe sera considéré par les économistes du XIXe siècle comme un premier paradigme romanesque exemplaire de l’Homo oeconomicus. L’économie ne devient alors plus seulement un « thème » pour la littérature mais une manière fictionnelle de réfléchir des notions économiques ; production, éventuellement surproduction (dans la reprise qui sera faite deux siècles plus tard par Tournier), autarcie, relation au travail, accumulation de la richesse, prévision de la disette, anticipation des cycles, façonnement de l’outil de production. Le roman de Defoe offre une sorte de catalogue d’exempla économiques, de problèmes et de stratégies que met en place le personnage pour les résoudre. Ce roman a d’ailleurs été envisagé lui-même comme une réponse « vertueuse » à la tradition du roman sentimental, et aux fariboles fictionnelles qu’on lui attache généralement. Le projet qu’avait Defoe d’écrire, sans mauvais jeu de mots, une fiction fonctionnelle, contre les conventions du romanesque, permet sans doute en partie d’expliquer la fortune pédagogique de ce texte où Michel de Certeau voyait un mythe scripturaire ou « l’utopie fondamentale et généralisée de l’Occident moderne »[23], roman où « l’éveil de Robinson au travail capitaliste et conquérant d’écrire son île s’inaugure avec la décision d’écrire son journal, de s’assurer par là un espace de maîtrise sur le temps et sur les choses, et de se constituer ainsi, avec la page blanche, une première île où produire son vouloir »[24] Si cette interprétation autotélique de l’insularité a vécu, la vocation pédagogique de ce texte reste intacte depuis que Rousseau en recommandait à Emile la lecture, et peut-être sa dimension économique est-elle aujourd’hui réactivée pour des raisons que la contribution de Claire Pignol contribue à éclairer.
 
Il serait d’ailleurs intéressant de faire la généalogie, dans la critique et la théorie du rapport entre poétiques antiréalistes et économie. Le symbolisme en marquant le pas avec l’échange ordinaire récuse [25]le monde, mais les poétiques de l’art pour l’art semblent tourner le dos à un monde qui les a déjà abandonnées, scellant une perte d’importance sociale de la littérature, se retirant d’un monde déjà lui-même devenu inattentif aux productions littéraires. Telle est la thèse de William Marx, et en grande partie celle de Vincent Kaufman[26] lorsqu’il fait le bilan de ces sixties au cours desquelles le réalisme littéraire était condamné, précisément parce que, faisant droit au travail de l’écrivain, il rendait visible ce travail. Interprété comme une marque de reddition à l’éthique bourgeoise des sociétés capitalistes naissantes tout autant qu’au socialisme orthodoxe, le réalisme a alors mauvaise presse et Barthes dans Le Degré zéro de l’écriture file une métaphore économique, citant d’abord Valéry (« La forme coûte cher ») pour ensuite évoquer le coût minimal de l’écriture bourgeoise des romans du XIXe siècle, écriture sans style, qui est le produit de la révolution industrielle finissante, du passage de l’industrie textile au triomphe des industries lourdes et de l’éclatement des solidarités sociales anciennes.[27] Dès lors, l’écrivain justifie sa présence au monde par la valeur-travail de ses textes et cette valeur s’exhibe dans la pesanteur formelle du réalisme.
 
Vile économie /art pur ?
Mais c’est aussi et surtout la littérature en tant que pratique et institution qui a historiquement affaire à l’économie. Les rapports entre littérature et économie se gâtent sérieusement avec le Romantisme au moment où Goethe écrit le Wilhelm Meister considéré comme paradigme du roman d’apprentissage[28]. L’un des implicites de ce roman est que l’apprentissage et la quête du bonheur commencent par le rejet du monde du père ; le théâtre va réconcilier le personnage avec soi-même car il n’y aurait rien à apprendre de la pratique marchande, purement héritée, non conquise et, en conséquence, antinomique à la notion même de vocation. Les Années d’apprentissage inaugurent pour Jauss un moment de rupture que parachèvera Les Souffrances du jeune Werther. Entre une vocation artistique et une obligation de travail marchand, Wilhelm Meister fait l’expérience d’une dissociation qui le conduira à choisir dans un premier temps l’art contre le négoce. Cette dissociation s’aggrave avec Werther dont Jauss souligne que « les tirades satiriques (…) contre l’activité professionnelle bourgeoise découl(aient) de la perception nouvelle du cercle vicieux entre division du travail et aliénation. »[29]. Cependant, en présentant le roman de Goethe comme l’Emile de la formation, Jauss rappelle que le monde socio-économique d’abord rejeté par Wilhelm au profit de la naturalité resurgit à la fin des années d’apprentissage sous l’emprise de cette même naturalité, lorsqu’il devient père à son tour. A cela correspond la fin du rituel où Guillaume comme au centre d’un musée imaginaire contemple le passé, « éprouvant par le moyen de l’art tout ce que l’homme est et peut être »[30] . Dès ce moment, selon Jauss, « Goethe se serait séparé immédiatement en passant aux Années de voyage, du principe de formation esthétique qui, dans les Années d’apprentissage, doit résoudre le problème de l’éducation en vue d’aboutir à l’homme naturel, et il aurait indiqué également la limite historique de son application : si sa voie le mène de la muse à l’économie, c’est que Guillaume lui-même est devenu une allégorie du thème du roman, qui décrit un itinéraire allant de l’art à la modernité ennemie de l’art. Le Wilhelm Meister a laissé au roman de formation allemand un modèle ambivalent. »[31] Pensé sur le mode de la réconciliation dans ce roman, le rapport à la contrainte économique sera rebattu en sens inverse par le Romantisme radical de Werther comme rapport douloureux avec l’irréconciliable. Les humiliations sociales et économiques s’accumulent pour le jeune héros jusqu’à précipiter sa mort, qui le retire d’un monde inhabitable. Ce sera également dans le Romantisme français la leçon de Chatterton et l’incapacité du personnage éponyme à négocier son talent poétique le conduit vers ce même triomphe ambigu de la mort volontaire.
 
Ce moment est bien, comme l’indique Jauss lui-même dans le titre de cet essai, celui du passage du XVIIIe siècle physiocrate et convaincu de la possibilité d’une continuité entre travail et naturalité (dont témoigne l’utopie de Clarens dans La nouvelle Héloïse), ainsi que de la désirabilité d’un bonheur matériel collectif et le XIXe siècle qui éprouve violemment le divorce entre subjectivité esthétique et prosaïsme du monde. Ce schéma existentiel est en parfaite continuité avec la construction d’une autonomie du sujet romantique ancrée dans un refus de la logique économique. L’ontologie générale du Romantisme d’Iéna reposant sur l’idée que c’est le monde réel qui est une illusion, sa dévaluation a pour contrepartie une extension des pouvoirs de l’imaginaire. Cette rupture est celle de la révolution industrielle en tant que choc auquel la littérature répond par un double mouvement ; mouvement réaliste de la description de l’aliénation par le machinisme, la division du travail et la division sociale en classes avec Balzac auquel Marx voue une admiration marquée dans Le Capital, mouvement de repli vers l’intériorité jalouse et le moi menacé qui exalte sa différence.
 
Tout le problème des héros romantiques ne sera dès 1800-1830, non pas d’hériter, mais de se dessaisir de la richesse matérielle pour conquérir leur identité. Mais cette lecture elle-même est réversible ; on peut y voir tantôt la naissance du sujet sans héritage, entrepreneur de soi-même qui sera parachevé au XXI siècle par la visibilité accrue de la « culture d’entreprise », tantôt une revendication d’affranchissement absolue de toute forme matérielle d’être au monde. On peut déchiffrer dans cette attitude, quel que soit son sens au regard de l’économie, un corollaire de la modernité esthétique et d’une revendication de table rase qui anime de façon de plus en plus marquée les poétiques du XIXe siècle[32] jusqu’en 1880, mais plus profondément, il s’agit pour reprendre les termes de Bourdieu de substituer au capital financier en tant que tel un capital symbolique qui s’y oppose[33] et une ligne de partage autour de laquelle s’organisent à leur tour les productions esthétiques. S’instaurerait alors le conflit entre le marché et l’artiste d’une part, entre l’artiste inféodé au marché et l’artiste d’avant-garde en outre :
 
Ces champs sont le lieu de la coexistence antagoniste de deux modes de production et de circulation obéissant à des logiques inverses. A un pôle l’économie « antiéconomique » de l’art pur qui, fondée sur la reconnaissance obligée des valeurs de désintéressement et sur la dénégation de l’économie (du « commercial ») et du profit « économique » (à court terme) privilégie la production et ses exigences spécifiques issues d’une histoire autonome… A l’autre pôle, la logique économique des industries littéraires et artistiques qui, faisant commerce des biens culturels confèrent la priorité à la diffusion, au succès immédiat et temporaire, mesuré par exemple au tirage, et consentent de s’ajuster à la demande préexistante de la clientèle…[34]
 
Du romantisme au symbolisme les poétiques « antiréalistes » se sont fondées sur une dévaluation de l’économique comme si prêter à la littérature un statut d’exemption supposait s’extraire de l’économie souvent assimilée au monde domestique[35]. Parler n’ayant trait à la réalité des choses que « commercialement » » selon la formule de Mallarmé, c’est le langage comme valeur d’usage qui est tout entier dévalué, ce qui circule et s’use comme une monnaie devenue invisible et à laquelle seul le signifiant poétique parce qu’il est inconvertible dans le symbolisme redonnerait sens.
 
Toutes les avant-gardes esthétiques du XXe siècle ont résonné au son de ce qui est devenu une doxa, ce principe d’un art considéré comme l’antithèse même de la société marchande et défini par ce noyau de résistance qu’il opposerait de façon intraitable à la consommation à la loi de la valeur d’usage et de la valeur d’échange ; le statut accordé au langage dans certaines œuvres n’échappe pas à ce qui apparaît comme une sorte de schéma récurrent de la modernité. La Théorie esthétique d’Adorno en constitue un jalon particulièrement important ; qu’il s’agisse de gloser l’œuvre de Schönberg, de dire sa détestation du jazz, de ses notes sur la peinture abstraite, ou plus globalement d’une conception dysphorique de l’art en laquelle il voit un puissant instrument de critique sociale, la thèse première de son œuvre demeure que l’art constitue un noyau de résistance dans un monde où tout s’achète et se vend ; si l’art est ascétique, cet ascétisme est une réponse à sa consommation bourgeoise hédoniste qui prône par ailleurs l’ascétisme laborieux. Cette conception de l’art est créditée d’une valeur transgressive au regard d’une éthique capitaliste qui place l’ascétisme tout entier du côté du travail productif. Le problème fondamental des artistes, et le cœur de leur identité sociale est alors leur position (réelle, supposée, fantasmée, en tout cas construite) par rapport au consumérisme capitaliste qui se donne à la fois dans le refus d’une forme d’hédonisme et dans l’opposition à la compacité du monde d’une non moins compacte réalité artistique. Cette question est devenue depuis le dernier quart du XXe siècle une sorte de pont-aux-ânes de la réflexion esthétique, de l’essai de Bell en 1973[36] aux remarques que formule Yves Michaud[37] sur la détestation de l’art moderne et l’opposition caricaturale entre deux types de public ; un consommateur prétendûment décérébré de blockbusters destinés aux masses et un public maigre mais averti auxquels seraient destinées les productions ésotériques des artistes contemporains novateurs qui se targuent d’échapper à la logique commerciale de manière ambiguë par la subvention publique.
 
A ces remarques on peut ajouter le fait qu’en s’interrogeant sur les déterminations sociologiques et économiques du monde des artistes en montrant que son refus du standard bourgeois a des racines historiques, la sociologie de la littérature (en particulier Bourdieu) a suscité et suscite encore des résistances, de telles analyses étant le plus souvent taxées de réductionnisme grossier[38]. Cependant Bourdieu dans les Règles de l’art en pointant à travers la statut de l’écrivain du XIXe siècle cette volonté de désappartenance économique qui caractérise le bohème, par exemple, ni bourgeois ni prolétaire, ou encore en montrant l’antinomie intrinsèque au projet d’Arnoux dans L’Education sentimentale lorsqu’il appelle son entreprise l’Art industriel, incapable de choisir l’un ou l’autre camp, celui de l’art « authentique », celui du pur et cynique profit, touche là un des points névralgiques de la relation entre économie et littérature, économie et pratiques esthétiques au sens le plus large, dans la mesure où ces dernières entrent dans une stratégie de soustraction à la pression économique dès le XIXe siècle .
 
Economie, langage, sacré
Ce point suscite encore une remarque; toucher à la question économique lorsqu’on analyse un texte c’est se donner une porte d’entrée qui n’est pas anodine parce que c’est impliquer la question de la valeur, toucher à ce qui a cours, c’est tangenter souvent d’autres dimensions du savoir et de l’écriture, ainsi, lorsque Starobinski dans Montaigne en mouvement [39]analyse toute l’œuvre de l’écrivain à la lumière de son rapport à l’argent. De l’usage inconsidéré de la fortune familiale (le mouvement irréfléchi de la dépense et de la dépendance) à la défiance absolue (préoccupation constante de la cassette, désir d’autonomie totale) à un usage libre (acceptation d’une autonomie relative) il y a ce classique mouvement dialectique entre relation la relation impensée, première, suivie de la désymbolisation puis d’une resymbolisation sur une base réflexive du rapport à l’argent qui suppose toujours un enjeu d’ordre ontologique. Toute la réflexion centrale chez Montaigne sur la coutume peut en effet être relue à la lumière de ce rapport, de la coutume mécaniquement pratiquée parce que non thématisée au refus radical, puis, enfin, à un rapport qui permet d’établir ce qu’on pourrait appeler la « bonne distance » et de réconcilier la pensée avec ce qu’elle avait trop vite rejeté comme conduite spontanée et irréfléchie.
 
On peut pousser l’analogie jusqu’aux mots et au langage sont, au dire de Montaigne, «une marchandise si vulgaire et si vile», qu’on ne voit plus la légitimité qu’il y aurait à composer un livre et de s’essayer soi-même au fil de l’écriture. Le doute s’étend alors jusqu’au point où plus rien n’offre une garantie supérieure à celle de la vie sensible.Par le détour de cette forme sceptique qu’est « le remède dans le mal », il faut réhabiliter l’apparence, et reconnaître les droits de la coutume et de la finitude. Une circulation du sens qui ne soit pas entièrement et constamment légitimée reprend droit de cité, et la métaphore économique convoquée donne signification non seulement à la conduite envers l’argent mais donne sa forme, par analogie, à tout type d’usage, à la pensée et l’écriture elles-mêmes ; l’ « emprunt » aux auteurs signe de dépendance est en même temps requalifié comme condition d’un accès à l’écriture propre dans la mesure où aucune parole ne naît solitaire.
 
Ce bref détour nous conduit au postulat qu’il y a dans le constat de la dépendance économique une forme de reconnaissance de la finitude, et d’acceptation de celle-ci. Le beau texte de Giorgio Agamben qui ouvre le second tome d’Homo Sacer II : Le Règne et la gloire met en perspective ces questions à partir de l’interprétation du paganisme antique, et selon la méthode qui est particulière à Agamben, et s’avère ici singulièrement efficace, car c’est en revenant à l’étymologie du mot et à ses acceptions les plus anciennes qu’il dégage le sens séculier du mot : « L’économie c’est d’abord une pratique, un savoir non épistémique qui peuvent par eux-mêmes ne pas sembler conformes au bien, mais qui doivent être jugés dans le contexte de la finalité qu’ils poursuivent. »[40] De là le fait, si l’on exporte la notion des relations de production aux usages rhétoriques, que l’économie du discours concerne la dipositio selon Aristote. C’est une disposition ordonnée qui concerne la praxis et non l’être, et surtout le déploiement historique de celle-ci (et non sons sens eschatologique) d’où le sens « second » que le mot va prendre dans le contexte du christianisme. La sécularisation caractérise l’économie ; il s’agit dans la tradition paulinienne de l’incarnation du Verbe de la réalisation historique du christianisme, en d’autres termes d’une incarnation de la Providence.[41]Or, dans cette réalisation historique, souligne Agamben, une praxis gestionnaire qui s’adapte aux situations auxquelles elle doit se mesurer prend alors tout son sens, et l’économie se définit par rapport au droit comme possibilité de la suspension de la loi. Photius (au IXe siècle ap. J-C) lui donne clairement le sens d’une exonération d’une application trop rigide des canons :
 
Oïkonomia signifie précisément l’incarnation extraordinaire et incompréhensible du Logos ; en second lieu, elle signifie la restriction occasionnelle ou la suspension de l’efficacité de la rigueur des lois et l’introduction d’atténuants, qui économise le commandement de la loi en vue de la faiblesse de ceux qui doivent la recevoir.[42]
 
Qu’elle signifie, en l’occurrence un adoucissement de la règle, ou plus rarement une aggravation de celle-ci le point demeure son caractère pragmatique, historique, et son rapport d’ajustement aux principes premiers dont elle se démarque ; l’économie est mondaine. Délibérément inscrite dans le monde profane, elle aménage la loi et en ce sens, elle se définit donc essentiellement par son caractère pragmatique, circonstanciel, purement historique, et par sa capacité à faire fluctuer ce qui semblait immuable.
 
Le lien de l’économie et de l’optimisation de l’efficacité d’une mesure, son lien avec la conjoncture, toujours différente, sont posées dans cette définition simple.
 
Fluctuation de valeurs, échange, intersubjectivité et crise
Mais ce qui intéresse dans la relation entre économie et économie et littérature c’est le point où la forme même des échanges est le signe d’un changement de paradigme plus général, placé sous le signe d’une circulation autre des valeurs. La naissance de la bourse et de la valeur fluctuante, outre le fait qu’elle est liée chez Stendhal par exemple, au moment où le roman prend acte d’une usure du pouvoir politique en 1830 peut être reliée à une forme de l’épistémè qui naît au XIXe siècle.
 
Dans Frivolité de la valeur, Jean-Joseph Goux note que la bourse implique une temporalité courte de ces échanges où les subjectivités ne s’accordent entre elles qu’un bref moment autour de la « fixation momentanée de la valeur sans engagement ni mémoire »[43]. Rimbaud, Mallarmé Nietzsche, sont, note Goux en parallèle, des moments de la naissance d’un sujet flottant, ce sujet dont l’unité grammaticale est décrite par Nietzsche comme une fiction dans le Crépuscule des idoles. Il observe en outre la concordance historique de ce moment avec celui de la peinture impressionniste qui s’attache à l’effet et non à l’objet, (impressionnisme lui-même contemporain de l’émergence des théories marginalistes de Jevons, Menger et Walras). Car pour le marginalisme, la valeur n’est plus inscrite dans le produit lui-même mais dans le désir du consommateur, soit le regard qu’il porte sur la marchandise. Prenant appui sur la notion de rareté dont la pensée néo-classique fait le point de départ de son analyse de la valeur, rareté définie par Walras comme « ce qui est utile et limité en quantité » (Walras, Eléments d’économie politique pure, Economica, 1874, 1988, p.46) la pensée a difficilement intégré cette rupture qui est celle du post-modernisme qui, dans sa phase récente s’interroge sur la jouissance capitaliste (Debord, Bell, Baudrillard, Lipovetsky), et formule à travers la notion d’Attention economy, l’idée que la rareté est du côté du consommateur, de l’observateur qu’il s’agit de capter, fût-ce un bref instant, plus que du côté de la marchandise .
 
Cette déconnexion de la valeur des conditions de production de l’objet lui-même au profit du désir qu’il suscite, Goux la met en relation aussi avec la désuétude des poétiques réalistes fondées sur l’équivalence du réel et du signe. En déconnectant le langage de sa valeur-or qui était croyance en sa capacité à dire le réel, les poétiques antiréalistes ouvriraient, selon cette interprétation convaincante, une crise de la représentation qui coïncide avec ce moment historique où la spéculation se développe et où la monnaie entre dans une série de crises qui ne cesseront de ponctuer l’histoire du XXe siècle jusqu’à celle que nous connaissons aujourd’hui.
 
En effet, la crise qui a commencé en 2008 a ceci de particulier que, loin d’être pensée comme un moment dépassable, lié à une conjoncture défavorable, elle est désormais analysée comme un état de fait du monde contemporain[44]. Cette permanence n’est pas sans effets sur les représentations sociales et la manière dont la littérature les capte et surtout les retravaille. Aujourd’hui, de facto, une réflexion sur littérature et économie se conçoit essentiellement à la lumière ou plutôt à l’ombre de ce qu’on appelle la « crise », non pas une crise particulière, comme le souligne Myriam Revault d’Allonnes dans son essai récent, La Crise sans fin mais LA crise comme si elle se stratifiait et devenait une sorte d’état permanent qui décrit la tension propre aux sociétés contemporaines. Figure de l’inéluctable, l’économie dessine une nouvelle alternative, autour de cette notion ; la crise serait ce qui nous rappelle tout à coup aux dures lois du réel, à ce principe de réalité freudien qui met un point d’arrêt au principe de plaisir… Assez rigolé ! Les sciences humaines sont, par exemple, le luxe de l’université, sa danseuse de l’Opéra. On ne finance que du solide et de l’utile du « professionnalisant », ou ce qui ouvre la porte magique du monde du travail. La littérature, les arts, les œuvres de fiction seraient alors reconduites à leur inessentialité ontologique face aux urgences du présent ; on a toujours mieux à faire, et surtout plus efficace. Il y a d’ailleurs une possible interprétation « positive » de la crise qui ouvre un temps nouveau dont sortiront les plus valides. Reprenant son origine étymologique, krinein, distinguer, séparer, Revault d’Allonnes souligne le fait qu’elle est le moment de la décision, moment crucial par excellence :
 
« Moteurs » de l’histoire, « seuils » d’une époque, d’une nouvelle époque, les crises assurent à la fois la rupture et la continuité car elles sont précisément les moments où les hommes rencontrent des problèmes qu’ils ne sont plus à même de résoudre et où ils réinvestissent – et donc réinventent – des positions ou des lieux laissés vides pour des réponses qui ne fonctionnent plus.[45]
 
Mais peut-être bien cette crise est-elle elle-même une fiction, cette « fabrique de l’homme endetté » dont Lazzarato décrit impitoyablement les mécanismes rhétoriques au service d’un capitalisme devenu fou, car il s’agit par les rouages de l’endettement, la fabrication continue de la dette d’empêcher individus et peuples de s’autodéterminer. Renvoyer dos à dos deux fictions, c’est aussi les requalifier comme interprétation des forces sociales. La posture qui consiste dès lors à naturaliser l’économie et à en faire le principe d’une sorte de darwinisme social mérite d’être pensée, sinon dénoncée ; la contribution de Christophe Reffait insiste d’ailleurs au moment où la science naturelle moderne prend son essor au XIXe siècle sur la « naturalisation » dont l’économie est l’objet., et sur les rapports de cette naturalisation à ce qu’on appelle le naturalisme. Plus proches de nous dans le temps, les récits de Massera, et quelques autres textes contemporains articulent ce souci de tenter de penser ce qui se suscite sidération et soumission (voir la contribution de Stéphane Bikialo et Julien Rault) En parcourant le chemin de l’économie au monde du théâtre, Frédéric Lordon nous fournit quelques éléments de réponse à ces questions. Que la crise soit, fidèle à son origine étymologique ce qui trie, discrimine, et fait disparaître les plus faibles dans un contexte où l’on accepte la perte ou qu’on se révolte contre elle, elle semble le prisme par lequel se comprend et se dit l’époque contemporaine au sens où elle est un moment de passage.
 
Enfin, les rapports de l’économie et de la littérature sont faits aussi de mimétisme et de séduction réciproque ; du management qui récupère les thèmes de la critique artiste[46] au storytelling, de la littérature hantée par le spectre du libéralisme absolu lorsqu’elle met en scène les horrifiants contrats privés qui ont défrayé la chronique littéraire ou judiciaire[47]. La dépossession, la vente (y compris la vente de soi-même mise en scène par le théâtre contemporain[48]) sont à la fois le signe de l’aliénation absolue et d’une libération peut-être à venir ; celle d’un sujet qui, dépossédé absolument, reviendrait au monde nu d’une liberté qui dynamiterait tout ordre.
 
Que suggère la littérature en tant que pratique sociale, enfin face à l’économie ou en contexte tendu en ce début de XXIe siècle? Un article d’Yves Citton nous propose une réponse suggestive ; face à la saturation des sollicitations marchandes, nous sommes devenus distraits. Cette distraction sentie comme une perte depuis les travaux de Benjamin suppose en réalité une autre forme de relation au désir.
 
Dans « Le poulpe et la vitre »[49], prenant appui sur un texte de Simondon, il oppose deux conduites possibles face à l’objet de consommation. Le poulpe aperçoit derrière une vitre l’objet de sa convoitise alimentaire sous la forme d’un petit crabe. Il peut dès lors soit se ruer indéfiniment sur la vitre, répéter le même, soit renoncer temporairement, prendre distance et faire travailler son imaginaire qui, seul donne accès à une autre représentation du monde, ce qui permet de contourner l’obstacle au prix d’un délai dans la satisfaction du désir. Ce petit délai serait le temps, l’espace propre d’une littérature qui, déliée des urgences du présent nous enseigne à voir autrement ces urgences, et ces systèmes d’alerte dans lesquels nous immerge une société marchande qui requiert notre « temps de cerveau disponible ». Au rebours de ce qui se passe dans la littérature engagée telle qu’elle s’est constituée au milieu du XXe siècle nous aurions alors affaire à une sorte d’éducation du regard qui est en même temps un espacement, un temps dilaté, du temps (et non du « délai ») ; celui de la lecture, de l’écriture qui supposent une autre forme d’attention au monde, en même temps qu’une cécité à ce qui tente de forcer notre perception.
 
Une critique frontale de la marchandise n’a en effet plus beaucoup de sens aujourd’hui et ce qui mobilise la littérature dramatique ou narrative est plutôt relatif aux dégâts causés par la crise économique et au coût humain d’un système économique qui n’a d’autre référence que soi-même. On pourrait alors hasarder cette hypothèse selon laquelle ce n’est plus, comme dans les années 60-70 la littérature qui est autotélique, détachée d’un réel démonétisé à ses yeux, mais qu’aujourd’hui en renouant un pacte avec la représentation, elle se connecte à la complexité d’un moment où les destins basculent sous le joug d’une économie devenue de plus en plus virtuelle lors même qu’elle revendique, pour sa part, pragmatisme et prise directe sur les réalités.Ni pansement douillet contre la douleur du capital, ni plainte vaine, les littératures d’hier et d’aujourd’hui sont engagées dans un jeu stratégique avec le monde économique ; stratégies de survie de l’écrivain, du naufragé ou du héros picaresque (voir la contribution d’Urs Urban), stratégies esthétiques (Gide ; voir les contributions de Cinla Akdere et Christine Baron), stratégies rhétoriques (Masséra ; voir le texte de Stéphane Bikialo et Julien Rault) et démontage des stratégies de l’autre dans un jeu sans fin. Si l’économie est bien ce lieu privilégié d’autodescription des sociétés pour reprendre un terme de Vogl[50], ce lieu où se joue ce qu’il nomme une épistémologie intégrative des autres dimensions du social, la littérature par son propre codage fait jouer cette description et lui tend un miroir troublé.
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
Bibliographie critique des ouvrages cités
Giorgio Agamben, Le Règne et la gloire, Homo sacer II, chapitre I « Le mystère de l’économie », Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 2008
Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, PUF, réed.1979
Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999
Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Seuil, « Points », essais, 1994,
Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, genèse et structure du champ littéraire, Seuil, « Points », 1998, page 235
Michel de Certeau, Arts de faire, L’invention du quotidien I, Paris, Gallimard, Folio « essais », 1984.
Yves Citton, Martial Poirson, dir. Les Frontières littéraires de l’économie (XVIIe-XIXe siècles), éditions Desjonquères, 2008.
Nicole Edelman et François Vatin dir., Economie et littérature (1815-1848), Paris, éditions « Le Manuscrit », 2007.
Jean-Joseph Goux, Les Monnayeurs du langage, Paris, Galilée, 1984.
Jean-Joseph Goux, Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme, Blusson, 2000,
H-R. Jauss, Pour une herméneutique littéraire, « La nouvelle Héloïse et Werther », page 341.
Lazzarato, Maurizio, La Fabrique de l’homme endetté ; essai sur la condition néolibérale, Amsterdam, Hors collection, 2011.
Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique éditions, 2010.
William Marx, L’Adieu à la littérature ; histoire d’une dévalorisation XVIIIe-XXe siècles, Paris, Minuit, « Paradoxes », 2005.
Yves Michaud, La crise de l’art contemporain, Paris, PUF, 1997.
Myriam Revault d’Allonnes, La Crise sans fin, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2012
Christian Salmon, Storytelling ; la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007.
Marc Shell Money, Language and though, 1982
Marc Shell, Art and money, Chicago UP, 1994
Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Gallimard, Folio, Essais, 1992.
 


[1]Dont le paradigme est la Fable des abeilles de Mandeville en 1714.
[2]Bruna Ingrao, Economics and Interdisciplinary exchange, edited by Guido Erreygers, London and NY, Routledge, 2001. Voir aussi sur sa relecture d’Adam Smith The invisible hand, Economic historical review 45-2 1992.
[3]Voir Hayek, F.A. The Counter Revolution of Science. Studies on the Abuse of Reason, Glencoe: Free Press, 1952.
[4]Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
[5]Voir Christian Salmon, Storytelling ; la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007.
[6]D’un retournement l’autre — Comédie sérieuse sur la crise financière — En quatre actes, et en alexandrins, Paris, Seuil, 2011 voisine en effet dans son œuvre avec des ouvrages théoriques sur la crise financière.
[7]Dès ce roman-charnière qu’est Lucien Leuwen de Stendhal où est mis en scène un des premiers délits d’initiés, au bénéfice du roi et de son entourage, roman où la puissance de l’argent constamment refusée (l’argent est « vulgaire ») et affirmée comme une puissance ludique, dans un mouvement ambigu, où il devient un instrument de subversion du politique, le père du héros ayant littéralement acheté un parti politique qui lui permet de mener le jeu à la chambre des députés et de jeter le discrédit sur la monarchie de Juillet.
[8]Christian Biet, Yves Citton, Martial Poirson, dir. Les Frontières littéraires de l’économie (XVIIe-XIXe siècles), éditions Desjonquères , 2008.
[9]Op. Cit p. 9.
[10]Dont le terme de « confiance » est une euphémisation.
[11]Ainsi dans l’essai de Frédéric Lebaron, La crise de la croyance économique, éditions du Croquant, 2010.
[12]Voir de Yves Citton, Renverser l’insoutenable, Paris, Seuil 2012.
[13]Voir en particulier de Massera United emmerdements of New Order et United problems of coût de la main-d’œuvre, éd. P.O.L 2002, ou encoreA cauchemar is born, éd. Verticales 2007.
[14]Voir sur ce point les travaux d’Anne-Laure Bonvalot et sa thèse en cours « Formes nouvelles de l’engagement dans le roman espagnol actuel ; 2009-2012 »:www.casadevelazquez.org/es/investigacion/…/anne-laure-bonvalot
[15]Martha Nussbaum, Les émotions démocratiques, Paris, Climats, 2011
[16]Pour reprendre le titre du célèbre essai de Forrester.
[17]Yves Citton rappelle d’ailleurs que dans ce qu’il appelle la phase hégémonique des lettres, de 1800 à 1970 environ, celles-ci ont joué dans l’institution scolaire tous les rôles que l’on met aujourd’hui au débit de l’économie ; accentuation conservatrice des hiérarchies sociales, maintien jaloux d’une élite savante, humiliation des non-initiés, épistémocratie excluante. Yves Citton, « Le Poulpe et la Vitre. Résistance ou complicité de la littérature envers l’hégémonie économique ? » in Revue suisse des littératures romanes, N° 58, 2011.
[18]Et si elle l’est, de facto aussitôt que l’on s’intéresse au détail des textes.
[19]Thomas Pavel, La Pensée du roman, Paris, Gallimard, NRF essais, 2003 p. 100.
[20]Thomas Pavel, Op.cit. p. 101-102.
[21]Dans cette répartition entre récits ouvertement fictionnels, sans ancrage historique précis, mais qui mettent l’accent sur la vertu des personnages, princes et princesses détachés des vicissitudes du monde (du roman grec à L’Astrée) et récits qui représentent le monde vil des transactions et de la vie économique associé à des personnages issus de la paysannerie ou du commerce urbain.
[22]Cette lecture est toutefois à nuancer car ce roman comporte une dimension économique, ne serait-ce que dans la critique de la quantification des comportements humains. Ainsi, note Citton, « C’est au contraire très consciemment que des romancières comme Riccoboni ou surtout Charrière dénoncent la logique de l’intérêt égocentré en train de triompher dans le discours économique naissant, pour réintroduire le souci de l’autre, proposant, pour la seconde, une perception de l’intersubjectivité très moderne. Cf. « L’économie du bon ménage. Chagrins domestiques et soucis éthiques autour d’Isabelle de Charrière», La tradition des romans de femmes : XVIIIe-XIXe siècles / textes réunis et présentés par Catherine Mariette-Clot et Damien Zanone, Paris : H. Champion, 2012, pp. 131-158; et L. Vanoflen, « Richesse, redistribution, commerce (ou pitié ?). Isabelle de Charrière dans la Révolution », Les frontières littéraires de l’économie (XVIIe-XIXe siècle), sous la direction de Martial Poirson, Yves Citton, Christian Biet, Desjonquères, 2008, p. 163-178. « 
[23]Michel de Certeau, Arts de faire I, L’invention du quotidien, préface de Luce Giard, Paris, Folio « essais », 1990, page 200.
[24]Op. cit. page 202.
[25]William Marx, L’Adieu à la littérature ; histoire d’une dévalorisation XVIIIe-XXe siècles, Paris, Minuit, « Paradoxes », 2005.
[26]Vincent Kaufman, La Faute à Mallarmé, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2011.
[27]Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, en particulier « Triomphe et ruptures de l’écriture bourgeoise » et « L’artisanat du style », Paris, Seuil, « Pierres vives », 1953.
[28]Voir sur cette relation entre le monde économique et le monde l’esprit la filiation que trace H-R. Jauss dans Pour une herméneutique littéraire, chapitre « La Nouvelle Héloïse, Werther et le Wilhelm Meister, à l’intérieur du changement d’horizon entre le Siècle des Lumières et l’Idéalisme allemand ». Op. cit, Paris, Gallimard, 1982, p 276 à 351.
[29]H-R. Jauss, Pour une herméneutique littéraire, « La nouvelle Héloïse et Werther », page 341.
[30]H-R Jauss citant Hannelore Schlaffer, Nachwort zu Goethe : Wilhelm Meisters Lehrjahre (Stuttgart, goldmann Klassiker,1979, p. 579).
[31]H-R. Jauss, Pour une herméneutique littéraire, chapitre « La Nouvelle Héloïse, Werther et le Wilhelm Meister, à l’intérieur du changement d’horizon entre le Siècle des Lumières et l’Idéalisme allemand ». Op. cit, Paris, Gallimard, 1982, p. 351.
[32]En quoi le rejet du monde au profit d’un capital symbolique trouvé dans les arts est à l’origine de ce qu’on appelle la modernité.
[33]Ou du moins, on peut penser qu’il joue sur un autre registre, quoique capital financier et capital culturel soient liés par ailleurs dans les structures sociales observées dans Les Héritiers et La Reproduction.
[34]Pierre Bourdieu, Les règles de l’art, genèse et structure du champ littéraire, Seuil, « Points », 1998, page 235.
[35]Et à une vision inerte de l’économie monétaire fondée sur la thésaurisation.
[36]Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, PUF, réed.1979.
[37]Yves Michaud, La crise de l’art contemporain, Paris, PUF, 1997.
[38]Ce que Bourdieu rappelle dans la préface de Raisons pratiques, Paris, Seuil, « Points », essais, 1994, p. 15 à 29.
[39]Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Gallimard, Folio, Essais, 1992.
[40]Giorgio Agamben, Le Règne et la gloire, Homo sacer II, chapitre I « Le mystère de l’économie », Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 2008.
[41]Giorgio Agamben, Op.cit. p. 71 : « Alors que chez Paul l’économie était l’activité destinée à révéler ou à accomplir le mystère de la volonté ou de la parole de Dieu (…) désormais c’est cette activité elle-même, incarnée dans la figure du fils-verbe qui devient mystérieuse. »
[42]Photius, Photii Patriarcae Constantinopolitani Epistulae et Amphilochia, ed L.G. Westerink, vol IV, Leibzig, Teubner, 1986.
[43]Jean-Joseph Goux, Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme, Blusson, 2000, p10.
[44]Voir de Myriam Revault d’Allonnes, La Crise sans fin, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2012.
[45]Myriam Revault d’Allonnes, La Crise sans fin, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2012, p. 120.
[46]Boltanski et Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
[47]De l’affaire Meiwes en 2001, où le cannibalisme est librement consenti dans le cadre d’une relation sadomasochiste au procès de l’affaire Cocaing (2007).
[48]Voir de Carole Fréchette la pièce Morceaux choisis.
[49]Yves Citton, « Le Poulpe et la Vitre. Résistance ou complicité de la littérature envers l’hégémonie économique ? » in Revue suisse des littératures romanes, N° 58, 2011.
[50]Joseph Vogl,« Geschichte, Wissen, Ökonomie » in G. Neumann (dir.), Poststrukturalismus. Herausforderung an die Literaturwissenschaft, Stuttgart / Weimar, 1997, p. 462-80. Voir sur ce point la contribution d’Urs Urban.
 



Quel agent économique Robinson Crusoé incarne-t-il ?

Introduction
Le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, est, pour reprendre l’expression de Jean-Paul Engélibert, un « mythe littéraire de la modernité ». Le succès immédiat du roman, l’éloge qu’en fait Rousseau dans l’Émile, les hommages de Stevenson ou Conrad, le nombre et la variété des réécritures – robinsonnades collectives apparues dès le XVIIe siècle, robinsonnades inversées du XXe siècle – font de Robinson un personnage qui à la fois reflète et construit la représentation que l’homme moderne se fait de lui-même.
Les économistes se sont emparés de ce mythe pour le dénoncer ou au contraire pour y trouver confirmation de leurs approches. Robinson est sans doute l’un des rares personnages romanesques à avoir imprégné, même superficiellement, l’économie politique : le New Palgrave, dictionnaire de référence dans la profession, comporte une entrée « Robinson Crusoé » dans laquelle le roman est mentionné et discuté. C’est certainement le seul roman qui, en économie, jouisse d’un tel statut.
 
On observe pourtant une ambivalence dans l’usage que font les économistes du roman, ambivalence qui reflète et redouble celle du personnage lui-même. Dans le roman comme dans les commentaires qui en sont donnés, en économie comme en littérature, l’économiste est frappé par la confusion en un même personnage de plusieurs types d’agents économiques, non seulement différents mais contradictoires. On discutera ici les motifs et les enjeux de cette confusion des personnages, en faisant l’hypothèse que cette confusion est peut-être ce qui permet d’exprimer au mieux les contradictions des agents économiques que nous sommes.
 
Après avoir établi un état des lieux des interprétations et usages du roman en économie et en littérature, on montrera comment l’expérience de l’île déserte transforme Robinson qui, d’agent soumis à un désir d’enrichissement illimité, devient un homo œconomicus au sens où le terme est employé dans la théorie économique depuis le XIXe siècle, cherchant à accroître son bien-être grâce à son travail. Mais on fera aussi apparaître comment, paradoxalement, Robinson annonce un anti-homo œconomicus, défini par le dépassement des contraintes d’une économie vouée à la subsistance.
 
I.Etat des lieux : les ambivalences dun mythe
L’ambivalence du personnage de Robinson s’observe aussi bien dans les usages qui en ont été tirés par les économistes que dans les interprétations qui en ont été données en littérature. En économie tout d’abord, il faut distinguer le personnage de Robinson des robinsonnades qu’imaginent les économistes classiques de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle. Ceux-ci s’intéressent peu au personnage de Defoe et mettent en scène des agents isolés – semblables en cela, mais en cela seulement, à Robinson – dont le hasard organise la rencontre. Ces robinsonnades illustrent la théorie de la valeur : elles ont pour fonction d’établir les conditions de l’échange, abstraction faite des circonstances historiques.
 
Marx, on le sait, dénonce ces robinsonnades (Marx, Critique, 235) pour affirmer la différence essentielle entre le travail de Robinson, immédiatement social, et le travail privé de l’agent marchand, dont le caractère social est possiblement problématique. Il inaugure ainsi une tradition critique du naturalisme de l’économie politique, tradition dans laquelle qualifier une théorie de robinsonnade revient à la disqualifier : à la fois parce que l’aventure de Robinson est la fiction d’un individu isolé que l’on présente comme un homme ‘naturel’, alors que toute réalitééconomique est historique ; et parce que les questions essentielles de l’économie tiennent moins à l’individu et à son comportement qu’à la coordination de ces comportements à travers des procédures collectives et qu’alors, ramener les questions de l’économie à celles de Robinson, c’est s’interdire de poser correctement les problèmes économiques (Marx, Capital, 611).
 
Quand Marx ironise sur le goût de l’économie politique classique pour le robinsonnade, les premiers auteurs néo-classiques de la fin du XIXème siècle revendiquent à l’inverse le personnage de Robinson pour affirmer la vérité psychologique de leur approche : chez Jevons, Menger, Wicksteed, Böhm-Bawerk ou Marshall (voir l’article du New Palgrave de White), Robinson Crusoé est évoqué pour incarner l’élément individuel immuable qui exprime une nature humaine au fondement de toute économie :
 
« Le rôle de l’économie de Robinson Crusoé, chez les auteurs de la fin du XIXème siècle, n’était pas simplement dillustrer des éléments variés de la théorie de loffre et de la demande, mais quil était aussi de soutenir laffirmation selon laquelle les principes du comportement rationnel, tel quil était décrit par cette théorie, pouvaient sappliquer à nimporte quel type d’économie, de lindividu isoléà la civilisation moderne » (White).
 
Ce sont ces auteurs qui définissent ce qu’il est convenu depuis d’appeler homo œconomicus, dont Robinson est l’archétype et dont on retrouve la trace dans la théorie économique la plus récente et la plus élaborée (Mas Colell et alii, 526).
 
Si le personnage de Robinson et la conception qu’il véhicule de l’économie sont, chez les économistes, ambivalents, la tradition littéraire d’interprétation du roman ne l’est pas moins. Deux interprétations prédominent : la première, économique et réaliste ; la seconde, allégorique et religieuse[1]. Selon l’interprétation religieuse, fondée sur une lecture symbolique du texte, l’aventure de Robinson est une allégorie inspirée de la tradition puritaine, le récit d’une conversion, et le séjour dans l’île se lit comme une épreuve spirituelle d’un héros en quête de salut.
 
On s’appuiera ici essentiellement sur l’interprétation économique, représentée notamment par Ian Watt. Le personnage de Robinson y incarne l’homo oeconomicus moderne à la recherche d’une réussite économique et sociale, et sa réclusion insulaire est la métaphore de la solitude de l’homme du début des Lumières. D’un point de vue plus contextualisé, cette interprétation lit le roman de Defoe comme l’expression du développement des classes moyennes après la révolution de 1688 : le roman traduirait l’émergence de la bourgeoisie.
 
Cette interprétation s’appuie sur 3 thèmes que développe le roman :
 
i) Le premier est le retour à la nature qui inscrit l’économie de Robinson dans la nature des choses. Cette lecture du roman comme le récit d’un retour à une vie agricole et sans société est principalement pour Ian Watt, la lecture de Rousseau : Robinson, dit Rousseau, développera l’imagination d’Émile vers le travail matériel et lui apprendra à accorder ses jugements non à ceux d’autrui, mais à l’utilité des choses. Il faut ajouter qu’elle est aussi, assez paradoxalement, la lecture des premiers économistes néo-classiques qui définissent l’agent, avant même l’échange, dans ce rapport à la nature qu’est la production non socialisée.
 
ii) Le second thème économique du roman, sans doute le plus important, est l’exaltation de la dignité du travail, credo du capitalisme qui fournit une contrepartie idéologique à la division du travail. Robinson récapitule l’histoire heureuse du développement économique de l’humanité en se réappropriant les savoir-faire très divers et en se procurant, par ce travail, une multitude d’objets qui améliorent son bien-être. La place du travail dans la construction de l’agent, de l’individu, est y semblable à celle qu’elle commence à occuper dans la société.
 
iii) Le troisième thème économique enfin est la solitude de Robinson, qui devient la métaphore de l’isolement de l’individu moderne après la dissolution des liens sociaux traditionnels, c’est-à-dire, dit Watt, la métaphore de l’atomisation de l’homo œconomicus. Mais cette solitude métaphorise aussi l’isolement de la bourgeoisie anglaise du XVIIe siècle, qui vit comme Robinson dans un no man’s land politique. C’est pourquoi Robinson transpose sur l’île une économie rudimentaire qui à la fois rappelle et innocente le capitalisme naissant en Angleterre.
 
La nature, le travail, la solitude : trois thèmes à travers lesquels le capitalisme naissant se trouve transposé dans une économie qui définit l’homo œconomicus hors de l’histoire, dans un rapport à lui-même et à la nature, médiatisé par son seul travail. Cette première lecture économique du roman, qui naturalise le rapport de chacun à l’économie, est toutefois étroitement imbriquée à des thèmes historiques et sociaux puisque l’éloge de la solitude peut aussi être lu comme l’expression d’une situation historique particulière, celle de la bourgeoisie émergente dont Robinson est le héros. On trouve alors deux récits dans ce roman, ou le récit de deux conceptions de l’économie : le récit d’une économie hors de l’histoire, qui dirait la vérité de tous les agents économiques dans toutes les sociétés ; ou bien, en même temps, le récit d’un moment du développement économique de l’humanité : le capitalisme et l’émergence de la bourgeoisie.
 
Il faut enfin convoquer Marthe Robert qui, à partir du « roman familial des névrosés » exposé par Freud, propose une interprétation en partie économique, mais à travers des caractéristiques différentes de celles que l’on vient d’évoquer. Dans ce roman familial, l’enfant, lorsqu’il perçoit que la position sociale de ses parents n’est pas celle qu’il avait rêvée, élabore un récit de ses origines plus satisfaisant. Freud identifie alors deux récits : celui de l’enfant trouvé, qui, selon Marthe Robert, est incarné dans la littérature romanesque par Don Quichotte ; celui du bâtard, acharnéà faire son chemin, incarné par Robinson. Plus précisément, Robinson serait le récit du passage du roman de l’enfant trouvéà celui du bâtard : Robinson, dépité de la médiocrité de la position paternelle, se débarrasse de ses parents en fuyant. Cette fuite est un parricide dont le naufrage est le châtiment. Il est encore là dans le mythe de l’enfant trouvé. Mais le naufrage est aussi un baptême qui lui permet de commencer une nouvelle vie où il reconquiert laborieusement une place et un pouvoir dans la société : là est le récit du bâtard.
 
Cette interprétation est économique d’abord par le rôle qu’y tient le travail : c’est par le travail que Robinson substitue le mythe de l’enfant trouvéà celui du bâtard. Mais elle l’est aussi par le parallèle qu’établit Marthe Robert entre le désir de l’enfant d’échapper à des origines qui manquent de gloire et le fait que la civilisation bourgeoise, société de classes et non de castes, est précisément celle où l’on peut passer d’une classe à l’autre. Politiquement et économiquement, c’est la bourgeoisie qui permet l’expression et la réalisation de ce désir enfantin d’échapper à la condition de naissance. Robinson incarne alors un désir – désir d’échapper à sa condition d’origine – qui peut exister hors de la bourgeoisie, mais qui trouve dans la société bourgeoise les conditions idéologiques de sa légitimité et les conditions politiques de son accomplissement :
 
« Robinson Crusoé () ne peut être écrit que dans une société en mouvement, où lhomme sans naissance ni qualité a quelque espoir de s’élever par ses propres moyens, quitte à lutter durement contre les survivances qui lempêchent de monter. () Cest le génie de Daniel Defoe davoir pressenti combien le genre romanesque tient par essence aux idéologies de la libre entreprise » (Robert : 140).
 
On retrouve ici encore l’articulation entre un désir défini hors de l’histoire, concevable dans toute société, et la réalisation possible de ce désir dans des conditions historiques particulières. Mais qu’il s’agisse du désir ou de sa réalisation, le travail dans l’interprétation de Marthe Robert n’est pas ce qui lie l’agent économique à la nature, ce qui permet d’avoir un rapport aux choses qui ne serait pas perverti par autrui. Il est immédiatement un rapport social, le moyen de résoudre des rivalités de position, de s’élever dans une hiérarchie sociale. C’est l’idéologie officielle du capitalisme naissant : tout homme peut changer sa vie par son travail. Cette idéologie est fondée sur la dénégation de ce qui anime l’individu, et qui n’est pas seulement le désir de bien-être de celui que l’on nommera bientôt homo œconomicus, mais un désir de gloire et de pouvoir social.
 
On trouve donc là des conceptions de l’économie très variées. C’est pourquoi il est assez insuffisant de présenter Robinson comme un homo œconomicus, car il présente un mélange de traits qui renvoient à plusieurs types d’agents économiques : d’abord marchand soucieux d’enrichissement, bourgeois inquiet de sa position sociale, capitaliste dans son comportement accumulateur, il devient sur l’île l’agent désireux d’accroître seulement son bien-être. Or tous ces personnages ne définissent pas un homo œconomicus qui exprimerait toutes ces dispositions ou ces aspirations. Il ne suffit pas que ces dispositions relèvent toutes de l’économie pour qu’elles définissent un agent économique. Au contraire, l’homo œconomicus s’est construit en économie comme un type d’agent bien particulier, opposéà d’autres types d’agents économiques. Et Robinson incarne tout à tour mais aussi parfois simultanément ces divers types d’agents qui se contredisent.
 
Cette capacité du personnage à incarner des types d’agents contradictoires lui vient en partie de ce que le séjour sur l’île est une expérience qui le transforme. Cette transformation s’observe en particulier dans son attitude à l’égard de l’argent. Mais au-delà du récit d’une transformation, il reste une confusion et l’on ignore jusqu’où va cette transformation. Certains éléments démentent son ampleur ou, au moins, expriment la permanence des traits anciens du personnage sous les bouleversements que produit la réclusion insulaire. C’est pourquoi, même si Robinson est défini en grande partie par l’économie, il n’est pas certain qu’il soit un personnage économique bien défini. C’est là qu’est, pour l’économiste, son intérêt.
 
II.Lexpérience de l’île déserte et la fabrication dun homo œconomicus
Comment l’expérience insulaire construit-elle Robinson comme ce que l’on désigne en économie comme l’homo œconomicus ? A travers la transformation de l’attitude du personnage à l’égard de ces deux objets économiques que sont l’argent et le travail.
 
1. Argent et désir denrichissement
L’expérience insulaire produit une mutation du comportement du personnage à l’égard de l’argent, qui passe d’un comportement de marchand désireux d’enrichissement rapide à un comportement d’homo œconomicus soucieux seulement de son bien-être et pour qui l’argent ne signifie rien parce qu’il est sans utilité intrinsèque.
Parmi les éléments qui soulignent cette transformation, il faut signaler d’abord ceux qui indiquent que le Robinson d’avant le naufrage désire s’enrichir (ainsi les mises en garde de son père contre un trop prompt désir d’enrichissement, la vente de son serviteur et compagnon d’infortune, qui l’a pourtant aidéà fuir l’esclavage et lui est resté fidèle) et ceux qui expriment sa transformation après le naufrage, où il éprouve l’inutilité de l’argent. Ainsi s’écrie-t-il en trouvant de l’or et de l’argent sur l’épave de son bateau : « O drogue ! à quoi es-tu bonne ? Tu ne vaux pas la peine que je me baisse pour te prendre ! » (Defoe, 67) ; la scène se répète lorsqu’il trouve de l’or sur une autre épave. Ce sont aussi ses regrets d’avoir vendu son serviteur, regrets non pas moraux mais intéressés et matériels, car il songe combien il lui aurait été bien utile pour l’aider à exploiter l’île, alors que l’argent ne lui sert à rien. En somme, le Robinson d’avant le naufrage veut faire fortune ; celui de l’île ne s’intéresse plus qu’à son bien-être, à sa production, et maudit le désir d’enrichissement qui fut la cause de son voyage et donc de son naufrage. Du point de vue économique, cette transformation est celle d’un désir d’enrichissement monétaire en désir de bien-être.
 
Or c’est une caractéristique de l’économie politique, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, d’affirmer l’absence d’utilité intrinsèque de l’argent, le fait que jamais l’argent n’est désiré pour lui-même, qu’on ne le demande ‘que pour s’en débarrasser’, qu’il n’est qu’un intermédiaire dû aux difficultés du troc. C’est par ce discours sur l’argent que l’économie politique qui se construit au XVIIIe siècle rompt avec les idées économiques développées par le mercantilisme, qui au contraire identifie richesse et monnaie et fait de la recherche de l’argent un objectif essentiel de politique économique. C’est aussi à travers ce discours sur l’inutilité intrinsèque de l’argent que l’économie politique affirme son caractère inoffensif et en cela rompt avec l’idée aristotélicienne d’un danger possible dans l’économie lorsque la bonne économie fait place à la mauvaise chrématistique, au désir d’enrichissement illimité. Enfin, ce discours sur l’argent est ce qui permet de naturaliser l’économie en la séparant de la politique puisque l’argent est le fait du prince, et que l’économie politique, qui veut aller au-delà de l’apparence monétaire, s’occupe non d’argent mais de travail, qui est l’une des expériences humaines les mieux partagées[2].
 
De ce point de vue, le Robinson d’avant le naufrage incarnerait la conception mercantiliste de l’économie, qui veut que, pour l’individu comme pour le pays, s’enrichir équivaut à accumuler des métaux précieux ; celui d’après le naufrage, transformé par l’expérience insulaire, annoncerait l’agent des physiocrates, des classiques et même, au-delà, de la théorie néo-classique de la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours.
 
L’opposition entre ces deux Robinsons n’est pourtant pas si tranchée. D’abord parce qu’il n’est pas certain que le Robinson d’avant l’île incarne sans ambiguïté le marchand désireux de s’enrichir : c’est son père qui lui attribue le désir de faire fortune alors que lui parle surtout de son goût pour les voyages : « il voulait me faire avocat ; mais mon seul désir était d’aller sur mer » (Defoe, 11). Ensuite, parce que le mépris de l’argent qu’il professe sur l’île ne suffit pas à le dissuader de le conserver et de ne pas l’oublier lorsqu’il pourra quitter. Ce mépris affiché de l’argent ne va pas si loin qu’il le refuse complètement. Ainsi, trouvant sur l’épave du bateau qu’il visite à la fin de son séjour diverses marchandises, il en fait l’inventaire détaillé : rhum, confitures, chemises, mouchoirs, cravates, et donc or et argent, dont il détaille la forme : « Trois grands sacs de pièces de huit, qui contenaient environ onze cent pièces en tout (…) six doublons d’or enveloppés dans un papier, et quelques petites barres ou lingots d’or qui, je le suppose, pesaient à peu près une livre » (209). La précision de la description semble démentir l’affirmation qui suit : « Pour l’argent, je n’en avais que faire : il était pour moi comme de la boue sous mes pieds ». Robinson est en réalité si peu indifférent à cet argent qu’il en trouve davantage –« je tirai du second coffre environ cinquante pièces de huit en réaux, mais point d’or »– le conserve –« Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l’y serrai comme le premier que j’avais sauvé de notre bâtiment »– et regrette de n’en pouvoir récupérer davantage : « Ce fut vraiment grand dommage que l’autre partie du navire n’eût pas été accessible, je suis certain que j’aurais pu en tirer de l’argent de quoi charger plusieurs fois ma pirogue ; argent qui, si je fusse jamais parvenu à m’échapper et à m’enfuir en Angleterre, aurait pu rester en sûreté dans ma caverne jusqu’à ce que je revinsse le chercher » (209).
 
Car Robinson sait bien que l’inutilité de l’argent ne vaut que sur l’île, qui pour cela lui apparaît à la fois comme prison et refuge. L’enfermement contraint certes dépouille l’argent de toute utilité et permet ainsi d’échapper à la corruption de l’argent. Mais Robinson ni le lecteur n’oublient jamais ni que cet argent, hors de l’île, retrouverait toute sa valeur, ni qu’il souhaite lui-même échapper à l’île. L’ambivalence de ses désirs apparaît alors dans l’opposition entre le sentiment d’être prisonnier sur l’île : « bien que je fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison pour moi » (109), et la conscience que cet emprisonnement le protège : « Je commençai à sentir profondément combien la vie que je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus heureuse que la maudite et détestable vie que j’avais faite durant toute la portion écoulée de mes jours » (126).
 
L’attitude à l’égard de l’argent fait donc cohabiter dans le personnage au moins deux aspirations économiques opposées, à la fois dans le comportement, mais aussi dans la conception de l’économie qui sous-tend ces comportements : le désir d’une richesse monétaire, opposé au désir d’une richesse réelle, faite de choses utiles. Si toute l’économie politique, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, est bâtie sur l’idée d’une richesse composée de choses utiles et non de monnaie, l’ambivalence de Robinson, qui éprouve pourtant l’inutilité de l’argent dans sa réclusion, dit la permanence d’une conception plus mercantiliste de la richesse.
 
Sans être identique à l’argent, l’un des traits de Robinson qui lui est lié est sa disposition à l’inventaire, à la comptabilisation et au calcul. Il dénombre ce qu’il retire des épaves comme ce qu’il fabrique. Il imagine avec fierté la surprise de qui visiterait sa grotte comme un magasin. Dans le même mouvement qui lui fait rejeter l’argent, il évalue en monnaie ce qu’il désire :
 
« Javais une petite somme de monnaie, environ trente-six livres sterling : hélas ! Cette triste vilenie restait là inutile ; je nen avais que faire et je pensais souvent en moi-même que jen donnerais volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac () ; voire même que je donnerais le tout pour six penny de semence de navet et de carotte dAngleterre ou (..) pour une bouteille dencre » (145).
 
Lorsqu’il ne calcule pas, comme dans la construction d’une pirogue qui, lui ayant coûté« un travail infini », « une peine indicible », est inutile car trop lourde pour qu’il puisse la transporter jusqu’au rivage, il s’en repend : « Je compris alors quelle folie c’était d’entreprendre un ouvrage avant d’en avoir calculé les frais et d’avoir bien jugé si nos propres forces pourraient le mener à bonne fin » (143).
 
White, dans l’article du New Palgrave consacréà« Robinson Crusoé» juge que le personnage du roman de Defoe, à la différence de l’homo œconomicus des marginalistes, calcule mal. Cela n’est pas si sûr mais ce qui apparaît nettement et importe n’est pas tant que Robinson sache bien calculer mais qu’il s’en soucie, qu’il témoigne d’un intérêt pour ces questions, qu’elles ne soient pas passées sous silence.
 
2. Travail, subsistance et suffisance
Le second élément qui fait de Robinson un homo œconomicus est son rapport aux besoins et au travail, la manière dont il s’inquiète de sa subsistance. Marthe Robert fait remarquer qu’aucun des héros qui l’on précédé, Ulysse ou Don Quichotte, ne s’en soucie de cette manière. Ils se nourrissent certes mais sans travailler comme des hommes ordinaires pour assurer leur subsistance. Ils la conquièrent plutôt dans des combats glorieux. Robinson au contraire se soucie des moyens d’obtenir sa subsistance sans être héroïque, comptant non sur son courage, mais sur son industrie et sur les outils et marchandises récupérés de l’épave : « Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais avoir », dit-il dès le lendemain de son arrivée sur l’île ;« la nécessitééveilla mon industrie » (57). Nul combat glorieux pour assurer sa subsistance. Chacun peut s’identifier à ce héros bien peu héroïque.
Or il est d’autant moins héroïque que, très vite, sa survie même n’est plus en jeu. Car il parvient à extraire du navire échoué près du rivage des outils et des matières grâce auxquels il comprend que sa subsistance n’est pas une menace :
 
« Je compris de nouveau combien j’étais largement pourvu pour ma subsistance. () Quel eût été mon sort, sil eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie, et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y suppléer! () J’étais à peu près assuré davoir tant que jexisterais une vie exempte du besoin (73).
 
De ce moment, Robinson ne craint jamais de manquer du nécessaire et s’en réjouit régulièrement : dans le « compte très fidèle de [ses] jouissances en regard des misères qu’[il] souffr[e] », il oppose au malheur de sa solitude : « je suis retranché du nombre des hommes ; je suis un solitaire, un banni de la société humaine », le bonheur de ne manquer de rien pour sa subsistance : « Je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile qui ne produise pas de subsistance » (76).
La subsistance assurée, la nécessité fait place au bien-être. Son travail ne s’exerce pas en vue de la subsistance, qu’importe. Il sera destiné au bien-être. Le personnage se réjouit qu’il n’y ait pas de combats à mener, de bêtes féroces à dompter. Ses exploits ne sont que des travaux très ordinaires, qui supposent un temps long, monotone et fastidieux, alors que les héros antérieurs mènent des combats glorieux, ou utilisent des ruses subtiles, dont les résultats sont immédiats. On peut suivre Marthe Robert lorsqu’elle fait remarquer combien Robinson
 
« brise les conventions de lUtopia purement théorique, où la vie se maintient miraculeusement elle-même sans soulever de problèmes concrets. Pour la première fois dans la littérature romanesque, la réalité ne peut plus être vaincue à la seule force du désir, il y faut des outils, des calculs, toute lexpérience et la patience de louvrier. Jusque là le roman est un genre notoirement désœuvré (), l’étiquette veut quon ny travaille jamais. Robinson met fin à cette oisiveté obligée (). Avec lui, le travail, la peine, le besoin, sinstallent au cœur même de lutopie, il ne sagit plus de nier le monde empirique pour se venger ou de se consoler de son aridité décevante, mais bien de le transformer à tout instant en un vaste atelier où lesprit et les mains sont également actifs » (141).
 
III.Robinson, anti-homo oeconomicus : le statut du travail
 
1.Larbitrage entre consommation et loisir
Cette disposition à travailler pour satisfaire des besoins ou améliorer le bien-être exprime sans ambiguïté le comportement de l’homme ordinaire qu’est l’homo oeconomicus, qui use des ressources rares que sont les ressources naturelles et le temps de travail pour satisfaire des besoins, ou des désirs, possiblement infinis. Il semble illustrer de manière évidente l’arbitrage entre consommation et loisir, entre l’utilité procurée par les biens et la désutilité entraînée par le travail, pour reprendre les termes de la microéconomie. Et l’on comprend pourquoi les économistes marginalistes de la fin du XIXe siècle se sont emparés du personnage de Defoe pour en faire la preuve de la justesse de leurs analyses : Robinson, plus encore qu’il n’exprime les aspirations du bourgeois à s’élever dans une hiérarchie sociale, annonce l’homo œconomicus calculateur, agent atemporel vivant dans un rapport à lui-même et détaché des contingences historiques.
 
Pourtant, les conditions mêmes dans lesquelles l’arbitrage entre loisir et consommation se pose à Robinson sont en deux points au moins très différentes de celles de l’agent maximisateur de son utilité que met en scène la théorie économique. La première de ces différences provient de sa relation aux besoins, la seconde de son rapport au travail.
 
2.La modération des besoins
Commençons par dire que l’homo œconomicus est défini par le désir de consommer toujours davantage : c’est une constante de la pensée économique depuis le XVIIIe siècle, de manière plus ou moins explicite, plus ou moins tranchée, que de supposer une rareté des ressources relativement aux besoins. Du « désir d’améliorer notre condition, désir qui, quoique généralement calme et sans passion, naît avec nous au monde, et ne nous lâche plus jusqu’à la tombe »évoqué par Smith dans la Richesse des Nations (429) à l’hypothèse de non-satiété de la théorie contemporaine de l’équilibre général[3], l’agent toujours fait face à des désirs qui excèdent ses ressources et il n’est jamais mis en avant en théorie économique une abondance des moyens relativement aux besoins. Or si Rousseau au XVIIIe siècle, s’opposant à l’économie politique naissante et promouvant une modération des besoins, donne Robinson en exemple à Emile (Rousseau, 455), c’est que l’économie de Robinson sur l’île se caractérise par une grande modération des besoins. Cette modération qui ne vient pas de ce que Robinson serait raisonnable, comme précisément il s’agit d’éduquer Emile. Elle provient de sa situation d’homme privé de la socialisation, dont les besoins sont en conséquence extrêmement limités.
 
C’est donc l’île qui impose à Robinson la modération des besoins qui ravit Rousseau et fait de Robinson, en ce sens, un anti-homo œconomicus. Car cette modération altère sensiblement le problème économique qu’il doit résoudre, relativement à celui de l’homo œconomicus décrit par les économistes. Il ne lui faut produire que ce qui suffit à la consommation, et celle-ci ne peut pas être infinie :
 
« Laccroissement de mes récoltes me nécessita à agrandir ma grange. () je reconnus que quarante boisseaux dorge et de riz étaient plus que je nen pouvais consommer dans un an. Je me déterminai donc à semer chaque année juste la même quantité que la dernière fois, dans lespérance quelle pourrait largement me pourvoir de pain » (139).
 
Seule l’arrivée de Vendredi autorisera une expansion de l’exploitation, mesurée par ce qui lui sera nécessaire : « Je commençai alors à réfléchir qu’ayant deux bouches à nourrir plutôt qu’une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer une plus grande quantité de grain que de coutume » (228).
 
Le personnage lui-même exprime ce qui distingue l’île déserte de l’économie anglaise qu’il a quittée :
 
« J’étais éloigné de la perversité du monde : je navais ni concupiscence de la chair, ni concupiscence des yeux, ni faste de la vie. Je ne convoitais rien car javais alors tout ce dont j’étais capable de jouir. (..) Je navais point de rivaux, je navais point de compétiteur, personne qui disputât avec moi le commandement et la souveraineté. Jaurais pu récolter du blé de quoi charger des navires ; mais nen ayant que faire, je nen semais que suivant mon besoin (). Ce dont je pouvais faire usage était seul précieux pour moi. Javais de quoi manger et de quoi subvenir à mes besoins, que mimportait tout le reste ! () Si javais semé plus de blé quil ne convenait pour mon usage, il se serait gâté (). En un mot la nature et lexpérience mapprirent, après mûre réflexion, que toutes les bonnes choses de lunivers ne sont bonnes pour nous que suivant lusage que nous en faisons, et quon nen jouit quautant quon sen sert ou quon les amasse pour les donner aux autres, et pas plus. () Je possédais infiniment plus quil ne m’était loisible de dépenser. Je navais rien à désirer, conclut-il, si ce nest quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant mauraient été dune grande utilité » (144-5).
 
Cette modération des besoins imposée par la solitude fait de Robinson un agent économique dont le problème est moins celui de la rareté des ressources que celui de la permanence des désirs : « ses besoins satisfaits, le désir de société le tenaillait tout autant et il lui semblait qu’il était le moins nécessiteux quand tout lui manquait » (cité par Barthes, 55), écrit Defoe.
 
Alors qu’aujourd’hui Robinson est le nom donnéà l’agent de l’analyse néo-classique dont les désirs sont donnés par la nature, antérieurement à toute socialisation, celle-ci étant soumise à un objectif de satisfaction de ces désirs, le roman soulève au contraire comme un problème les désirs et les besoins d’un homme livréà la solitude. Robinson ne survit que par un semblant de vie sociale : il écrit un journal, prie Dieu, apprivoise un perroquet pour pouvoir parler, ne vit que dans l’espoir d’un retour à la vie sociale. S’il intéresse les économistes puisqu’ils en reprennent la figure, cet intérêt est très superficiel : l’économie retient moins le personnage et la difficulté qu’il rencontre à exister hors de la société des hommes que le cadre dans lequel il est artificiellement placé. Alors que le Robinson de Defoe, et tout particulièrement avant sa rencontre avec Vendredi, se heurte moins à la question de l’utilisation efficace de la nature pour satisfaire ses besoins qu’au regret de la société des hommes.
 
3.Le rapport du travail et au temps de travail
La seconde différence majeure entre le Robinson de Defoe et l’homo œconomicus est son rapport au travail : alors que l’homo oœconomicus veut limiter autant que possible le temps de travail, Robinson, qui dispose d’un temps infini, ne cherche pas à ménager sa peine. Son temps sur l’île est entièrement occupé par le travail et ce temps long du travail s’oppose à la rapidité d’un enrichissement dans le commerce. Il rappelle souvent que, pour produire le moindre objet, son travail est « infini », sa peine « indicible ». Lorsqu’il fabrique des meubles, sans lesquels, dit-il, « je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j’avais en ce monde », il lui faut « un temps très long » et c’est n’est pas « sans une peine infinie » : « ces travaux témoignent que je n’étais pas oisif et que je n’épargnais pas mes peines pour accomplir tout ce qui me semblait nécessaire à mon bien-être » (69).
 
De même lorsqu’il parvient à produire son pain, il ne cache pas la lenteur et la difficulté de l’affaire. Il énumère les outils qui lui manquent, charrue, bêche, pelle, en fabrique mais de très imparfaits et qui s’usent vite, et décrit minutieusement les travaux de semence, récolte, conservation du blé.
 
« Résignéà tout, je travaillais avec patience, et linsuccès ne me rebutait point () Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être et de consolation. Ce manque dinstruments, je le répète, me rendait toute opération lente et pénible, mais il ny avait à cela point de remède » (34).
 
S’il travaille autant, c’est bien sûr comme l’homo œconomicus pour accroître son bien-être. Mais cette raison n’est ni unique ni même première. Il faut remarquer d’abord qu’il éprouve un plaisir de la contemplation du travail effectué autant qu’un plaisir de la consommation. Ainsi imagine-t-il un visiteur découvrant sa grotte : « Si quelqu’un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait semblé un entrepôt général d’objets de nécessité. J’avais ainsi toutes sortes de choses si bien à ma main, que j’éprouvais un vrai plaisir à voir le bel ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d’une si grande provision » (80). Ce plaisir de la contemplation se double d’un plaisir de la possession : « ma maison de campagne, ma tonnelle, ma tente, mon bétail » (168).
 
Mais surtout, le travail même est aussi pour Robinson un plaisir, une source de satisfaction. Il exprime l’émerveillement qu’il éprouve à accéder, à force de persévérance, à tous les métiers, alors qu’il n’est qu’un homme ordinaire sans talent particulier. Alors qu’il a abordé l’île le 30 septembre 1659, il écrit dans son journal, à propos du 4 novembre de la même année : « Tout mon temps de travail de ce jour là fut employéà me faire une table ; car je n’étais alors qu’un triste ouvrier ; mais bientôt après le temps et la nécessité firent de moi un parfait artisan, comme ils l’auraient fait je pense, de tout autre » (83). Lorsqu’il parvient à produire son pain, il s’émerveille d’accomplir seul ce qui l’est d’ordinaire à travers une division du travail très poussée : « C’est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon pain. N’est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes réfléchissent, l’énorme multitude d’objets nécessaires pour entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever ‘une parcelle de pain’» (133).
 
On peut remarquer avec Ian Watt que cet émerveillement, partagé par Rousseau qui veut à son tour le transmettre àÉmile, n’est une surprise que pour l’individu inséré dans une division du travail très poussée. Robinson exprimerait alors la nostalgie d’une autosuffisance qui n’a peut-être jamais été, mais qui, avec le développement de la société marchande et capitaliste, n’est plus à un point extrême. Cette nostalgie est anti-économique, au sens où, au contraire, l’économie est du côté de la division du travail parce qu’elle accroît la productivité.
 
Une telle relation au travail inscrit Robinson dans une utopie paradoxale. Utopie car Robinson sur l’île est heureux. Ce bonheur lui vient d’un rapport heureux au travail. Paradoxale, parce que l’utopie généralement exclut ou au moins limite le temps du travail. L’utopie de la science économique serait de réduire le temps consacré au travail tout en jouissant de la consommation possiblement infinie. Alors que l’utopie de Robinson, à laquelle est sensible Rousseau, est celle du goût non d’une consommation mais d’un travail infini.
 
Car non seulement les ressources naturelles ne sont pas rares sur l’île, mais le temps de travail l’est encore moins et Robinson ne cherche pas à le réduire : « Quel besoin aurais-je eu de m’inquiéter de la lenteur de n’importe quel travail ; je sentais tout le temps que j’avais devant moi, et que cet ouvrage une fois achevé je n’aurais aucune autre occupation, au moins que je pusse prévoir, si ce n’est de rôder dans l’île pour chercher ma nourriture » (76). De même, doit-il, lorsqu’il produit ses meubles, couper un arbre entier pour n’en tirer qu’une planche : « Non plus qu’à la prodigieuse somme de temps de travail que j’y dépensais, il n’y avait d’autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l’employasse d’une manière ou d’une autre » (p.80).
 
Robinson ici est bien éloigné de la figure de l’agent économique rationnel : plus qu’un homo œconomicus affrontant la rareté de la nature et désirant économiser son travail et sa peine, il est semblable à deux agents économiques ou, précisément, post-économiques.
 
Semblable d’abord à la figure du travailleur non aliéné qu’évoque Marx dans les Manuscrits de 1844, en distinguant l’homme de l’animal par « l’activité vitale consciente » qu’il exerce dans le travail. Car lorsque « l’animal construit son nid, son habitation, tels l’abeille, le castor, la fourmi, il ne produit que sous l’empire du besoin physique immédiat, alors que l’homme produit alors même qu’il est libéré du besoin physique et ne produit même vraiment que lorsqu’il en est libéré » (Manuscrits, 63-64).
 
C’est pour Marx « en façonnant le monde des objets que l’homme commence à s’affirmer comme un être générique » (65) et l’éloge du travail sous-tend et explique la place de l’aliénation du travail : si la production des objets du monde n’était pas ce par quoi l’homme accède à lui-même et à autrui, l’aliénation du travail, la dépossession du travailleur, n’entraîneraient pas « la vie aliénée, l’homme aliéné » qui caractérise la condition du travailleur dans le capitalisme (67). La Critique du programme de Gotha expose aussi que la phase supérieure de la société communiste sera atteinte lorsque le travail sera devenu « non seulement le moyen de vivre, mais encore le premier besoin de la vie » (1420). Le travail exercé non en vue de la satisfaction des besoins mais comme l’expression de l’humanité de chacun, c’est précisément ce que vit Robinson, sans que ce travail cesse pour autant d’être travail et se conçoive en pur loisir. Le travail lorsqu’il devient le premier des besoins reste vécu dans la peine, la difficulté, et dans l’attente d’un résultat[4].
 
On pense aussi à l’agent économique évoqué par Keynes dans les « Perspectives économiques pour nos petits enfants », agent affranchi des nécessités de la subsistance. Dans ce texte écrit en 1930, Keynes annonce que le problème économique de l’humanité, qu’il définit par la lutte pour la subsistance, disparaîtra bientôt, et qu’ainsi, « pour la première fois depuis sa création, l’homme fera face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté attachée aux contraintes économiques ? Comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ? » (136).
 
Cette situation, prédit Keynes, sera d’autant plus difficile à résoudre, que l’homme, contraint depuis le début de l’humanitéà employer son temps pour satisfaire ses besoins, se trouvera dépourvu de cette justification à son activité.
 
Conclusion
Il est paradoxal sans doute que le héros de Defoe, supposé témoigner des débuts du capitalisme en Europe, repris de manière récurrente par les économistes comme illustration de l’analyse du comportement de l’agent devant la nature avaricieuse, que ce personnage donc identifiéà l’homo œconomicus représente un agent semblable à celui qu’imaginent Marx ou Keynes pour les temps futurs de l’humanité, au-delà du développement des forces productives du capitalisme, « dans le giron de l’abondance économique » (Keynes, 136). Le Robinson de Defoe, s’il est indéniablement un personnage envahi par les questions économiques, diffère pourtant essentiellement de celui qu’imaginent les économistes. Son comportement relatif au travail et au désir témoigne de ce que le problème économique qu’il affronte, plus que celui d’une nature avaricieuse devant des besoins infinis, concerne la construction, ou plutôt la permanence, d’un désir de vivre. Mais que Robinson incarne un agent affranchi des nécessités de la subsistance, que le problème économique qui le définit soit moins celui de la rareté que celui de l’usage du temps et des ressources, ne signifie pas que l’économie disparaisse. Elle demeure d’abord par le travail, entendu au sens de Marx comme premier des besoins humains ; mais aussi par le rattachement du désir de vivre aux actes matériels visant à l’entretien de la vie et à la construction d’un monde d’objets. La littérature ici exprime, dans un langage qui n’est pas celui de l’explication mais celui du constat incrédule devant ce qui se dérobe à l’argumentation scientifique, combien l’économie, dans son acception la plus large, façonne nos vies d’individus modernes.
 
 ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
Bibliographie
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A. Smith, Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations, Paris, Garnier-Flammarion, 1991.
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I. Watt, The Rise of the Novel, Studies in Defoe, Richardson and Fielding, London, Chatto and Windus, 1957.
I. Watt, Myths of Modern Individualism. Faust, Don Quixote, Don Juan, Robinson Crusoe, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
 


[1]Une étude détaillée de ces interprétations est proposée par Jean-Paul Engélibert.
 
[2]Voir Benetti et Cartelier, et le chapitre sur Smith de l’ouvrage de Berthoud.
 
[3]Le commentaire de l’hypothèse de non satiété dans l’article du New Palgrave consacré au modèle d’équilibre général est révélateur : « The nonsatiation hypothesis seems entirely in accordance with human nature ». (Geneakoplos).
 
[4]Voir le chapitre sur Marx de l’ouvrage de Berthoud.
 



De la formation de l’homme économique au dépassement de l’économique par l’Homme : l’Histoire de Gil Blas de Santillane et La vocation théâtrale de Wilhelm Meister

 
Littérature et économie. Entre psychomachie et joint-venture
Lors d’un entretien avec son gendre Werner, alors que les deux amis discutent des erreurs de leur première jeunesse, Wilhelm Meister en vient à parler des essais littéraires qu’il entreprit alors. Il se souvient, entre autres, d’un poème dans lequel il faisait se rencontrer Littérature et Économie :
 
Je me rappelle encore un poème […] où la muse de la poésie tragique et une autre femme, qui personnifiait le commerce, se disputaient bravement ma noble personne. […] Avec quel soin minutieux n’avais-je pas décrit la vieille ménagère, avec ses jupes troussées, sa clef au côté, ses lunettes sur le nez, toujours inquiète, grondeuse et parcimonieuse, mesquine et tracassière. Sous quelles sombres couleurs je présentais la condition de celui qui, courbé sous sa férule, doit gagner un servile salaire à la sueur de son front ! / Que les allures de sa rivale étaient différentes ! Quelle apparition pour le cœur affligé ! Si belle et imposante ! A son aspect, à ses manières, on reconnaissait en elle une fille de la liberté. Le sentiment de son mérite lui donnait une dignité dépourvue d’orgueil ; ses vêtements lui seyaient ; ils drapaient ses membres sans les entraver ; et les plis innombrables de l’étoffe multipliaient, comme un centuple écho, les beaux mouvements de la déesse. Quel contraste ! (Goethe, Vocation, 156/157)
 
L’ironie avec laquelle Wilhelm parle rétrospectivement de son poème allégorique montre assez clairement qu’aux yeux du jeune adulte, littérature et économie ne s’excluent pas de manière aussi catégorique qu’en était convaincu l’auteur enfantin du poème – et que le suggèrent les agents du champ littéraire qui, depuis le XIXe siècle au moins, ont tendance à attribuer le plus de prestige esthétique aux textes qui sont le moins compatibles avec tout ce qui a trait à l’économique. Alors que Wilhelm Meister nous laisse entrevoir la possibilité d’une réconciliation des deux dames, de nos jours, la tentative de rapprocher les deux domaines qu’elles représentent paraît toujours plutôt insolite : rien n’est en effet moins évident que la nature du lien entre littérature et économie que suggère la conjonction en apparence anodine qui se trouve placée entre l’un (littérature) et l’autre (économie). Cette difficulté renvoie à un problème de méthode d’ordre plus général : le problème de déterminer la relation entre un texte littéraire et son contexte non littéraire ou, autrement dit, la spécificité du savoir littéraire. Toute tentative de répondre à la question ou bien aux questions soulevée(s) par ce rapprochement – celui de littérature et économie – présuppose en outre de préciser ce qu’est ou ce que l’on veut entendre par l’économie ou peut-être mieux : par l’économique. Or, l’économique peut se manifester sous différents aspects que nous proposons de définir comme suit : il peut être décrit, premièrement, en vue du sujet d’une pratique économique, de sa position sociale et de la valeur morale et économique de son comportement (et on parlera alors de différents types de l’homme économique – le mendiant, le marchand, le financier – de son manque de fiabilité ou de son honorabilité, de sa prodigalité ou de son avarice, de sa pauvreté ou de sa richesse). L’économique peut être décrit, deuxièmement, en vue de la qualité, de la médialité ou de la localisation de la transaction qu’opère ce sujet (et on parlera alors d’échange, de don et de rendu, d’argent et de marché). Cette tentative de définir l’économique est, certes, d’emblée inspirée par un intérêt relevant de la théorie culturelle – un économiste nous dirait peut-être que l’économie est le domaine de la production, de la distribution et de la consommation des biens ou que toute action économique se fonde sur la gestion raisonnée de ressources rares. Joseph Vogl, germaniste et l’un des spécialistes de la question, nous propose une définition de l’économique qui va bien plus loin :
 
A l’intérieur de la philosophie de la morale se constitue une apologie des intérêts particuliers, qui spécule sur la purgation des désirs et sur la transformation automatique des comportements égoïstes en bien commun. L’économique désigne un espace dans lequel les hommes ont à faire les uns avec les autres avant d’apparaître comme des sujets juridiques ou des personnes morales. L’économique est le lieu privilégié de l’autodescription des sociétés, lieu où sont négociés les modes de fonctionnement de la communauté – c’est une sphère épistémologique intégrative, qui regroupe et homogénéise des connaissances disparates du domaine social et de la nature et qui, en dernière instance, vise à une saisie totale de l’homme, de ses communications et de ses interactions, ce qui implique la gestion intensive de l’espace, des modes de vie et des richesses (Vogl, Geschichte, Wissen, Ökonomie, 472).
 
A en croire Vogl, l’économique est donc toujours plus que la somme de ses parties (celles que nous avons essayé d’isoler ci-dessus) : L’économique – cette définition nous parait particulièrement utile – « est le lieu privilégié de l’autodescription des sociétés, lieu où sont négociés les modes de fonctionnement de la communauté. » Or, c’est justement dans cette perspective-là que l’économique s’avère aussi intéressant pour la littérature – de même que pour la théorie littéraire. Pour ce qui est de la relation entre littérature et économie, nous nous contenterons ici de proposer quelques éléments de réponse à la question – la question de savoir comment, en tant que littéraire, on peut tirer profit de l’analyse de cette mise en relation. Afin d’y voir plus clair, on s’aidera de la distinction heuristique entre le contenu et la forme : ainsi, dans un premier temps, on peut analyser la thématisation des aspects de l’économique que nous avons mentionnés ci-dessus, dans des textes que nous qualifierions aujourd’hui de « littéraires » ; dans un deuxième temps, on peut analyser les homologies structurelles entre la logique littéraire (ou bien la logique d’un genre précis) et la logique de l’économique. Si l’on revient à ce que dit Joseph Vogl – qui décrit l’économique comme un espace discursif dans lequel sont négociées de nouvelles « anthropotechniques » (pour reprendre le terme de Peter Sloterdijk) – on ne tardera pas cependant de voir qu’une perspective hiérarchisante, qui subordonne le texte littéraire à un fait économique qui le précèderait, ne saura pas répondre à la complexité de la problématique. La littérature doit être comprise plutôt comme une interface discursive qui participe de manière constitutive à la formation d’un savoir économique. La théorie littéraire s’inscrirait alors dans une poétologie du savoir économique. Celle-ci, écrit Vogl,
 
enregistre des modes de problématisation du savoir et, par là, les paramètres, les règles et les procédés qui gouvernent la distribution des fonctions discursives et qui rendent possible la constitution, la délimitation, la notation et la distribution d’un complexe discursif historique ; celui-ci, en dirigeant les représentations qui garantissent sa force performative, devient un système de référence attestant l’admissibilité et l’aptitude à la vérité des problématiques (Vogl, Geschichte, Wissen, Ökonomie, 475).
 
Une telle poétologie a donc pour but de décrire les modalités de la mise en discours – en l’occurrence : de la mise en discours « littéraire » – du savoir. Dans l’introduction à un recueil de textes portant sur « les frontières littéraires de l’économie », Yves Citton et Martial Poirson entreprennent, eux aussi, de définir la ou les relation(s) entre littérature et économie – et ils finissent par établir la typologie suivante : selon eux, le texte littéraire peut (1) représenter des faits qu’on peut, d’une manière ou d’une autre, qualifier d’« économiques », (2) se démarquer, de manière critique, de ces faits par les modalités de la représentation, (3) thématiser et problématiser les distinctions qui instituent l’économique, et (4) être décrit comme un objet lui-même inséré dans un contexte économique. Ce qui me semble particulièrement intéressant, c’est la précision qu’ils apportent à leur troisième point :
 
En travaillant à cartographier les zones de pertinence qui balisent les rapports entre les différents discours mis en scène, la plateforme littéraire constitue un lieu privilégié pour comprendre et gérer les frontières en constante reconfiguration qui se mettent en place entre ces discours, ainsi que les prétentions disciplinaires dont ils sont porteurs. C’est à ce niveau qu’apparaît le plus clairement l’intérêt des études littéraires portant sur les représentations de l’économie, puisqu’elles nous permettent de réfléchir aujourd’hui […] sur les façons dont ces frontières se sont mises en place depuis près de quatre siècles (Citton / Poirson, 19).
 
Ce programme ressemble à bien des égards à ce que nous propose de faire Joseph Vogl. Pour Citton et Poirson, eux aussi, la littérature figure comme un élément constitutif du savoir économique – mais, en raison de sa qualité d’interdiscours esthétiquement codé, il s’agit d’un élément bien particulier de ce savoir.
 
En prolongement de ces réflexions théoriques, je me propose de relire par la suite deux œuvres majeures de la littérature romanesque du XVIIIe siècle – à savoir l’Histoire de Gil Blas de Santillane d’Alain-René Lesage et La vocation théâtrale de Wilhelm Meister de Johann Wolfgang Goethe – afin de montrer dans quelle mesure ces deux romans contribuent à la formation d’un savoir littéraire de l’économique.
 
1. La formation de l’homme économique. Comment Gil Blas apprend à mieux gérer sa vie
Gil Blas, protagoniste et narrateur du roman d’Alain-René Lesage, se voit obligé de quitter son Oviédo natal à l’âge de 17 ans – et ceci pour des raisons d’ordre économique : son oncle, chargé de son éducation, l’envoie à l’université de Salamanque afin qu’il y suive une formation de précepteur qui est censée lui permettre de subvenir lui-même à ses besoins. Quand Gil Blas se met en route, il dispose, outre d’un savoir pratique de l’écriture et de la lecture ainsi que d’une connaissance rudimentaire du latin et du grec, d’un âne chétif et d’une somme d’argent assez considérable à ses yeux, qui se compose de ce que son oncle lui a donné et de ce que lui-même a volé à son bienfaiteur. Or il n’atteindra le but de son voyage que bien plus tard : à peine parti, il doit constater que les choses ne se passent pas comme prévu. Ainsi, dès le premier soir qu’il passe loin de son pays natal, Gil Blas perd une partie de son argent ; dans l’auberge où il compte rester pour la nuit, il fait la connaissance d’un cavalier appauvri qui ne cesse de le flatter et lui demande finalement, en contrepartie du panégyrique qu’il a fait du futur étudiant, de l’inviter à dîner – ce qui coûtera très cher à Gil Blas. Le capital symbolique si chèrement payé n’est cependant nullement couvert, de sorte que notre écolier candide ne pourra pas, pour l’instant, le reconvertir en argent comptant. Ce premier événement imprévu sera suivi de toute une série d’autres incidents : enlevé par des brigands, Gil Blas s’écartera de plus en plus du droit chemin – et deviendra le jouet d’une dynamique sociale qu’il n’est plus guère à même d’influencer. Il apprendra alors que dans la société dans laquelle il se retrouve, chacun ne cherche que son propre intérêt et que tromper l’autre est encore la meilleure stratégie afin d’imposer cet intérêt – autrement dit : que la conditio sine qua non de toute réussite économique est une compétence performative propre à produire toute sorte d’illusion. Or, ce qui se passe ici, d’un point de vue économico-critique, est une forme d’échange bien particulière : s’il est vrai que des objets de valeur changent de propriétaire, ces transactions ne reposent que très rarement sur un accord contractuel entre deux sujets juridiques – comme c’est le cas, par exemple, pour un achat ou une vente. D’ailleurs, tout ce qui peut devenir objet d’un échange peut représenter une valeur (c’est à dire, par exemple, les femmes : toute la communication amoureuse se fait ici selon un code économique). Bénéfice et perte sont donc unilatéraux dans la plupart des cas. Malgré cela, ni le bénéfice, ni la perte ne sont définitifs : celui qui gagne perdra ce qu’il a gagné, tout comme celui qui perd regagnera ce qu’il a perdu – à un moment ultérieur, à un endroit différent, et avec le concours d’autres acteurs. Car tout – solde créditeur et solde débiteur – est écrit là-haut, et grâce à l’intervention d’une main invisible, le bilan est, en fin de compte, toujours équilibré. En raison de la précarité des conditions de sa vie, Gil Blas est contraint de se comporter, lui aussi, en conformité avec cette logique. Bientôt, il portera à la perfection sa compétence performative : il trompe les autres en leur servant des mensonges, en feignant d’être autrui, en affectant une expertise professionnelle qu’il ne possède pas (ses propos, son identité, ses actions ne sont donc pas « couverts » par la réalité). Il parvient ainsi à maîtriser les usages du marché de l’illusion avec de plus en plus d’adresse et de succès. S’il se montre, lui aussi, parfaitement incapable d’empêcher que l’argent lui file constamment entre les doigts, il lui arrive tout aussi fréquemment et de manière tout à fait inespérée de récupérer les biens perdus auparavant. Tant que Gil Blas reste à l’intérieur de cette logique, il est, en effet, un picaro. Or le picaro est bien issu de la littérature espagnole de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle : il appartient donc à une société qui continue, du moins en grande partie, d’accepter la légitimation théologique de cette dynamique sociale. Mais si Gil Blas, tout comme le picaro, est toujours de bonne humeur, cela est dû moins au fait que lui aussi fait confiance en cette économie providentielle, qu’au fait que son auteur l’a muni d’une ironie qui l’empêche d’être sérieusement affecté par ses mésaventures. Dans la France du début du XVIIIe siècle, la providence ne se laisse plus mobiliser que sous réserve – s’annonce déjà, ici, le discrédit que jettera sur elle, plus tard, Jacques le Fataliste.
 
Il a été souvent dit que le roman de Lesage ne correspond qu’en partie au modèle du roman picaresque – parce que, par exemple, ses personnages ne s’émancipent pas, dans leur façon de parler, du langage écrit (classique) de leur auteur (cf. Etiemble), mais surtout parce que la logique de la narration change sensiblement dans les livres que Lesage, à partir de 1724, ajoute à la première partie du roman (cf. Wehle et Molino). Toujours est-il que l’économie narrative des six premiers livres du roman, publiés en 1715, correspond pour l’essentiel à la logique du roman picaresque : nous y rencontrons un protagoniste d’une origine sociale très humble qui nous raconte lui-même, rétrospectivement, le parcours qu’il a fait à travers l’Espagne en tant que valet aux nombreux maîtres – avec pour objectif de légitimer sa position actuelle face à un lecteur critique. Le choix de la première personne permet à l’auteur de mettre la responsabilité pour ce qui y est raconté entre les mains du sujet qui raconte – et l’accueil violent qui a été fait au roman de Lesage, à qui on reprochait de ne pas respecter la bienséance, montre assez la nécessité de cette précaution. La narration acquiert ainsi le statut précaire de ce que Hans Gert Rötzer appelle une « affirmation subversive » (Rötzer, 43), puisqu’il est difficile de décider s’il s’agit là de l’histoire orthodoxe d’un pénitent ou, bien au contraire, d’une critique hétérodoxe de l’ordre social sous le régime féodal. Car s’il est évident que le protagoniste agit mal, on peut en conclure soit qu’il faut qu’il agisse autrement, soit qu’il ne peut pas se comporter autrement et qu’il faut donc changer la société – une société qui astreint l’individu à résoudre, dans sa vie personnelle, des contradictions systémiques (cf. Urban). Il est tout à fait vrai, en l’occurrence, qu’ « il n’y a pas de vraie vie dans la vie fausse » (Adorno) – de sorte que le picaro se voit contraint de réaliser ses propres intérêts aux dépens des autres et donc de s’accommoder du tort qu’il fait ainsi à autrui. L’exemple le plus éclatant de cette attitude est peut-être le détachement ironique avec lequel Gil Blas nous parle de son activité comme médecin – qui consiste à soigner les malades en leur appliquant des saignées et de l’eau chaude jusqu’à ce qu’ils en meurent (Lesage, 137ss.).
 
Or, dans le roman de Lesage il ne s’agit pas seulement du récit de l’histoire de Gil Blas – il suffit de se rappeler, par exemple, les nombreux récits intercalés dans lesquels d’autres personnages racontent leur vie, eux aussi à la première personne. Aucune de ces histoires, pas plus que celle du protagoniste, ne nous donne pour autant à voir ce qui se passe à l’intérieur du sujet qui la raconte (comme pourrait s’y attendre un lecteur habitué aux formes modernes de l’écriture autobiographique ou pseudo-autobiographique). Qui plus est : outre qu’on ne sait rien de la vie intérieure du protagoniste – au point qu’on pourrait croire qu’il n’en a pas –, il ne dispose que de très peu de moyens qui lui permettraient de décider lui-même de sa vie et du mode de vie qui lui conviendrait. Il est le produit du – ou bien il est assujetti au – milieu social dans lequel il évolue et auquel il s’adapte grâce à une flexibilité peu commune – ceci avec d’autant plus de facilité qu’il ne dispose d’aucune personnalité qui lui permettrait de s’opposer aux dispositifs du pouvoir économique. (C’est pourquoi Alain Montandon parle à juste titre du picaro – et du Gil Blas picaresque – comme d’une « marionnette traversée par la société ».) L’histoire que Lesage raconte dans son roman n’est donc pas seulement le portrait que dresse le narrateur assagi du jeune homme qu’il était, mais nous donne à voir également – et peut-être avant tout – l’image de la société que celui-ci traverse en parcourant l’Espagne. De par son fonctionnement narratif, ce roman ressemble donc au Diable boiteux (1707), tandis que l’image de la société qu’il conçoit n’est pas sans rappeler celle qui avait choqué maint lecteur et spectateur de Turcaret (1709). Cette image – qui doit beaucoup aux moralistes de la fin du siècle précédant – est en effet peu flatteuse : elle nous montre une société entièrement économisée ainsi que les modes de comportement (ou « anthropotechniques ») à l’aide desquels des sujets placés à des endroits sociaux tout à fait différents cherchent à y trouver leur place. Dans ce contexte, Lesage met à l’épreuve différents aspects de l’économique. Il fait défiler devant les yeux du lecteur différents types de l’homme économique qui se distinguent entre eux par la qualité, la médialité et la localisation de leurs pratiques économiques : le vieux chanoine, gourmand et avare, qui mange finalement toute sa fortune pour n’en laisser pratiquement rien aux héritiers (dont Gil Blas espérait faire partie). L’aristocrate qui, après avoir vendu ses terres pour ne pas être obligé de travailler, engrange l’argent que lui a apporté la vente afin d’en user lentement et de mener une vie tout à son loisir (211s.). Le petit maître qui se dévoue corps et âme à l’excès, qui dépense de l’argent qu’il n’a pas, et qui tôt ou tard s’écroulera sous le poids de ses dettes pour finir dans la misère. Son gérant, de l’autre côté, qui s’imagine les combines les plus improbables afin de sauver la fortune de son maître (220ss.). Précepteurs et gouvernantes finalement qui, quand l’occasion s’y prête, font aussi fonction d’entremetteur (ou d’entremetteuse), et se consacrent non pas seulement à l’éducation des jeunes gens qu’on leur a confiés mais aussi, si l’on peut dire, à leur dé-formation morale par l’économie d’une communication amoureuse dont l’enjeu est, d’un côté, l’honneur de la femme et, de l’autre, le prestige érotique de l’homme (287ss.).
 
Nous ne pouvons pas ici aller plus en détail – au lieu de cela nous voudrions revenir aux dispositifs de pouvoir au moyen desquels se fait la production de la subjectivité. La société à laquelle se voit exposé le picaro se caractérise par une forme de gouvernementalité affectant tous les domaines sociaux par un pouvoir qui se manifeste sous forme de contraintes économiques et agit par là directement sur la vie du sujet. Ce pouvoir se situe en-deçà du politique car avant de pouvoir se positionner dans l’espace politique, c’est à dire dans l’espace public de la polis, le sujet devrait se libérer des dispositifs économiques qui l’obligent sans cesse à se soucier de sa survie. Le picaro, lui, n’y parviendra jamais – il reste réduit à la vie nue. La pauvreté fait du sujet picaresque l’incarnation même de ce que Giorgio Agamben appelle l’homo sacer (ce n’est pas par hasard que le premier des picaros littéraires, le Lazarillo de Tormes, en tant que petit Lazaro justement, est un mort vivant). Cette forme de gouvernementalité est légitimée par une théologie suggérant qu’une main invisible, intervenant de l’au-delà, mettrait en sorte que le bilan soit équilibré en fin de compte – et le roman picaresque reproduit cette logique de manière plus ou moins ironique. Alors que le picaro n’arrive pas à surmonter sa condition sociale, Gil Blas, lui, réussit à réaliser l’ascension sociale. Pour cela, il doit tout d’abord s’émanciper de l’économie providentielle – ou, si l’on veut, de la comptabilité divine. Il accomplit ce pas en entrant dans la maison des actrices à Madrid où il se fait « économe » (266ss.). Or, devenir économe signifie concrètement qu’il prend la comptabilité entres ses propres mains. S’il prétend que c’est grâce à sa lecture des écrits économiques d’Aristote qu’il est qualifié pour ce genre d’activité, il est clair qu’il s’agit là d’une supercherie de plus : le lecteur averti a du mal à comprendre dans quelle mesure Aristote, qui définit le travail comme l’ensemble des activités reproductives au service d’un maître, et donc exactement comme le genre d’activité auquel Gil Blas cherche à se soustraire, comment ce philosophe-là donc saurait lui servir d’exemple – d’autant plus que l’argent, qui est désormais le médium privilégié de Gil Blas, fait plutôt l’objet de son scepticisme. Si vraiment Gil Blas avait voulu se renseigner sur les exigences de son travail en tant qu’économe il aurait dû lire le Traité sur la comptabilité en partie double de Luca Paciola de 1494… Tout cela Gil Blas ne le sait pas – et s’il prétend le savoir il est clair qu’il ne ment qu’une fois de plus. Or, dans la logique économique qu’il commence ici à suivre, ce manque de savoir n’est pas du tout désavantageux. Ce n’est pas le savoir qui compte – c’est pour cela d’ailleurs aussi que Gil Blas ne mettra jamais les pieds dans l’université de Salamanque. Ce qui le qualifie à l’ascension sociale est sa compétence pratique, son savoir-faire – un talent particulier qui lui permet de remplir les fonctions les plus variées. Ainsi Nuñez, un des personnages du roman, lui dit : « En vérité, seigneur de Santillane, je vous admire. Vous êtes capable de remplir toute sorte d’emplois. Que de talents vous réunissez en vous ! Ou plutôt, pour me servir d’une expression de notre tripot, vous avez l’outil universel, c’est-à-dire, vous êtes propre à tout. » (660) Alain Montandon commente ce passage comme suit : « Cette capacité d’être propre à tout, qui aurait pu aussi être celle de propre à rien, fait de ce Protée un être universel auquel il manque la détermination. La tentation du théâtre répond à cette disponibilité à prendre toutes les rôles, à dissimuler, à copier, à être tous les possibles. » (153) Or, loin de le disqualifier, ce manque de détermination est exactement ce qui fait finalement de Gil Blas un homme économique : son talent consistant, justement, en ce qu’il est propre à tout (et pas à rien) – et donc « échangeable ». Ce n’est donc pas par hasard que le talent pourvoit le talentueux d’une fonction qui est comparable à celle de l’argent – « talent » ne signifiant pas seulement « don » mais aussi « argent » (le Petit Robert nous apprend à ce sujet qu’un talent est de « la monnaie de compte équivalent à un talent d’or ou d’argent »). Or, une des particularités de l’argent est sa capacité de réduire les différences, ce qui en fait un « médium de communication symboliquement généralisé » (« ein symbolisch generalisiertes Kommunikationsmedium »). Le talentueux Mr Blas se révèle ainsi un « homme flexible » (Sennett) qui ne dispose plus d’aucun savoir spécialisé, mais d’une compétence pratique qui le rend apte à exercer toute sorte d’activités.
 
Le potentiel émancipateur du roman de Lesage (qu’on trouve d’ailleurs aussi dans certains romans picaresques) consiste en ce que « le protagoniste, en tant que sujet qui se soucie de soi, se sert des expériences qu’il fait dans la vie quotidienne pour en apprendre » (Gumbrecht, 47) que la mise en rapport moralement illégitime entre pratiques théâtrales et pratiques économiques promet de promouvoir la réussite sociale. On peut montrer comment une nouvelle logique sociale, mettant en relation l’échange (Tausch) et la production d’illusion (Täuschung) et, par là, le marché et le spectacle, met en crise la promesse de l’oikonomia providentielle qui, elle, était fondée sur la conjonction de l’ordre féodal et de l’ordre divin (conjonction produite à l’aide, entre autres, des lettres d’indulgence). Ce changement fait que la main invisible qui gouvernait l’économie providentielle réapparaît dans l’imaginaire des traités de la morale et, finalement, des théories de l’économique – c’est cette même main invisible qui, après avoir été sécularisée (entre autres par la littérature satirique, dont fait partie le roman picaresque), permettra à Bernard Mandeville de penser que les vices privés seraient à la base des vertus publiques ; et elle se retrouve finalement chez Adam Smith qui en déduit l’idée simpliste à laquelle croient toujours, et en dépit de toutes les crises, les tenants du néolibéralisme. S’inscrit ainsi dans le roman de Lesage – et c’est cela qui en fait justement un hybride entre roman picaresque et roman de formation – ce que le germaniste Jochen Hörisch appelle « un changement du médium conducteur ontosémiologique » (« einen Wechsel des ontosemiologischen Leitmediums ») qui s’exprime par le passage de « dieu » (Gott) à l’ « argent » (Geld). Ce roman fait donc partie de l’histoire de la modélisation de l’homme économique, qui commence dans la deuxième moitié du XVIe siècle pour toucher à sa fin avec le récit de la vocation théâtrale d’un fils de marchand allemand.
 
2. Le dépassement de l’économique par l’Homme. La Vocation théâtrale de Wilhelm Meister
La vocation théâtrale de Wilhelm Meister est le premier des romans que Goethe dédia à la formation et à l’activité d’un jeune homme que son nom désigne d’emblée comme un maître. Il raconte l’histoire d’un fils de marchand qui, à la recherche des vraies valeurs de la vie, quitte l’étroitesse d’une maison familiale marquée par le pragmatisme économique. Il trouve enfin ce qu’il cherche dans le monde du théâtre. Tandis que, dans les Années d’apprentissage, le théâtre constitue une simple station qu’il s’agit de surmonter afin d’atteindre une position plus élevée permettant au protagoniste de gérer sa vie et d’intervenir, avec sagesse, dans la vie publique, il est, ici, le lieu même où la personnalité du jeune homme peut s’épanouir. Ainsi, quand le jeune acteur Mélina apprend à Wilhelm qu’il envisage de quitter le théâtre afin de gagner sa vie dorénavant en tant que comptable, celui-ci n’en cache pas sa réprobation :
 
Malheureux Mélina, […] ce n’est pas dans ta profession, c’est en toi-même que sont les misères dont tu ne peux t’affranchir. Est-il un homme au monde qui, ayant embrassé sans vocation un métier, un art, un genre de vie quelconque, puisse ne pas trouver comme toi son sort insupportable ? Celui qui est né avec un talent et pour un talent y trouve la beauté de sa vie. […] Pour toi les planches ne sont que des planches, les rôles, ce que le pensum est pour l’écolier ; et tu vois les spectateurs tels qu’ils se voient eux-mêmes les jours où ils travaillent. Il n’y aura en effet rien de changé dans ta vie quand tu t’assiéras devant un pupitre et que, penché sur tes registres, tu inscriras les redevances apportées par des esclaves affamés (195/196).
 
Il s’agit donc, pour Wilhelm, de reconnaître le talent de l’homme (s’il en a un), de le former et de le parfaire afin de lui permettre d’accéder à la « beauté de la vie » – ou, autrement dit : de traduire la « vocation » (Berufung) en « profession » (Beruf). Comme il n’a aucun talent pour le théâtre, Mélina se voit contraint de s’adonner à une activité bien moins noble aux yeux de Wilhelm, consistant à retranscrire les vicissitudes de la vie en un ordre uniquement fondé sur la différence entre bénéfice et perte. Le talent, ici, est ce qui fait de l’homme un individu doté d’une valeur unique – à la différence de ce que nous avons vu chez Gil Blas. Ce dernier, pourvu du talent d’exercer toute sorte d’activités, d’un point de vue purement « fonctionnel » figure, en tant qu’agent, au même rang que l’argent (le talent) qui, lui aussi, réduit les différences entre les choses afin de les rendre comparables. Si, dans les deux cas, c’est bien le comédien qui parvient à incarner le mieux possible l’idée que l’auteur se fait de l’homme, la fonction et la signification du comédien ne sont pas les mêmes : alors que chez Lesage, il renonce à toute identité personnelle pour se perdre dans les rôles qu’il joue, il est, chez Goethe, une persona (au sens archaïque du terme), dans laquelle identité et rôle se confondent.
 
Si la reconversion de Mélina en petit bourgeois n’inspire à Wilhelm que de la pitié, il respecte mieux la manière dont son ami Werner voit le monde. Marié à la sœur de Wilhelm, Werner a pris en charge le commerce familial pour lequel son gendre montre si peu d’intérêt. Il se passionne avant tout pour la comptabilité en partie double qui, pour lui, est non seulement un moyen de gérer les affaires mais aussi de réduire la complexité troublante de la vie. Ce premier roman dédié à Wilhelm Meister est d’ailleurs entièrement construit sur cette opposition entre Werner, représentant de ce que Karl Schlechta appelle « le monde ordinaire » du pragmatisme économique (Schlechta, 27-31), et Wilhelm qui, lui, cherche les vraies valeurs au delà des valeurs marchandes (cf. Richter, 65ss.). C’est cette dichotomie qui met en mouvement toute l’économie narrative, comme on peut par exemple l’observer dans l’épisode suivant : un dimanche, Werner se penche sur ses registres, y trouvant autant de plaisir que son gendre à la lecture des romans ou des pièces de théâtre : « Il s’assit […] au comptoir, ouvrit des registres, et s’enchanta de cette lecture, car elle lui parlait plus clairement de profit que n’eût pu faire le plus beau livre. » (201) Est beau, pour Werner, ce qui promet d’être profitable… Quand Wilhelm, « encore tout excité par le souvenir de son aventure et des belles contrées qu’il avait parcourus », entre dans la pièce, Werner, « dominé par sa passion propre », ressent le besoin de le convaincre de la beauté de l’ordre économique des choses :
 
J’étais justement occupé à parcourir mes livres, dit-il, et l’aisance avec laquelle j’ai pu jeter un regard d’ensemble sur notre fortune me faisait, une fois encore, admirer les avantages que procure au négociant la tenue des livres en partie double. C’est une des plus belles inventions de l’esprit humain, et chaque bon père de famille devrait en introduire l’usage dans sa maison. L’ordre, la possibilité de tout avoir sous les yeux développent le goût de l’épargne et l’amour du gain ; et s’il est vrai que l’homme qui gouverne mal ses affaires préfère l’obscurité et n’aime pas à compter ses dettes, le bon administrateur, en revanche, trouve que rien n’est plus agréable que de faire chaque jour la somme de son bonheur grandissant. Une perte même, si elle le surprend et l’afflige, ne l’alarme pas, car il sait tout de suite quels gains effectifs il peut mettre dans l’autre plateau de la balance. […] associe-toi avec moi pour capter, par toutes sortes d’exportations et de spéculations, une part de l’argent et des jouissances qui circulent dans le monde en vertu d’une loi nécessaire. Jette un regard sur les productions naturelles et artificielles de toutes les parties du globe, considère comme elles sont tour à tour devenues indispensables partout. Quelle agréable, quelle intelligente occupation de procurer aisément et promptement, à tous ceux qui le désirent, ce qui est le plus recherché à un moment donné, ce qui manque, ce qui est difficile à trouver, de faire prudemment ses provisions et de tirer, à chaque instant, profit de cette grande circulation. Voilà, me semble-t-il, de quoi faire le bonheur de tout homme sensé. Seulement, il faut commencer par être apprenti de cette corporation, ce qui ne te sera pas facile ici. J’ai déjà longuement considéré la question et je crois que, de toute manière, il serait excellent pour toi de faire un voyage (201 ; 202/203).
 
Werner, après avoir chanté le panégyrique de la comptabilité en partie double, développe toute une théorie du commerce inspirée par le caméralisme – que nous ne pouvons pas ici montrer plus en détail. Notons cependant que cette vision d’un monde dirigeable à partir d’un bureau et à l’aide de registres n’est pas sans rappeler le marchand de Venise (même si Werner n’est pas, toutefois, animé par les mêmes craintes et la même mélancolie que son homologue italien). Or, la comptabilité en partie double est bien plus qu’une simple méthode de gestion – elle est une manière d’appréhender la vie en la réduisant à deux colonnes chiffrées. Elle « permet de saisir la totalité des événements : ce qui n’est pas noté dans les livres n’est pas dans le monde. L’être des choses est inséparable de leur ‹être-noté› ; c’est avec cette nouvelle donne que commence l’opération économique », écrit Joseph Vogl, et de continuer :
 
L’histoire du marchand est associée à une histoire des assurances dont le système consiste précisément en un procédé permettant de compenser des risques possibles par d’autres risques possibles afin de fixer des positions calculables. Ce calcul événementiel exige cependant une forme d’observation bien particulière, un médium dont on retrouve les premières traces au XIIIe siècle et qui fait partie intégrante du système d’exploitation dans lequel l’homme économique commence à fonctionner : la technique ou la méthode de la comptabilité en partie double. (Vogl, Epoche des ökonomischen Menschen, 22 ; 23)
 
Werner, on l’aura compris, représente exactement cette pensée et cette pratique instituant l’opération économique – et le narrateur ne nous le présente d’ailleurs pas sans sympathie. Wilhelm, qui de son côté voit les choses de manière nettement différente, se montre toutefois sensible à sa proposition de partir en voyage – d’autant plus que ce voyage promet de le rapprocher du monde du théâtre. Or, bien qu’il n’ait que peu d’estime pour l’argent, il n’est pas sans savoir que la réalisation de ses ambitions dépend de la fortune paternelle, et que, pour voyager, il a besoin de moyens financiers dont il ne dispose pas. Il est alors tout à fait surpris que Werner, qui, lui aussi, a pensé à ce problème, prétend que le voyage lui même fournira les moyens nécessaires à son accomplissement. Se produit alors un malentendu significatif :
 
Comment cela serait-il possible, dit Wilhelm, à moins tu ne veuilles dire que ce que j’apprendrai vaudra l’argent déboursé ? – Ce n’est pas ainsi que je l’entends, dit l’autre. Tu peux faire avec la plus grande aisance, au cours de ton voyage, des affaires qui nous seront avantageuses. J’ai récemment dépouillé nos livres, et fait la liste de ce qu’on nous doit un peu partout. Je te donne par écrit les éclaircissements nécessaires, je te confie les dossiers, et tu peux, au cours de ton voyage, recueillir en te jouant de l’argent dont tu as besoin, et m’envoyer encore quelque chose de temps en temps, car il y a là des sommes considérables que je ne tiens pas pour tout à fait perdues (206).
 
C’est ainsi qu’une double attente de bénéfice est à l’origine du voyage de Wilhelm – d’un côté celle de Werner qui croit pouvoir inspirer l’esprit économique à son gendre, de l’autre celle de Wilhelm qui, au contraire, espère pouvoir fuir la sphère bourgeoise afin de s’investir dans l’amour et le théâtre, et qui accepte volontiers que cette fuite soit financée par les revenus du commerce paternel. Le départ en voyage, qui a une fonction si centrale pour la formation de Wilhelm, se révèle ainsi être le résultat d’une conciliation passagère des intérêts respectifs de Werner et de Wilhelm, d’un compromis entre l’exigence de maîtriser le monde et le désir s’y adonner, entre, si l’on veut, le principe de réalité et le principe de plaisir. Or, on se rendra bientôt compte que ce voyage ne répondra pas aux attentes de Werner, car Wilhelm n’utilise pas l’argent qu’il y recouvre pour subvenir à ses seuls propres besoins ni n’envoie le reste à la maison. Au contraire, il investit tout ce qu’on lui a fiduciairement confié dans le théâtre, et ceci de façon très généreuse, voire gaspilleuse : il en prête à la directrice, Mme Retti (qui ne le lui rendra jamais), et donne le reste aux acteurs qui le dépensent à manger et à boire outre mesure. La confiance que Werner avait en son gendre – économiquement parlant : le crédit qu’il lui avait donné – n’est donc finalement pas rentable : Werner se voit obligé de l’enregistrer comme une perte. Or, c’est précisément cette perte économique qui est à la base du succès qu’obtient Wilhelm dans les domaines affectif et professionnel : tout comme l’erreur, la perte, l’excès et la transgression sont des expériences qui lui apprennent à reconnaître la valeur du don et de l’abandon de soi. En fin de compte, la faute se traduit ainsi en bénéfice pour ce même individu – et comme celui-ci ne manquera pas de faire participer les autres aux gains que lui a rapportés sa formation, en bien public. Or, bien des années après la publication de son roman, Goethe, alors très certainement inspiré par sa lecture de la Richesse des nations, explique le fonctionnement de cette opération quelque peu contradictoire en recourant à l’image de la main invisible. Vers la fin de sa vie, le 18 janvier 1825, parlant de Wilhelm Meister, il confie à Eckermann : « Au fond, tout cela semble vouloir dire tout simplement que l’homme, en dépit de toutes les bêtises et de toutes les confusions, est guidé par une main venant d’en haut qui l’amène, malgré tout, sain et sauf à sa destination. » (in Hörisch, Glück und Lücke, 40) Et dès sa préface au Gil Blas allemand de Johann Christoph Sachse, paru trois ans auparavant, on pouvait lire : « A la fin, quand nous nous rendons compte qu’une main venant d’en haut s’est réservé d’intervenir invisiblement et d’aider celui qui est assombri, morne, momentanément démuni, à faire les quelques pas qui le ramènent sur le droit chemin, on croit tout de même pouvoir s’apercevoir de l’ordre moral du monde. » (7)
 
3. Bilan
Venons-en au bilan de notre courte relecture économico-critique des romans de Lesage et de Goethe. Lesage, dans l’Histoire de Gil Blas de Santillane, nous raconte comment Gil Blas devient un homme économique. Après avoir longtemps été exposé au rouage d’une société gouvernée par l’économique, le héros apprend qu’il faut prendre la fortune dans ses propres mains et gérer lui-même l’histoire de sa propre vie. Goethe, en revanche, nous montre comment Wilhelm Meister – qui, dès sa naissance, vit dans un milieu bourgeois déterminé par l’esprit et les lois de l’économique – essaie de s’affirmer en tant qu’être humain en surmontant le déterminisme dans lequel il est pris, et cela au profit d’une logique contre-économique ou bien transgressive : celle de l’amour et du théâtre. Or, comme nous le savons, il quittera le monde du théâtre afin de rejoindre la Société de la tour où il apprend à penser et à agir en dépassant cette opposition. Le roman lui-même transcende alors la logique de la comptabilité en partie double pour concevoir l’idéal d’une humanité fondée tout autant sur l’empathie que sur l’intervention pratique (pédagogique, scientifique, artistique – et économique…). Wilhelm Meister, devenu adulte, sait que son poème de jeunesse, cette allégorie qui oppose le commerce à la poésie, ne saura jamais rendre compte de la plénitude et de la complexité de la vie : « L’invention est commune », dit-il. « C’est enfantin, insipide, écrit sans réflexions. » (156) Littérature et économie, loin de s’exclure mutuellement, renvoient donc l’une à l’autre, et il est louable que littéraires et économistes commencent à s’en apercevoir.
 
 ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII



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La fictionnalisation de l’argent au XIXe siècle ou l’invention d’un sous-genre romanesque

Aussi proverbiale soit-elle, la place qu’occupe l’argent au sein du roman réaliste a longtemps fait l’objet d’un relatif impensé. On en décrit les manifestations thématiques et les figures stéréotypées, on souligne la lucidité d’auteurs dénonçant le Veau d’or tout en sacrifiant, le cas échéant à quelques poncifs, mais on ne s’interroge pas vraiment sur les raisons pour lesquelles le roman fut à ce point (pré-)occupé par l’argent, à la fois obsédé par le schème monétaire et quasi-militairement envahi par les réalités économiques.
 
La tradition critique – et l’on ne peut que saluer le rôle fondateur que jouèrent les analyses de Pierre Barbéris – a mis en évidence une série de facteurs aujourd’hui bien connus pour expliquer cette saturation. Le XIXe siècle est la période d’assomption du capitalisme, mouvement qui voit à la fois exploser les échanges économiques et financiers et se développer une doctrine économique qui, entre théorisation et réification des valeurs libérales, concourt à la promotion et à la vulgarisation d’une doxa bourgeoise… Le récit réaliste ne peut bien entendu pas rester indifférent à ces nouvelles réalités dont il est d’autant plus enclin à rendre compte que les romanciers sont eux-mêmes confrontés à de nouvelles réalités éditoriales liées à l’entrée de la littérature dans l’ère industrielle[1]. Comme le montre Illusions perdues, le commerce de la librairie souffre particulièrement d’un manque endémique de liquidités qui frappe d’ailleurs l’ensemble de la société[2]. Les auteurs sont ainsi quotidiennement conduits à manipuler des billets à ordre, lettres de change et autres effets fiduciaires qui s’imposent comme autant de monnaies de substitution, toutes moins fiables les unes que les autres. De ce fait, ils expérimentent dès les années 1820-30 la financiarisation précoce des échanges qu’impose le recours massif à des monnaies-papier extrêmement volatiles, ce qui leur confère un savoir-faire économique et juridique inédit. Facteur de précarité, le « modèle économique » régissant la librairie n’est pas dépourvu de conséquences esthétiques et éthiques puisque les auteurs doivent non seulement se rendre à l’évidence que leurs œuvres sont devenues des biens marchands, mais également accepter que la valeur de leurs productions soit désormais soumise aux fluctuations purement nominales d’une monnaie qui ne reflète parfois pas la valeur du bien échangé – l’Œuvre – mais la valeur des partenaires de l’échange. Qu’on songe aux écrits de Lucien de Rubempré dont le libraire reconsidère le prix, à la baisse, à mesure qu’il gravit les escaliers qui le mènent à la pauvre soupente du grand auteur, chacun des paliers démonétisant un peu plus l’auteur et son œuvre.
 
Mais si ces éléments créent un contexte propice à la thématisation de l’objet monétaire et expliquent le nouvel intérêt littéraire de l’argent, ils s’inscrivent toujours dans une perspective ou une thèse immersive qui cantonne la littérature dans une fonction de chambre enregistreuse. Ils ne permettent pas de comprendre pourquoi la littérature, en tant que telle, est conduite à se saisir de l’argent. Bien que cela puisse paraître paradoxal, cette question ne nous semble pouvoir être abordée sans opérer au préalable un détour par les configurations discursives du premier dix-neuvième siècle. Il convient notamment de considérer les discours et prétentions hégémoniques de la jeune science économique libérale qui revendique, à l’orée du XIXe siècle, une nouvelle légitimité. Compte tenu du rôle que joue désormais la production et la circulation des richesses dans la conduite des affaires, l’économie s’estime porteuse d’une représentation du monde qu’il s’agit de faire prévaloir sur les autres discours scientifiques. Or, cette prétention à la fois descriptive et prescriptive peut être considérée comme une menace, voire une concurrence par une littérature réaliste qui a également vocation à dire et prédire les évolutions de la société. Cette situation de rivalité peut ainsi déterminer le comportement d’auteurs désireux, plus ou moins consciemment, de faire prévaloir une représentation de l’homme différente de celle que promeut – avec une très forte cohérence – la théorie économique classique. Il ne s’agit pas simplement de dénoncer les méfaits de l’argent-roi et du capitalisme, mais plus fondamentalement, de critiquer les fables sur lesquelles se fonde la théorie économique. Comme si cette jeune science usurpait les fonctions de la fiction pour expliquer ses constructions théoriques et, surtout, pour donner corps aux conceptions idéales-typiques de l’homo œconomicus nécessaires au fonctionnement de son modèle.
 
Serait donc moins en cause, ici, la nécessité contextuelle de traiter d’un nouveau phénomène, que de réaffirmer le rôle de la fiction dans sa capacité distinctive à dire le monde. Autrement dit, la place exorbitante prise par l’argent dans le roman ne devrait pas seulement s’appréhender à l’aune d’une saturation sémantique et lexicale qui ne saurait être qu’un symptôme, mais devrait faire l’objet d’une lecture formelle et poétique établissant la manière dont l’argent devient une forme agissante du récit du siècle réaliste. Ceci conduit donc à forger l’hypothèse de l’apparition d’un « sous-genre fiction économique » réunissant un certain nombre de traits structuraux. Il va de soi qu’à ce stade de nos recherches, ce concept de « sous-genre » ne saurait avoir d’autre rôle qu’heuristique. On conviendra en effet, d’une part, qu’il s’agit d’une notion qui, au sein même de la théorie des genres, reste aléatoire et peu rigoureuse, fragilité intrinsèque que la généralité du terme « économique » accroît encore. Ce dernier recouvre en effet des réalités conceptuelles distinctes (argent, monnaie, crédit, don, spéculation…) qu’il s’agit d’autant plus de distinguer qu’ils engendrent eux-mêmes une diversité de récits selon que l’on considère la fiction écrite par les économistes (apologue, robinsonnade…) ou la fiction littéraire qui peut elle-même se décliner en récit de fortune, récit de ruine, épopée commerciale ou financière (particulièrement représentée dans le monde anglo-saxon), roman du crédit, roman du travail…
 
Mais cette diversité de récits économiques montre bien que le premier XIXe siècle – auquel nous cantonnerons nos analyses, de Balzac au roman populaire du milieu du siècle[3] – organise les conditions d’une rencontre entre les deux discours de l’économie et du réalisme romanesque. Le sous-genre « fiction économique » illustrerait la congruence entre les formes nouvelles de l’économie et une forme romanesque en forte mutation. Étudier la « nécessité romanesque de l’argent » implique donc une analyse poétique, qui tienne ensemble les mutations idéologiques et la question formelle. C’est sans doute à ce prix, en analysant la manière dont sont mises en textes les formes de l’échange monétaire moderne – les mécanismes, mais aussi les sèmes discursifs libéraux (conceptions de l’homme, dispositifs et valeurs…) – que l’on pourra peut-être saisir quelque chose de la littérarité de l’argent.
 
 
I. Les fondamentaux libéraux du récit réaliste
La vulgate oppose volontiers les discours littéraires et économiques en mettant en évidence leurs différences voire leur étrangeté radicale. Ce stéréotype, que dénonce la fin des Mots et les choses, constitue sans nulle doute une construction idéologique qui masque les gémellités ou les voisinages qu’entretiennent deux formes discursives qui, parce qu’elles procèdent d’une même modernité, relèvent de paradigmes identiques. Il est ainsi possible d’identifier quelques-uns des principes fondamentaux de la théorie libérale à l’œuvre au sein du récit réaliste, « motifs » d’autant plus facilement intégrés qu’ils rencontrent la poétique romanesque en cours d’élaboration. Le premier de ces principes repose bien entendu sur la conception moderne d’un individu rationnel qui, dans un rapport d’égalité avec ses semblables, peut librement poursuivre ses intérêts. Cette théorie est d’ailleurs doublement intéressante puisque, premièrement, la tradition philosophique élabore, à partir de la fin du XVIIe siècle, l’idée selon laquelle la poursuite de l’intérêt libère l’homme de ses mauvaises passions ou tout au moins lui permet de les canaliser. Développée dans le cadre d’une réflexion politique générale par Montesquieu – le « doux commerce » – elle culmine chez Hume qui « salu[e] dans le capitalisme une force capable de mobiliser certaines inclinations bienfaisantes de l’homme aux dépens de certains de ses mauvais penchants – dans l’espoir que, d’une façon ou d’une autre, cette force parviendra à refouler, voire à atrophier complètement, ce que la nature humaine recèle de plus destructif et de plus dangereux »[4]. Mais par-delà sa traduction politique, la théorie de l’intérêt fonde bientôt la fameuse « main invisible » d’Adam Smith qui montre dans La Richesse des nations que cette libre recherche du profit individuel se justifie sur le plan économique puisque « le meilleur moyen d’assurer le progrès (matériel) d’une société est de laisser chacun de ses membres poursuivre comme il l’entend son intérêt (matériel) propre »[5]. Dans un contexte post-révolutionnaire où « l’épicier devient certainement pair de France »[6], ce nouvel homo œconomicus entre bien entendu en congruence avec le personnage romanesque qu’invente le roman. L’« épopée de la mobilité sociale » que constitue selon Karlheinz Stierle La Comédie humaine[7] érige le personnage en réservoir de possibles. Pour Lukàcs, c’est même le roman réaliste qui implique, dans sa forme même, la mise en scène d’un « héros problématique » auquel l’indétermination axiologique offre une pluralité de destinées.
 
Le roman balzacien n’adhère cependant pas à la croyance libérale en un pouvoir libérateur de l’intérêt car il ne cesse de montrer, au gré des combinatoires actantielles, combien l’intérêt se nourrit des passions, combien les passions s’actualisent dans la recherche de l’intérêt pécuniaire. L’un des leitmotive de La Comédie humaine – explicitement affiché par l’Avant-propos – repose précisément sur le fait que les hommes sont agis par ces deux forces impossibles à distinguer voire à hiérarchiser[8]. Non seulement l’intérêt ne jugule pas les passions, mais il les aggrave potentiellement[9], réalisme spinoziste qui rejoint les interrogations de Jean-Pierre Dupuy : « comment pourrait-il y avoir concurrence s’il n’y avait pas rivalité et comment pourrait-il y avoir rivalité s’il n’y avait pas désir fouetté par la rivalité ? […] Dès lors que le désir entre en scène, toutes les mauvaises passions accourent sur le plateau »[10].
 
Se dessinent ici les conditions d’un malaise fondamental du roman réaliste qui « hérite » d’un type individualiste moderne et dépeint les progrès de l’intérêt… tout en ne croyant pas à la fiction heuristique de l’intérêt. Mais si Balzac ou Stendhal ne cessent de souligner l’inefficience morale de la conduite intéressée, sa toxicité psychologique et éthique, ils sont, dans le même temps, bien « obligés » d’en reconnaître l’efficacité économique. Le narrateur des Petits Bourgeois, analysant les mérites respectifs du prêt gratuit charitablement consenti par Popinot et du prêt usuraire pratiqué par l’horrible Cérizet, se rend à l’évidence : « Chose étrange, bonne à étudier d’ailleurs, l’effet produit, socialement parlant, ne différait guère »[11]. Les incises qui retardent et modalisent l’énonciation de cette maxime disent assez la surprise d’un narrateur qui ne peut que constater la séparation irréductible du moral et de l’économique.
 
En reconnaissant l’efficacité de mécanismes concurrentiels qu’il peut critiquer sans pour autant les invalider, le récit réaliste rallie en quelque sorte ce que nous appelons aujourd’hui le « marché auto-régulé ». L’œuvre de Souvestre est de ce point de vue paradigmatique[12]. L’Homme et l’argent (1859), un de ses récits les plus connus, met en scène la lutte que se livrent l’industrieux Severin et le banquier Gaillot. D’un côté, le modèle saint-simonien du patron vertueux, inventif et respecté, qui a su bâtir à la sueur de son front une industrie papetière rentable. De l’autre, l’homme du capital, aguiché par la prospérité de ladite industrie, qui mobilise sa fortune pour créer une entreprise concurrente qui tuera et dépouillera Severin. Bien que la problématique économique se voie superposer une intrigue amoureuse, ce roman se donne comme une thématisation du principe concurrentiel. La négociation des deux hommes s’opère en effet sur fond d’une axiomatique que n’auraient pas désavouée les traités de l’époque :
 
« Allons donc, dit Gaillot en riant, c’est de la concurrence, et de la meilleure. En définitive, notre lutte tournera au profit de tous puisque le bon marché qui nous ruinera enrichira les consommateurs ; c’est un des principes élémentaires de l’économie politique ; vous comprenez cela aussi bien que moi ».
 
Severin peut bien dénoncer cette conception de la concurrence —
 
« Ne consultez que les chiffres, j’y consens, puisque les économistes ont fait de notre société un grand corps sans âme dans lequel circule de l’arithmétique au lieu de sang ; avez-vous réfléchi à tous les capitaux improductivement anéantis dans ces concurrences, à toutes les forces inutilement employées en chocs et en résistance, à toutes les ressources gaspillées par une exploitation sans prévoyance et sans liberté, à toutes les crises enfin qui arrivent tôt ou tard ruinant le crédit, dérangeant l’équilibre des richesses et rejetant au flot de la vie mille destinées qui se trouvaient au port ? » [13]
 
— il n’en reste pas moins que le récit n’offre d’autre horizon productif que l’exercice de d’une rivalité concurrentielle apparaissant comme la seule vraie puissance de changement, quels qu’en fussent les conséquences et dégâts humains ou sociaux.
 
Le second grand principe réside dans le rapport, typiquement moderne, que le libéralisme économique entretient au temps. Par-delà le proverbial adage de Smith time is money, le libéralisme instaure, corollairement à ses conceptions de l’individu rationnel et entreprenant, la linéarité indéfinie du temps comme condition du développement et du progrès. Ainsi, pour Jean-Pierre Dupuy, « une condition nécessaire pour que l’opération [capitaliste] réussisse est que l’économie croie qu’elle dispose d’un avenir indéfiniment ouvert. Si l’avenir était fermé et que le terme en fût connu, un effet de domino rétrograde réduirait dès aujourd’hui toute activité à zéro. À l’approche du terme, aucun crédit ne serait possible puisqu’il y aurait pas d’avenir pour le remboursement, et la valeur de la monnaie serait nulle puisque personne ne l’accepterait en paiement »[14]. Cette linéarité – qui rompt avec la cyclicité de l’époque pré-moderne – est la condition de possibilité d’une narration qui, affranchie du temps circulaire de l’épopée, peut envisager son déploiement et construire des parcours qui semblent indéfiniment ouverts sur le futur, à l’instar des trajectoires dynamiques – mises en scène sur plusieurs romans – par Balzac (Nucingen, Rastignac…) ou Zola (Saccard)[15]. Cette temporalité ouverte est d’autant plus importante que le roman du XIXe siècle se donne comme le récit prospectif d’une société en train de se faire et de s’écrire. Le réalisme littéraire, par-delà sa stricte fonction descriptive, est une écriture de la possibilité qui dans sa compréhension du hic et nunc préfigure les évolutions de la société moderne. Cette posture fait en quelque sorte écho à la grande question de l’anticipation qui hante l’économie libérale. Qu’il s’agisse de modèles théoriques ou de plans d’affaires, économistes ou entrepreneurs doivent supposer les comportements humains prévisibles, faute de quoi il serait impossible de faire les bons paris et de grossir le mouvement des affaires. Science morale, l’économie repose sur les fictions comportementales – à commencer par la fable de l’homo œconomicus – nécessaires au développement de ses modèles. À ce titre, elle ne fait pas moins concurrence au roman que Balzac ne concurrençait l’état-civil.
 
Le troisième et dernier principe réside dans la logique contractualiste qui se déploie aussi bien dans les sphères économique que politique. En effet, c’est parce que les hommes sont égaux entre eux et agissent librement à la lumière d’une raison universelle, qu’ils sont en mesure de contracter. Balzac a beau dénoncer ce qui lui apparaît comme une monstruosité, il n’en reconnaît pas moins la continuité qui lie la Charte octroyée par Louis XVIII et le contrat économique. L’un et l’autre sont nés d’une même plaie – l’égalité – et engendrent les mêmes maux : la course à l’argent. Ainsi le narrateur de Splendeurs et misères des courtisanes estime-t-il que « le mal vient, chez nous, de la loi politique. La Charte a proclamé le règne de l’argent, le succès devient alors la raison suprême d’une époque athée »[16]. L’égalité se déploie d’ailleurs plus efficacement et de manière plus visible en économie qu’en politique, car elle s’appuie sur le rôle neutralisant de l’argent qui, comme l’a montré Simmel dans sa Philosophie de l’argent, permet d’objectiver les relations humaines, quelles que soient les différences de statut caractérisant les partenaires de l’échange. Le contrat économique est prodigieusement efficace car, médiatisé par l’équivalent général, il permet de tout acheter tout en libérant absolument, une fois la transaction achevée, le vendeur et l’acheteur de tout engagement. On peut, comme Faust, regretter que l’époque moderne « ne reconna[isse] que l’empire de la cire et du parchemin » en congédiant la confiance et le serment, le contrat économique et commercial n’en reste pas moins un outil de désaliénation. Là où le don d’Ancien Régime entraînait des rapports de dépendance qui survivaient à l’échange, la monnaie moderne est censée briser les chaînes des partenaires et, bien entendu, considérablement développer les échanges. Le roman ne peut que se repaître des dialectiques nouvelles qui permettent à des individus très différents d’entrer en commerce, outil de dynamisation et de développement infini du système des personnages qui s’enrichit encore du fait de l’extrême variété des objets en circulation puisque l’argent équivaut désormais à tout, objets, œuvres d’art, sentiments… La dynamique narrative du contrat est d’ailleurs d’autant plus grande qu’elle systématise la fiducie comme modalité relationnelle. Avec l’argent, les dynamiques romanesques relèvent plus que jamais et de manière essentielle des dialectiques du croire et du faire-croire. Cette conversion permet d’ailleurs de comprendre, ex post, pourquoi la sémiologie fut une lectrice attentive et souvent perspicace du roman réaliste puisque, selon Jean-Claude Coquet, « la succession sur le plan syntagmatique des épreuves […] qualifiante, décisive, glorifiante ; ou bien, sur le plan paradigmatique, l’inversion des contenus, opérations qui engagent le chercheur à étudier les relations cruciales comme celle du manque (et de sa liquidation), […] ou de la dualité sujet anti-sujet formant une structure polémique, ou encore du contrat ».[17]
 
Il serait bien entendu absurde – ou très idéologique – d’affirmer que la littérature importe purement et simplement dans l’ordre de la fiction des principes économiques qui sont avant tout le fruit d’une modernité dont l’esthétique réaliste et la science économique sont toutes deux héritières. Il n’en reste pas moins que l’intelligibilité de ces principes s’opère progressivement et de plus en plus exclusivement, à partir de Smith et tout au long du XIXe siècle, selon la seule grille économique. De même que le personnage balzacien n’utilise plus le terme « escompter » qu’en son sens technique et financier en oubliant sa vieille valeur morale, le contrat perd bientôt ses connotations éthiques pour n’être conçu que comme un acte économique, tandis que le temps perd sa profondeur ontologique pour se charger d’une valeur essentiellement quantitative. De ce point de vue, le roman participe, sans doute à son corps défendant, de cette modalisation économique du vivant en colportant inconsciemment les principes et les normes capitalistes. Mais s’il joue une fonction de relais essentielle et contribue à ancrer l’ethos libéral dans les mentalités collectives, le roman ne saurait être considéré comme une simple boîte enregistreuse. La mise en texte des principes structurants de l’économie libérale, tout en assurant au récit de nouveaux possibles narratifs, implique automatiquement et pour ainsi dire structurellement leur critique.
 
II. Structures de l’économie narrative réaliste
Une fois appréhendées les conditions de possibilité d’un sous-genre « fiction économique », il convient d’étudier les structures de l’économie narrative réaliste en montrant comment le récit reprend, en les modalisant, les trois principes ci-dessus évoqués à travers les matrices formelles de la polémologie, du retour à l’équilibre et des arythmies.
 
Conflictualité : polémologies du récit économique
Esthétique de la contradiction, le romantisme se place sous l’égide d’un Polemos laïcisé auquel l’économie offre au XIXe siècle ses nouveaux champs de bataille. Car, là réside l’une des causes du Mal du siècle, suite aux promesses non tenues de la Révolution et à la défaite napoléonienne, la lutte économique est le nouveau, voire le seul espace permettant au désir et à la gloire de se déployer. Source de désenchantement, cet héroïsme franchement dégradé est l’occasion de peintures acides où l’on vilipende les figures de banquier parvenu[18]. Mais par-delà ses portraits aussi convenus que stéréotypés, Nucingen a beau être, selon la formule de Félicien Marceau, un « coffre-fort déguisé en homme », il n’en est pas moins source de fascination, de même que la figure du Gundermann zolien est moins grotesque qu’inquiétante. Aussi n’est-il pas sûr qu’il faille interpréter ironiquement le titre de« Napoléon de la finance » que Balzac confère à Nucingen. Le patron d’industrie (celui du Péché de Monsieur Antoine par exemple), le grand spéculateur, le banquier (songeons encore à Saccard), le patron de presse (Bel Ami), mais aussi le viveur-débiteur (Rastignac, Maxime de Trailles) sont des figures de puissance. Ils participent du mythe romantique de l’énergie parce qu’ils semblent en mesure de dompter les flux financiers, la véritable force du siècle.
 
Cette énergétique ne s’établit cependant pas au niveau des seules figures romanesques – qui sont autant d’incarnations métonymiques de l’argent – et semble devoir animer la structure du récit comme si le roman du XIXe siècle actualisait ou revivifiait la traditionnelle structure polémico-contractuelle du récit à l’aide du code économique. En effet, en saisissant l’argent comme le vecteur topique (à la fois but et moyen) du libre jeu des intérêts et des passions, le récit réaliste rend compte de son temps tout en conservant la caractéristique de l’activité mimétique conçue, depuis Aristote comme une « ritualisation des relations polémiques »[19]. D’une côté, il prend acte de ce que l’économie définit l’espace contemporain du pouvoir et, de l’autre, fabrique une tension dramatique inédite en s’ordonnant autour des rôles et des schémas actantiels définis par l’argent (le riche/le pauvre ; le créancier/le débiteur, …). Ces schémas sont d’autant plus dynamiques que l’institution financière repose sur de denses circuits d’intermédiaires[20] qui disposent d’instruments financiers complexes (la lettre de change, le réméré, le fidéi-commis…) autorisant, le cas échéant à l’insu des protagonistes, une circulation débridée de l’argent. Le croisement de ces combinatoires actantielles et de la viralité de l’argent détermine ainsi une gamme potentiellement infinie de jeux d’opposition ou d’alliance qui deviennent autant de facteurs de tension et de dynamisation de l’intrigue… Se trouve vérifiée, par la grâce de l’argent, la règle énoncée par Tomachevski qui veut que « la tension “dramatique” [soi]t un trait du récit qu’il convient de rattacher à la nature polémique des actions mises en scène par l’intrigue : “plus les conflits qui caractérisent la situation sont complexes et plus les intérêts des personnages opposés, plus la situation est tendue”. »[21] Or, plus le récit se fait réaliste, plus il rapporte fidèlement les conditions réelles de fonctionnement de l’institution bancaire ou des structures commerciales, plus il crée potentiellement complexité et richesse narratives.
 
Sans doute la maîtrise de telles combinatoires nécessitait-elle de fortes plumes et des imaginations suffisamment puissantes pour permettre au récit de naviguer entre les écueils du didactisme, de l’entassement des faits ou de l’arbitraire. Mais on comprend en même temps que la nature intrinsèquement polémique des relations financières ait fondé la fortune romanesque de l’argent. Pour le pire comme pour le meilleur, certes, il faut bien reconnaître la fonction essentielle et rarement soulignée de l’argent comme objet mélodramatique. Bien qu’il procède le plus souvent à des instrumentalisations monétaires assez rudimentaires, le mélodrame – dont nous adopterons la définition donnée par Peter Brooks – a trouvé dans l’argent l’objet permettant de produire – c’est-à-dire d’énoncer et de manifester – le conflit moderne entre l’homme et le social dans un monde marqué par la disparition du sacré[22]. Objet clivant par excellence, l’argent permet l’affrontement manichéen entre le bien et le mal, affrontement généralement surdéterminé ici par le conflit entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, là entre l’avoir et l’être. Doté d’une autonomie volontiers affublée du schème diabolique, il autorise des retournements plus ou moins magiques dès lors que l’argent, comme animé d’une dynamique propre, semble agir comme un Dieu caché, une force indestructible dont La Peau de chagrin est l’épopée fondatrice[23]. En cela, il participe du mode de l’excès cher au mélodrame en campant des personnages atteint de pathologies de l’argent, qu’il s’agisse de la rétention (l’avare), de la dépense (le viveur, la femme prodigue) ou de la spéculation qui sont autant de combats que l’individu livre à lui-même ou aux autres par le truchement de l’argent.
 
 
La loi du retour à l’équilibre
Toutefois, s’il est soumis à la force centrifuge des combinatoires financières, le récit conjure la puissance potentiellement chaotique de l’argent en se soumettant à des principes économiques qui, à l’instar de la règle du retour à l’équilibre, exercent une forme de contention narrative. Cette loi découle de la nécessité rudimentaire de ramener les échanges à leur point d’étiage, les recettes soldant les dépenses et les débits équivalant aux crédits, de sorte que la logique binaire et récursive de l’échange soit in fine respectée aux termes d’équilibres dont l’enchaînement dynamique rend possible la croissance. Cette règle s’avère d’autant plus impérieuse, et d’autant plus respectée, qu’elle trouve dans l’impératif bourgeois du remboursement – le fameux tu dois que Nietzsche situe à l’origine de l’ethos bourgeois[24] –un fondement moral qui lui assure une double assise mécanique et éthique. Que l’on soit petit – César Birotteau, les Rogron… — ou grand bourgeois comme Crevel, « la vertu, l’honneur, la loyauté consist[e] à payer régulièrement ses billets » (P, p. 45)[25]. Cette même éthique de la dette se retrouve également chez Véron lorsque le personnage, aux abois, donne ses dernières consignes à son fils :
 
De Rhétorière et toi, menez à bonne fin les affaires, la liquidation de la maison, et résignez-vous, s’il le faut, à la misère plutôt que de faire perdre un centime à nos créanciers. Il s’agit de notre nom, de notre honneur ! Lors même que vous parviendriez à sauver quelques débris de notre fortune, vendez cet hôtel, vendez la terre de Fermont, vendez tout, et reprenez cette vie simple et modeste que je n’aurais jamais dû quitter.[26]
 
Mais par-delà le discours des personnages, la nécessité récursive s’impose également sur le plan narratif, le récit devant assurer le remboursement de l’ensemble des sommes empruntées et revenir à l’état d’équilibre. Que le remboursement passe par le travail (César Birotteau), la réapparition d’une fortune cachée ou inconnue (La Nièce du banquier), le déplacement d’une fortune, d’un héritage ou d’un legs… (Cinq cent mille francs de rentes) ou la convocation du hasard, le récit ne peut se refermer tant que n’ont pas été soldés les débits de différents ordres – moraux, financiers ou matériels – contractés par le personnage central. Cette loi, que Balzac invente et respecte scrupuleusement dans la quasi totalité de ses romans et nouvelles[27], semble devenir une sorte de stéréotype narratif repris par ses successeurs. Le récit de Véron, Cinq cent mille francs de rentes (1855), offre une illustration particulièrement explicite de cette nouvelle stéréotypie financière. Picard est un banquier honnête et respecté qui, parti de rien, a su monter un établissement prospère qui lui assure « une fortune de quinze cent mille francs » (p. 26) et la considération des agents de la place parisienne. Ce crédit irréprochable lui vaut d’être approché par son vieil ami le Baron de Longueville, spéculateur mondain, qui lui propose d’entrer dans une affaire susceptible de lui conférer les 500000 francs de rentes censés représenter son talent. Les affaires marchent si bien que Picard réalise des gains aussi rapides qu’exorbitants et adopte un train de vie aussi irraisonnable que tapageur. Las, le banquier doit bientôt faire face à la défiance que suscite sa trop rapide ascension et aux jalousies que ses dépenses ne manquent pas de susciter. Trahi par son second, Picard voit bientôt les actionnaires se presser à son guichet pour obtenir le remboursement de dépôts qu’il n’a bien entendu plus en caisse, mouvement cumulatif de défiance qui mène le banquier aux portes de la faillite. Si quelques rebondissements inattendus permettent d’éviter le déshonneur, le narrateur note non sans malice qu’au bout du compte
 
Cette somme de huit cent mille francs, l’héritage du comte de la Roserie, la vente aux enchères de l’hôtel Picard, du château de Fermont, de la galerie de tableaux, — qui produisit à peine six cent mille francs — suffirent et au delà pour rembourser les avances de la Banque, couvrir les déficits, pourvoir aux derniers versements de toutes les actions industrielles, acquitter les droits de mutation assez considérables de l’héritage la Roserie ; mais, tous comptes faits, les entreprises, les opérations de Bourse, les spéculations n’avaient point accru la richesse du modeste banquier d’autrefois.[28]
 
En soulignant complaisamment le retour à l’état antérieur, le commentaire narratorial exhibe une norme exogène dont l’application est si impérieuse qu’elle peut, le cas échéant, nécessiter quelque entorse au vraisemblable pour que, malgré tout, les dettes soient apurées et que le récit puisse se refermer. Le récit balzacien offre maints exemples de ces rééquilibrages dont le narrateur note d’ailleurs lui-même le caractère invraisemblable tant dans Le Cabinet des Antiques, César Birotteau, Splendeurs et misères des courtisanes. Cette même mécanique est à l’œuvre dans Le Comte de Monte Cristo où la nécessité du remboursement s’impose pleinement à ceci près que les dettes in fine remboursées sont des dettes morales. Chez Dumas, les dettes financières ne sont que des outils au service d’une fin supérieure, ce qui explique peut-être que le romancier ne s’effraie pas du manque de vraisemblance de la fortune de Monte Cristo. De fait, la vérité du récit d’argent ne réside pas dans les montants, pas plus que dans l’exactitude des comptes que la critique s’épuise parfois à vérifier, mais dans la nature des relations d’obligations structurées – et rendues impératives – par l’argent[29].
 
Dans toutes ces œuvres, le récit ne s’accommode pas seulement de l’impératif du retour à l’équilibre, il en accuse la structure en procédant à une véritable liquidation, au double sens juridique et narratologique du terme. Le retour à l’équilibre initial équivaut alors à une annulation pure et simple de la valeur artificiellement créée par les spéculations du banquier et de tous les événements du récit qui sont comme emportés. Le fait que le récit contemporain, notamment nord-américain, réutilise ce schéma prouve bien que l’on tient là une structure narrative topique du récit d’argent aussi bien à l’œuvre dans Les Corrections de Franzen que dans Gain de Powers[30]. Ce phénomène de liquidation est d’autant plus troublant que, dans la plupart des cas (Le Cabinet des Antiques, César Birotteau, Cinq cent mille francs, mais aussi dans L’Argent de Zola…), il s’opère au pas de charge. Après la pause qu’occasionne la période astringente du remboursement, le récit s’accélère dans cette phase finale pour mieux mettre en évidence le caractère implacable d’un mécanisme de compensation économique qui emporte tout sur son passage, valeurs, fortunes, espoirs et personnages. Il faut faire le vide, laisser la place nette. En choisissant de clore son récit sur la double mort – réelle et sociale – des deux héros, Souvestre accuse un peu plus la puissance liquidatrice du récit économique. L’auteur, en effet, disposait des moyens narratifs pour trouver une fin heureuse en laissant la fille de Severin épouser le neveu du méchant banquier… Mais, au rebours de cette échappée morganatique, il fallait cette acmé mélodramatique de l’agonie de l’héroïne — « Monsieur, dit-il en lui montrant Anna immobile, vous pouvez achever vos comptes maintenant! »[31] — pour dévoiler la force inepte et inhumaine qui anime le mouvement de l’argent.
 
Sans doute de telles résolutions selon la norme économique ne sont-elles pas dépourvues de fonctions moralisantes. En bon saint-simonien, Souvestre souhaitait mettre en évidence la négativité d’un principe argent qui brûle tout sur son passage, broie les faibles, quitte à laisser la parole et le pouvoir aux « méchants ». Mais, par-delà cette modalisation thymique, il convient de voir plus fondamentalement l’illustration de ce que Derrida appelle la « structure odysséique du récit économique » :
 
La figure du cercle […] se tient au centre de toute problématique de l’oikonomia, comme de tout le champ économique : échange circulaire, circulation des biens, des produits, des signes monétaires ou des marchandises, amortissement des dépenses, revenus, substitution des valeurs d’usage et des valeurs d’échange. Ce motif de la circulation peut donner à penser que la loi de l’économie est le retour — circulaire — au point de départ, à l’origine, à la maison aussi. On aurait ainsi à suivre la structure odysséique du récit économique. L’oikonomia emprunterait toujours le chemin d’Ulysse.[32]
 
Cette « figure » – la sémiotique croisant en ce point la pragmatique[33] – est d’ailleurs d’autant plus nécessaire qu’elle correspond désormais à un horizon d’attente social caractéristique d’un siècle bourgeois où les remises de dette n’ont plus droit de cité[34]. Aussi comprend-on que la structure axiologique du récit économique reste fondamentalement a-morale. Peu importe que le dénouement soit moral, que l’emporte la vertu ou la cruauté, seul compte le retour à l’équilibre, car il est garant de l’avenir du capitalisme et porte cette « sacralisation de la croissance » évoquée plus haut avec Jean-Pierre Dupuy.
 
Profondément intégré aux structures interprétatives conventionnelles, l’impératif du retour à l’équilibre prive en un sens le récit de tout suspens puisque chacun sait et attend qu’il se conclue par le rééquilibrage des comptes. D’où cet usage fréquent de la prolepse dans un récit d’argent qui n’hésite pas à « vendre la mèche » comme le fait Véron lorsqu’il évoque la réussite de son personnage qui a « réalis[é] en peu de jours un bénéfice net de deux millions » (t.1, p.112). Au cas où le caractère artificiel de gains aussi rapides que faramineux de Picard ne serait pas apparu au lecteur, le narrateur auctorial s’emploie méthodiquement à prédire la fin du banquier en concluant presque systématiquement chacun des chapitres du roman par une prolepse déceptive prédisant la fin de l’imprudent banquier
 
[Elle] comprenait déjà que Picard n’était plus le père de famille laborieux et assidu ; que ce gros succès d’argent devait faire naître dans son âme deux funestes passions : l’ambition et la cupidité. (t. 1, 117)
Grisé par les millions, gâté par des flatteries perfides, intéressées, il ne pouvait plus s’arrêter sur cette pente du succès, pente plus rapide peut-être que celle du malheur. (t. 1, p.174)
La mère et la fille comprenaient que c’en était fait pour elles de cette vie toute d’intérieur et de famille, où le bonheur savait tenir la première place. (t. 1, p. 191)
Picard ne se doutait pas de toutes les déconvenues blessantes qui l’attendaient dans cette fête. (t.1, p.347)
 
Cet usage de la prolepse, fréquent chez Balzac, n’implique cependant aucune mise sous tutelle de la fiction. Loin de se laisser emprisonner par une dynamique monétaire autonome – un fatum moderne – à laquelle il ne pourrait que se plier, le récit conserve d’indéniables marges de manœuvre et sait, par-delà l’enchaînement apparemment inéluctable des séquences sur l’axe syntagmatique, déployer ses propres stratégies. On retrouve là un mécanisme semblable au « code herméneutique » que Barthes convoque dans S/Z pour caractériser cet espace « dilatoire » où la « textualisation de l’action » reprend ses droits sur l’action elle-même[35]. Considérons donc la manière dont le récit d’argent confronte le lecteur au « retard » ou à la « réticence textuelle » et s’organise « selon l’attente et le désir de retour ».
 
Arythmies
Faute de pouvoir exposer des exemples détaillés de cette structure dilatoire, fions-nous à la théorisation qu’un narrateur balzacien propose explicitement de ces mécanismes de « textualisation de l’action » économique. Alors qu’il est engagé dans le récit de l’origine de la fortune de Rastignac, Bixiou se voit reprocher par ses interlocuteurs de n’aller pas droit au but
 
Et allons un peu plus vite ! dit Blondet, tu marivaudes.
Je ne vois, dans toutes ces toupies que tu lances, rien qui ressemble à l’origine de la fortune de Rastignac, et tu nous prends pour des Matifat multipliés par six bouteilles de vin de champagne, s’écria Couture.[36]
 
Passons sur le cabotinage de Bixiou —
 
Je vous fais l’honneur de vous traiter en gourmets, je vous distille mon histoire, et il me critique ! Mes amis, la plus grande marque de stérilité intellectuelle est l’entassement des faits. […] Voulez-vous que je vous fasse un récit qui aille comme un boulet de canon, un rapport de général en chef […], que je donne à ma langue la sotte allure d’un livre (il feignit de pleurer) ? Malheur à l’imagination française, on veut épointer les aiguilles de sa plaisanterie ! (MN, p. 364)
 
— car l’essentiel est moins dans la pose du conteur que dans les pauses et les circonvolutions que le récit d’argent doit décrire pour actualiser sa littérarité. L’objectif du récit n’est en effet pas d’aller vers la fin – on la connaît, Nucingen est le Napoléon de la finance – mais de ménager le suspense et de rendre l’argent romanesque, et ce au double sens du terme. Il s’agit d’abord, comme l’exprime Balzac, de conférer à l’épopée financière « l’intérêt d’un chapitre de voyage dans un pays étranger »[37], en jouant des effets de surprise et de contrepoint, de report et de latence qu’autorise l’artillerie juridico-financière. Les outils financiers appellent des jeux d’acteurs, nous l’avons vu plus haut, qui complexifient à souhait l’action par une multiplication des protagonistes qui crée elle-même des situations de dépendance inattendues. La lettre de change dialectise ainsi le couple prêteur/emprunteur en imposant deux intermédiaires, le plus souvent distants. Il s’agit là de véritables actants puisque, par le jeu de l’endossement et du réendossement, l’effet de commerce peut être racheté par un tiers qui peut le revendre à autrui… à l’infini, parfois à l’insu de l’emprunteur premier. Cette mécanique infernale est une source inépuisable de rebondissements puisque le débiteur peut se retrouver entre les mains de créanciers auxquels il n’a jamais emprunté d’argent, mais qui ont intérêt à le tenir par « le licou de la lettre de change » (Une fille d’Ève). Le ressort est abondamment utilisé par Balzac, mais également par Souvestre puisque Gaillot se débrouille pour racheter les créances pendantes de Severin, tenant par là son rival à sa merci. Si l’on ajoute que les dettes réelles se redoublent au plan moral (ou inversement) [38], on comprendra à quel degré de complexité et de toxicité atteignent ces combinatoires actantielles. Mais la puissance proliférante des effets de commerce ne régit pas seulement l’axe paradigmatique puisque les billets à ordre, lettres de change ou autres fidéi-commis constituent autant de formes temporalisées de l’argent dont le récit joue pour (dés-)organiser le déroulement de la fable. Tout se passe comme si l’argent était doté d’une autonomie lui permettant de « vivre sa vie » à l’insu des personnages. Comme le dit Grandet, « les écus vivent et grouillent comme des hommes: ca va, ca vient, ca sue, ca produit »[39]. Si, dans le meilleur des cas, les écus font des petits et enrichissent le spéculateur, ils peuvent à l’inverse croître négativement, à l’instar de ces dettes qui enflent sans que le protagoniste ne puisse en interrompre le mouvement. Ici, César Birotteau, impuissant face au gonflement de son passif (financier et moral), est condamné à errer dans les rues de Paris avec le vain espoir de trouver quelques fonds ; là, Severin disparaît du premier plan du roman pour trouver, ailleurs, l’argent qui calmerait ses créanciers, laissant dès lors à Gaillot toute latitude pour manœuvrer. Il est même des cas où cette génération spontanée s’opère dans le silence du récit – c’est-à-dire dans le dos du personnage et du lecteur, les dettes resurgissant au moment où tout le monde les avait oubliées. Savinien de Portenduère (Ursule Mirouet), rattrapé par de vieux débits, est ainsi expédié à la prison pour dettes et abandonne le terrain à ses opposants ; Saccard (L’Argent) tombe parce qu’il n’a pu contrôler le mouvement de ses anciennes et honteuses dettes exhumées par la Méchain et habilement instrumentalisées par l’usurier Busch…
 
Sans doute ce ressort constitue-t-il une nouvelle illustration de l’impératif du retour à l’équilibre, mais il repose sur une latence des effets de crédit qui atteste de la valeur temporelle de l’argent. Une valeur que le récit économique sait utiliser en orchestrant des arythmies – différentes des bouleversements de l’ordre temporel évoqués précédemment – qui engendrent à leur tour des structures topiques. En effet, tous les romans semblent traiter la dépense ou l’endettement sur le mode du résumé voire de l’ellipse tandis que le remboursement ou le rééquilibrage financier, eux, relèvent de la scène ou de la pause. Par-delà don invention balzacienne[40], cette loi semble massivement reprise par le roman populaire. Cinq cent mille francs de rentes se conforme ainsi scrupuleusement à la structure duale d’un récit de crédit qui fait succéder la période du remboursement à la phase euphorique de l’endettement. La première, qui couvre une vingtaine d’années, nécessite 430 pages (vingt ans d’accumulation primitive sur une centaine de pages et trois ans de spéculation heureuse en 340 pages) et se clôt, comme dans César Birotteau, avec le banquet, tandis que la seconde qui ne dure que quelques mois s’étale quant à elle sur 270 pages, dont 210 réservées aux quatre journées nécessaires à la liquidation des dettes et de la crise. Ce spectaculaire ralentissement du récit, systématique chez Balzac, se retrouve chez Souvestre lorsque Severin, aux prises avec ses créanciers « conn[aî]t les angoisses du commerçant qui compte les jours, les heures, perd le sommeil à l’approche des échéances et attend la lettre d’un créancier comme on attend la balle d’un adversaire. » (L’Homme et l’argent, t.2, p.34). Certes, le remboursement n’est pas énoncé en termes strictement comptables, mais le récit se solde par le respect du contrat, totalement léonin, au terme duquel la richesse de Severin, dépouillé et livré au chagrin de sa fille morte, est transférée à Gaillot. Cette douloureuse paralysie du récit d’argent, y compris dans ses formes les plus stéréotypées – qu’on se souvienne de la manière dont l’action du Comte de Monte Cristo se ralentit au moment où les méchants doivent payer leurs dettes à Dantès – n’est pas qu’une ficelle narrative. Elle illustre au contraire la puissance herméneutique d’une forme narrative qui, en persévérant dans sa littérarité, parvient à délivrer un savoir distinctif sur l’argent en illustrant les violences qu’il fait subir au sujet. Dès lors, l’argent devient romanesque – mais en un sens second – à partir du moment où la mise en texte lui confère une valeur pour le sujet en permettant au lecteur d’expérimenter les phénomènes de subjectivation qui accompagnent chacun de ses usages. De ce point de vue, le récit réaliste doit être considéré comme une entreprise de démystification des fictions économiques : de même qu’il dénonce la fable de la victoire de l’intérêt sur les passions, il montre – au rebours du credo libéral de l’objectivité monétaire exposé par Simmel – que l’argent et la monnaie sont tout sauf des agents neutres. Il prouve que tout échange implique la temporalité et la valeur d’un sujet économique qui laisse toujours quelque chose de lui-même dans ce commerce.
 
On ne saurait affirmer l’existence d’un « sous-genre fiction économique » sans développer une critériologie rigoureuse et sans s’appuyer sur un corpus large que les bornes étroites de cet article ne permettent que d’esquisser. Il n’en reste pas moins que ces coups de sonde dans la littérature romanesque du premier XIXe siècle révèlent des invariants fictionnels économiques qui structurent le récit. Le fait que ces invariants semblent également se retrouver dans le récit du XXe siècle prouve que l’on n’a pas seulement affaire à un phénomène conjoncturel, mais que se joue, à travers l’hypothèse d’un récit économique topique une mutation d’ordre esthétique et politique. Car c’est bien de la fonction et de la nature politique de la mimesis qu’il s’agit, soit qu’on adopte une perspective économiciste ou matérialiste où la littérature se « contenterait » de transcrire des mutations libérales à l’œuvre depuis le mitan du XVIIIe siècle ; soit qu’on préfère une conception anthropologique de l’échange dont l’économie la littérature ne seraient que des représentations. Le débat n’a rien d’anecdotique. Là, une vision classique – qui réunit marxistes et libéraux – considérant l’œuvre comme la résultante des conditions socio-économiques ; ici, une vision hétérodoxe qui dénonce le caractère téléologique de l’économie libérale moderne et réinscrit les formes de l’échange dans une conception globale des relations humaines quelles qu’en soient les formalisations, économiques ou littéraires.
 
La seconde position semble devoir être privilégiée pour deux raisons. D’une part, tout en permettant d’observer la manière dont l’économie et la pensée calculante contaminent, avec leurs référentiels comptables, les autres sphères de la vie humaine, elle analyse la propension de l’économie libérale à naturaliser ses théories en faisant de l’échange monétaire une invention moderne, au détriment de formes alternatives dont la littérature atteste la résistance. Elle ouvre d’autre part et conséquemment sur une conception historiciste de l’argent littéraire autrement plus féconde. En effet, dès lors que littérature et économie sont considérées comme deux formalisations de l’échange, on comprend que la première se soit toujours intéressée à l’argent et que chaque période de crise ait naturellement suscité son lot de récits d’argent, de pièces à intrigue financière… Mais, dans cette histoire de l’argent littéraire qui reste à écrire, le moment dix-neuviémiste occupe une place et un statut bien particuliers. L’argent, à ce moment-là, actualise ses qualités fictionnelles parce que s’opère une mutation libérale qui, ainsi que l’ont montré Polanyi ou Hirschmann[41], provoque une rupture à la fois épistémologique, morale, sociale et politique. Le romancier ne parle pas seulement d’argent parce que l’argent est partout, mais parce que la configuration idéologique nouvelle place l’argent et son éthique au cœur des régulations socio-politiques. Il faudra que s’écoule un large XIXe siècle pour que ce choc de civilisation soit absorbé et que la nouvelle norme économique se banalise. Ceci explique peut-être que l’argent disparaisse progressivement de la littérature de l’entre-deux-guerres pour ne réapparaître qu’à la fin d’un XXe siècle, c’est-à-dire quand un nouveau paradigme (néo-)libéral autorise un nouveau mouvement d’autonomisation de l’argent, quand les capacités d’abstraction et de virtualisation de l’argent atteignent un tel degré qu’elles semblent s’opérer au mépris ou au détriment des logiques politiques et sociales. C’est en ces moments de crise que le récit d’argent (re-)surgit pour affirmer une vocation critique qui ne s’épuise pas dans la dénonciation, mais réinscrit la valeur du sujet au cœur de la mécanique économique.
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
Œuvres citées
Ancelot, Virginie : La Nièce du banquier, Paris, Hippolyte Boisgard éditeur, 1853.
Balzac, Honoré de : La Comédie humaine, Avant-propos de La Comédie humaine, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, P.G. Castex éd., 1977-1981
Barbéris, Pierre : – Mythes balzaciens, Paris, Armand Colin, 1971 ; – Le Monde de Balzac, Paris, Kimé, 1999.
Baroni, Raphaël : La tension narrative, Paris, Seuil, 2007.
Brooks, Peter : L’imagination mélodramatique, Paris, Garnier, 2011
Coquet, Jean-Claude : Sémiotique L’Ecole de Paris, Paris, Hachette, 1982
Derrida, Jacques : Donner le tempsLa Fausse monnaie, Paris, Galilée, 1991.
Dupuy, Jean-Pierre :L’avenir de l’économie, Paris, Flammarion, 2012
Fontaine, Laurence : L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008.
Hautcoeur, Pierre-Cyrille (dir.) : Le marché financier français au XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, vol. 1.
Hirschman, Albert O. : Les Passions et les intérêts, Paris, PUF, 1997.
Mollier, Jean-Yves : Le Commerce de la librairie en France au XIXe siècle, 1789-1914, Paris, IMEC/Maison des sciences de l’homme, 1997.
Péraud, Alexandre : « “La panacée universelle, le crédit ! ” (César Birotteau). Quelques exemples d’inscription narrative du crédit dans la littérature du premier XIXe siècle », Romantisme, Paris, n°151 (2011-1) ; Le crédit dans la poétique balzacienne, Paris, Garnier, 2012 ; La Comédie (in)humaine de l’argent,Floirac, Le Bord de l’eau, 2013.
Polanyi, Karl : La Grande transformation, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1983.
Souvestre, Émile : L’Homme et l’argent, Paris, Charpentier, 1859.
Vaillant, Alain : Mesure(s) du livre, actes du colloque organisé par la Bibliothèque nationale et la Société des Études romantiques, Paris, Publications de la Bibliothèque nationale, 1992.
Véron, Louis : Cinq cent mille francs de rentes, Paris, Librairie Nouvelle, 1855
 


[1] Voir Jean-Yves Mollier, Le Commerce de la librairie en France au XIXe siècle, 1789-1914, Paris, IMEC/Maison des sciences de l’homme, 1997 ; Alain Vaillant, Mesure(s) du livre, actes du colloque organisé par la Bibliothèque nationale et la Société des Études romantiques, Paris, Publications de la Bibliothèque nationale, 1992.
[2] Voir Pierre-Cyrille Hautcoeur (dir.), Le marché financier français au XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, vol. 1.
[3] Dans le cadre étroit de cette étude, nous nous appuierons essentiellement sur les œuvres d’Émile Souvestre (L’Homme et l’argent), de Louis Véron (Cinq cent mille francs de rente) et de Virgine Ancelot (La Nièce du banquier) que nous mettrons en regard de La Comédie humaine.
[4] Albert O. Hirschman, Les Passions et les intérêts, Paris, PUF, 1997, p.64.
[5] Ibid., p. 102.
[6] Avant-propos de La Comédie humaine, I, p.9.
[7] Karleinz Stierle, La Capitale des signes. Paris et son discours, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2001
 
[8] Par exemple lorsqu’il caractérise les Scènes de la vie de province comme « l’âge des passions, des calculs, des intérêts et de l’ambition » ; Honoré de Balzac, La Comédie humaine, Avant-propos de La Comédie humaine, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, P.G. Castex éd., 1976, p. 18, tome 1 (toutes les citations de La Comédie humaine, tome et page, renvoient à cette édition).
[9] L’homme n’est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des aptitudes ; la Société, loin de le dépraver, comme l’a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur ; mais l’intérêt développe aussi ses penchants mauvais. », Avant-propos de La Comédie humaine, op. cit., p. 12.
[10] Jean-Pierre Dupuy, L’avenir de l’économie, Paris, Flammarion, 2012, p. 67.
[11] Les Petits Bourgeois, t. VIII, p. 120.
[12] On se réfère ici essentiellement aux récits « mondains » d’un auteur qui s’était par ailleurs fait une réputation avec ses romans régionalistes bretons. Voir Françoise Sylvos, « Émile Souvestre ou la réclame telle qu’elle sera », La Réclame, Romantisme 2012/1 (n°155).
[13] L’Homme et l’argent, Paris, Charpentier, 1859, t. 1, p. 191 -192 et p. 193.
[14] Jean-Pierre Dupuy, L’avenir de l’économie, Paris, Flammarion, 2012, p. 153. Ce tropisme projectif est assorti chez cet économiste d’un destin apocalyptique puisque : « la condition de possibilité du capitalisme est que ses agents le croient immortel. Son péché originel est qu’il a besoin d’une ouverture indéfinie de l’avenir pour avoir une chance de tenir à tout moment ses promesses. C’est là que s’enracine la sacralisation de la croissance » (ibid., p. 188).
[15] Se pose, chez Zola, la question de la compatibilité entre, d’une part, l’ouverture infinie du capital – fondatrice de la fable économique – et d’autre part, le principe entropique qui régit le cycle des Rougon-Macquart si bien qu’on peut se demander si l’argent zolien est soumis au paradigme thermodynamique.
[16] Splendeur et misères des courtisanes, t. VI, p. 591
[17] J.-C. Coquet, Sémiotique L’Ecole de Paris, Paris, Hachette, 1982, p. 36.
[18] Songeons à la figure de Desnorest, le banquier du récit de Virginie Ancelot, La Nièce du banquier, « un de ces bourgeois vaniteux qui ont trôné en France pendant quelques années. […] Il réunissait « tous les dédains de l’aristocratie, qu’il détestait pourtant parce qu’il n’était pas noble, et toute la mauvaise humeur de la démocratie, qu’il méprisait souverainement parce qu’il était millionnaire. Tout cela produisait en lui les plus singulières contradictions ». Ce même banquier exprime très clairement le transfert de la virtu du champ de bataille au terrain commercialo-boursier : « Est-ce que par hasard vous voudriez que je me fusse ruiné, ou que j’eusse seulement mis du mien dans les affaires publiques ? On se serait joliment moqué de moi ! Oh ! Si je n’avais pas été sûr d’y doubler mes fonds, est-ce que j’aurais jamais avancé un sou ? Allons donc ! C’était bon pour les ci-devants de faire la guerre à leurs dépens ! ». Virginie Ancelot, La Nièce du banquier, Paris, Hippolyte Boisgard éditeur, 1853, p. 17 et p. 25.
[19] J.-M. Schaeffer cité par R. Baroni, La tension narrative, Paris, Seuil, 2007, p. 79.
[20] Balzac livre un exemple typique de cette pyramide du crédit parisien au début des Petits Bourgeois : « En haut la maison Nucingen, les Keller, les Du Tillet, les Mongenod; un peu plus bas, les Palma, les Gigonnet, les Gobseck; encore plus bas, les Samanon, les Chaboisseau, les Barbet; puis, enfin, après le Mont de piété, cette reine de l’usure, qui tend ses lacets au coin des rues pour étrangler toutes les misères, pour n’en pas manquer une, un Cerizet » (X, 120). Pour un commentaire de cet énoncé balzacien fondamental, voir Alexandre Péraud, Le crédit dans la poétique balzacienne, Paris, Garnier, 2012, p. 78 sqq. et Jean-Joseph Goux, La Comédie (in)humaine de l’argent, « L’or, l’argent, le papier, dans l’économie balzacienne »,Floirac, Le Bord de l’eau, 2013.
[21] R. Baroni, op. cit., p. 80. Il faudrait réfléchir à l’espèce de malentendu idéologico-critique qui fit que les formalistes russes d’inspiration marxiste ont conçu un modèle fondé sur le conflit avec la lutte des classes comme horizon idéologique… alors même que le récit réaliste dont ils furent les commentateurs précieux ne faisait quant à lui, que thématiser ou mettre en texte le principe libéral du libre affrontement des intérêts.
[22] Le mélodrame naît de la Révolution, du « moment épistémologique […] qui, tant symboliquement que littéralement, marque la liquidation finale du sacré traditionnel et de ses institutions représentatives (l’Eglise et le monarque), le bouleversement du mythe de la chrétienté, la destruction de la cohésion organique et hiérarchique d’une société, et, partant, l’invalidation des formes littéraires (tragédie, comédie de mœurs) qui découlaient d’une telle société. Le mélodrame ne représente pas seulement la chute de la tragédie, il est aussi une réponse à la perte de la vision tragique. Il intervient dans un monde dans lequel les impératifs de vérité et d’éthique ont été violemment remis en cause, et dans lequel pourtant la promulgation de la vérité et de l’éthique, leur instauration au rang de mode de vie est une question politique immédiate et quotidienne », Peter Brooks, L’imagination mélodramatique, Paris, Garnier, 2011, p. 25.
[23] La Peau de chagrin fonde le caractère fantastique de l’argent en attribuant au fétiche moderne les attributs du talisman et participe de la détermination d’un stéréotype de l’argent magique qui irrigue tout le siècle. On en retrouve ainsi des manifestations explicites non seulement chez Balzac (Melmoth réconcilié…), mais aussi dans le roman populaire, par exemple chez Véron : « Il reste aux hommes aimables, spirituels, intelligents, qui ont tout perdu, une ressource plus sûre et plus honnête que la carte biseautée, c’est la lettre de change. La lettre de change est un chiffon de papier qui ouvre toutes les caisses… » ; « la maison Picard régnait despotiquement au parquet et dans la coulisse. Les opérations nouvelles dont elle se chargeait y excitaient l’engouement des spéculateurs ; les entreprises agonisantes qu’elle ressuscitait dans son crédit reprenaient aussitôt la faveur et la popularité. » Louis Véron, Cinq cent mille francs de rentes, Paris, Librairie Nouvelle, 1855, t.2, p.300-01 et t. 1, p.168.
[24] Nietzsche développe cette thèse dans La Généalogie de la morale dans le cadre de ses analyses sur la dette.
[25] Cette valeur, Balzac l’a intégrée au plus haut point comme en témoigne une lettre de 1833. Justifiant l’ajournement de son voyage en Ukraine, il déclare : « que de travail d’ici là, payer ses dettes, grandir de réputation », cité par Pierre Barbéris, Le Monde de Balzac, Paris, Kimé, 1999, p. 56.
[26] Cinq cent mille francs de rentes, op. cit., t.2, pp. 255-6.
[27] Pour une étude précise de l’application systématique de cette loi balzacienne, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage, Le crédit dans la poétique balzacienne, op. cit., p. 202 sqq.
[28] Cinq cent mille francs de rentes, op. cit., p.376-77
[29] Verne réutilise cette structure à l’identique dans Mathias Sandorf, matrice que l’on retrouve également dans Les Mystères de Paris. Toutefois, le remboursement constitue chez Sue un moteur narratif premier puisque c’est le sentiment de devoir rembourser une dette, puissamment intériorisé par le personnage, qui meut Rodolphe dans sa quête et lance le récit.
[30] Le titre de Jonathan Franzen, Les Corrections, est, dans sa polysémie, particulièrement intéressant car par-delà le double sens moral ou punitif et financier du terme, il désigne bien le mécanisme boursier (corrections, en anglais) au terme duquel les titres reviennent à leur valeur « réelle ».
[31] L’Homme et l’argent, Paris, Charpentier, 1859, p. 257.
[32] Jacques Derrida, Donner le tempsLa Fausse monnaie, Paris, Galilée, 1991, p. 18.
[33] On peut ici renvoyer aux analyses de la sémiotique contemporaine que déploie Raphaël Baroni dans La tension narrative, Paris, Le Seuil, 2007.
[34] Laurence Fontaine montre dans L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle (Paris, Gallimard, 2008) que l’économie dissymétrique d’Ancien Régime pratiquait couramment la remise de dette. Il faudrait ainsi analyser la manière dont toute une littérature du XVIIIe siècle intériorise cette pratique et la transpose dans l’ordre symbolique la fiction. Loin d’être tendue vers la restitution ou le retour à l’équilibre, elle privilégié au contraire le reste, l’imperfection de l’échange, c’est-à-dire la création d’un espace où puisse précisément se déployer l’humain.
[35] « Le grand mérite de Barthes a été de souligner l’importance non seulement de l’action représentée, mais également des énigmes qui structurent l’intrigue, c’est-à-dire des incertitudes textuelles générées, stratégiquement entretenues et finalement résolues par la narration ». Cité par R. Baroni, op. cit., p. 71
[36] La Maison Nucingen, t. VI,p. 351 et p. 369. Remarquons que, ce faisant, Bixiou reproduit le comportement du véritable héros de son histoire qui n’est pas Rastignac mais bien Nucingen. En effet, si la troisième liquidation du banquier est un véritable chef d’œuvre, c’est parce qu’il parvient à se rendre maître du temps. Rappelons-nous que « la maison Nucingen avait sciemment et à dessein employé ses cinq millions dans une affaire en Amérique, dont les profits avaient été calculés de manière à revenir trop tard. Elle s’était dégarnie avec préméditation » (p. 371, nous soulignons).
[37] Honoré de Balzac, Illusions perdues, V, p. 492.
[38] Songeons à cet échange, chez Souvestre, entre le banquier et sa femme dont les imprudences extra-conjugales menacent la réputation non de l’époux – on ne s’intéresse guère à ces niaiseries -, mais de l’homme d’affaires. « Ceci est une question de chiffres et non de sentiment. Ce n’est point de mon honneur que je vous demande compte, c’est du ridicule dont vous m’avez couvert. » « S’il est vrai que j’aie pu nuire à votre crédit, je suis prête à réparer ce tort. Ah ! Je vous en conjure, monsieur, cessons des débats cruels, puisque ce n’est pour vous qu’une question d’argent. Je suis riche, prenez dans ma dot et épargnez-moi vos reproches! » L’Homme et l’argent, p.160 et 161.
[39] Eugénie Grandet, II, p. 1131.
[40] Voir Le crédit dans la poétique balzacienne, op. cit., pp. 301 sqq.
[41] Karl Polanyi, La Grande transformation, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1983 ; Albert O. Hirschmann, Les passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980.



La naturalisation de l’économie dans le roman du XIXe siècle

Avancer que l’économie obéit à des lois aussi générales et incontestables que la loi de la gravitation consiste à l’envisager comme une nature, à la soustraire ainsi à l’arbitraire du prince, en même temps que l’on fonde une science économique distincte, conçue sur le modèle des sciences physiques. Ce sont les physiocrates qui, dans le troisième quart du XVIIIe siècle, formulent cette conception de la manière la plus nette, en préconisant « que la nation soit instruite des lois générales de l’ordre naturel qui constituent le gouvernement évidemment le plus parfait[1] » et en fixant du même coup le périmètre économique du souverain, garant de la propriété[2] mais par exemple dissuadé de toute intempérance fiscale[3]. Cependant, il y a naturalisation de l’économie dès lors qu’on est tenté d’appliquer aux phénomènes sociaux d’une part le protocole de l’observation médicale et l’analogie avec l’organisme, comme le fait le médecin William Petty un siècle auparavant, d’autre part les lois générales de la physique et l’analogie avec le mouvement céleste, comme le fait John Locke ami de Newton[4], l’organique et le mécanique étant deux acceptions de l’ordre naturel. Ainsi, la position universaliste qui au XVIIIe siècle conçoit l’économie comme une nature obéissant à des principes généraux que la science économique doit mettre en évidence, est une conception ancrée dans le siècle précédent en même temps qu’elle est aux fondements du libéralisme et de l’économie classique : si la théorie de la main invisible et le « capitalisme utopique » s’imposent face aux théories du contrat social[5], c’est parce que la naturalité de l’intérêt apparaît fondatrice d’un équilibre optimal de la société, l’économie proposant une théorie de l’harmonie indépendante des errements de l’univers politique. Ainsi, quoique le XIXe siècle français oscille entre révolution et réaction, entre république, monarchie et empire, c’est avec une belle constance que l’économiste affirme l’existence d’un ordre naturel de l’économie quasi-indépendant des régimes. Le « Discours préliminaire » qui ouvre le Traité d’économie politique de Jean-Baptiste Say en 1803 traverse le siècle pour réapparaître presque sans une ride sous la plume de l’économiste et ministre Yves Guyot dans l’introduction de son ouvrage La Science économique en 1881[6] : « [les lois générales de l’économie] dérivent de la nature des choses, tout aussi sûrement que les lois du monde physique : on ne les imagine pas, on les trouve ; elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres, et jamais on ne les viole impunément[7]. »
 
Si la question des lois naturelles de l’économie a récemment intéressé les historiens de la pensée économique[8], c’est bien sûr parce qu’elle leur apparaît comme ce que Kenneth Burke appelait (d’après Bentham) « an eulogistic covering », une reformulation méliorative en forme de métaphore manipulatoire[9], mais aussi parce qu’elle interroge les fondements méthodologiques de la discipline, à l’heure où le discours économique est accusé de constituer une pensée unique et où la presse se voit parfois reprocher de relayer l’autoportrait du marché en évidence. D’abord, avancer que l’économie obéit à des lois générales aussi imparables que l’attraction gravitationnelle, c’est croire à la validité atemporelle d’un paradigme dont la physique montre aujourd’hui justement les limites : l’épistémologie de l’économie souligne le risque que la discipline, obsédée par le modèle des sciences dures, se retrouve ironiquement seule à croire en une loi désormais mise à mal dans son champ originel[10]. Ensuite, défendre la thèse des lois naturelles de l’économie, c’est refuser l’analyse circonstancielle, le relativisme, ou l’historicisme dont participe par exemple la pensée de contemporains des physiocrates comme Montesquieu ou Steuart[11] : toute tentative de dire la diversité des sociétés, des climats et des régimes d’échange, ou bien toute tentative de dire que les lois de l’économie ne se vérifient que localement et exceptionnellement – par exemple que la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say ne s’est vérifiée que dans les usines Ford au début du XXe siècle[12]apparaissent aux tenants des lois naturelles comme des erreurs de myope. On le voit bien lorsque Jean-Baptiste Say explique, dans le « Discours préliminaire » au Traité d’économie politique – dont la version princeps de 1803 est sur ce point la plus expressive –, que l’économie politique étudie les « faits généraux », qui « sont le résultat de l’action des lois de la nature dans tous les cas semblables » et des « faits particuliers » qui « sont aussi bien le résultat de l’action des lois de la nature, car elles ne sont jamais violées, mais (…) le résultat d’une ou de plusieurs actions modifiées l’une par l’autre »[13]. C’est l’exemple célèbre du jet d’eau, qui exprime l’idée que l’apparente exception à la loi de la gravité peut en recouvrir au contraire la confirmation, « Le fait particulier d’un jet d’eau est un effet où les lois de l’équilibre se combinent avec celles de la pesanteur, sans les détruire[14] ».
 
Parenthèse : nous pourrions refaire toute l’histoire intellectuelle des lois naturelles de l’économie à travers des métaphores aquatiques de cet acabit, parce que l’eau, en même temps qu’elle signifie la fertilité, permet de dire conjointement la diffusion et la gravitation universelles, la soumission du divers à un seul et même principe. Cette histoire commencerait avec la notion de « cours naturel du commerce » chez Davenant, qui suppose que l’activité marchande est comme une rivière qui trouve naturellement son lit[15]. Elle en passerait par l’image du jet d’eau de Say, mais aussi par le motif de la chute d’eau, qui ponctue la réflexion de Michel Crouzet[16] lorsqu’il rappelle comment les saint-simoniens et autres voyageurs au XIXe siècle ont observé le génie déployé par les Américains pour tourner la nature en utilité, pour exploiter la force motrice du torrent, du fleuve ou de la cataracte : qu’on redoute ou non cet utilitarisme forcené, le cours d’eau appelle l’exploitation économique, tel le torrent de Verrières qui se jette dans le Doubs après avoir entraîné la scie du père Sorel et les marteaux de la fabrique de clous Rênal. Du reste, le goût de la confrontation avec la nature et de la domestication économique des éléments n’est pas seulement anglo-américain : on le trouve aussi dans le « Discours préliminaire » au Traité de Say. L’économie politique déploie ici un art de la transition : c’est en partant de ce que lui donne la nature que l’homme produit des utilités ; certes l’économie n’est pas une création, elle est une production ; mais cette production s’appuie à tout moment sur le concours physique de la nature ; la puissance de l’eau en son lit vient seconder l’activité, comme s’il n’y avait pas de solution de continuité entre l’ordre naturel et l’ordre économique. Notons que l’eau courante, forme primitive de l’énergie, moteur naturel du capital technique, servira tout aussi bien à dire la circulation du capital financier. C’est visiblement une métaphore éculée qu’exploite Jules Vallès lorsqu’il écrit en 1857 dans son manuel ironique du boursier : « le Capital devenu sensible, mobilisé, canalisé, si l’on peut parler ainsi, a roulé sur le lit de la Bourse, comme un fleuve nouveau arrosant sur sa route la terre ingrate et dure, rivière aux mille bras dont chaque flot est utilisé, sans qu’une goutte soit perdue, une molécule égarée[17]. » Zola reprendra cette métaphore circulatoire dans L’Argent, de même que le boursier Jules Verne donnera une acception financière à la liquidité qu’il exalte[18] (mais nous glissons déjà ici des métaphores de l’économiste à celles du romancier).
 
Le naturalisme économique, de Jean-Baptiste Say à Gustave de Molinari
Que le second XIXe siècle français soit un moment éminent du débat sur les lois naturelles de l’économie ne fait guère de doute. Il n’est besoin pour s’en convaincre que de lire la manière dont Yves Guyot résume les enjeux de la discipline économique dans l’introduction de La Science économique en 1881 (ou dans le tiré à part de l’introduction de 1887). Républicain fervent, directeur du Bien public à l’époque où Zola y fait paraître L’Assommoir, puis directeur du Voltaire, du Siècle et du Journal des économistes, député radical de la Seine en 1885 puis ministre des Travaux publics au tournant des années 80 et 90, Yves Guyot commence le livre Ier de son ouvrage par trois ou quatre pages de citation du « Discours préliminaire » au Traité de Say auxquelles il estime qu’« il n’y a presque rien à reprendre » (elles contiennent les versions revues des passages que nous avons évoqués). L’introduction à la deuxième édition de La Science économique[19] commence par une attaque en règle contre le colbertisme : c’est face à ce système protectionniste, corporatiste, policier et somme toute anti-naturaliste (puisque Guyot met sur le même plan l’économie dirigée et la copie académique qui refuse de « regarder la nature[20] ») que s’est constituée la théorie des lois naturelles de l’économie. « A l’ordre factice dont nous avons décrit les grandes lignes, les économistes voulurent substituer l’ordre dérivant des lois de la nature », écrit Guyot au moment de présenter les thèses physiocrates[21]. La virulence du propos suggère que la lutte contre l’esprit colbertiste se perpétue à la fin du XIXe siècle sous d’autres formes : c’est premièrement une lutte contre l’esprit bonapartiste en économie, c’est-à-dire contre un dirigisme économique fait de conservatisme et de protectionnisme ; c’est deuxièmement une lutte contre le réformisme à la mode des Kathedersozialisten (« socialistes de la chaire ») belges et allemands, qui ont certes en commun avec le radical Guyot de refuser l’idée marxiste de révolution, mais qui s’opposent nettement à la théorie des lois naturelles de l’économie en rabattant ce naturalisme sur le pur et simple darwinisme. Albert Schaeffle, que lit Zola en composant L’Argent, et surtout Émile de Laveleye, qu’il lit en préparant Germinal, s’en prennent explicitement à la notion d’« ordre naturel » puisque celui-ci s’avère injuste[22]. Laveleye cite le professeur de Tübingen Gustav von Schönberg pour qui « le socialisme a forcé l’économie politique à reconnaître qu’elle n’est pas simplement la science naturelle de l’égoïsme humain, mais qu’elle doit formuler un système de gestion morale des intérêts sociaux[23] ». Pour les Kathedersozialisten, il faut préférer la loi débattue dans les parlements à la loi naturelle des économistes. Autre cible d’un homme comme Guyot, naturellement, la doctrine marxiste, qui ne reprend l’idée des lois naturelles de l’économie que pour les circonscrire au capitalisme, promis par-là à la destruction : véritable ironie consistant à accepter le mécanicisme de ces lois mais en leur donnant une validité relative et négative, ce qui fait du capitalisme une bombe à retardement.
 
C’est contre Marx qu’écrivent les « socialistes de la chaire », parce que son déterminisme laisse trop peu de place à l’initiative des hommes. C’est contre les « économistes » qu’ils affirment que la répartition des richesses dépend non d’un ordre naturel mais « des coutumes et des lois », « que ces lois ont varié aux différentes époques, et que par conséquent, une application plus rigoureuse de la justice peut les améliorer »[24]. Enfin, c’est aussi bien contre Marx que contre ce réformisme, ce relativisme et cet historicisme du socialisme modéré qu’un homme comme Gustave de Molinari publie Les Lois naturelles de l’économie politique[25] au milieu des années 1880. Si bien que les vingt dernières années du XIXe siècle français semblent concentrer les questions qu’agite l’histoire de la pensée économique lorsqu’elle oppose la genèse de la notion de lois naturelles de l’économie politique (de William Petty à Say, en passant par Cantillon, Boisguilbert, Quesnay et Dupont de Nemours) au développement de l’argument relativiste et historiciste (chez Hume, Montesquieu, Rousseau, Stuart et jusque chez Keynes)[26]. Il est intéressant d’en passer par Molinari pour comprendre comment on formule les lois naturelles de l’économie[27] à la fin d’un siècle où les crises et les déséquilibres ont paru démentir le libéralisme théorique du XVIIIe siècle, où Manchester et les krachs ont rendu évanescente la notion de « doux commerce ». Molinari pose une créature humaine soumise à la douleur et au plaisir et exposée à des besoins. Satisfaire un besoin suppose d’arbitrer entre la jouissance attendue de cette satisfaction et la peine qu’occasionne le moyen d’y parvenir. Naturellement enclin à minimiser sa souffrance et maximiser son plaisir, c’est-à-dire à se soumettre à une première loi qui est la « loi d’économie des forces », l’homme entre dans la division du travail, c’est-à-dire dans un régime d’association qui lui permet de produire à moindre effort ce à quoi il est le plus apte, ainsi que dans un régime d’échange, puisqu’ayant renoncé à être polyvalent il a besoin du produit des autres. Dès lors qu’il y a échange s’exercent la « loi de la concurrence », qui élimine les plus faibles producteurs d’utilité, et la « loi de progression des valeurs », qui ajuste production et consommation autour du prix déterminé par l’offre et la demande. Et ainsi de suite : de manière imparable, c’est toute l’économie qui peut être résumée non par un raisonnement tabulaire, qui donnerait prise à une objection réformiste partie par partie, mais par une inférence linéaire qui fait de l’ordre économique dans son entier le déploiement d’un récit fondé sur les catégories originelles incontestables du plaisir et de la peine. Molinari ne fait pas un tableau économique ; il n’esquisse pas un circulus ; il propose une généalogie mécaniste de l’ordre comme de la discipline économiques.
 
Cela ne signifie pas que l’école des lois naturelles soit unanime et que les romanciers du XIXe siècle soient exposés à un discours monolithique. L’école libérale française, dite optimiste, dont la généalogie dix-neuviémiste irait de Say à Molinari en passant par Bastiat[28], fait justement son tri dans l’éventail des lois proposées : le principe de population de Malthus, la loi de Ricardo sur la baisse tendancielle du taux de profit, la « loi d’airain » formulée par Lassalle, qui tient étroitement aux précédentes et dit l’impossibilité que le salaire de l’ouvrier s’élève durablement au-dessus du salaire de subsistance (puisque l’offre de bras motivée par cette embellie pèsera nécessairement sur le niveau des salaires), sont autant de déterminismes pessimistes que réfute l’école française (elle n’est pas la seule bien sûr), pour laquelle ce sont d’abord les entraves étatiques qui sont destructives. Lorsqu’un économiste acquis aux lois naturelles refuse une loi, ce sera donc en prouvant qu’elle est insuffisamment démontrée : dans La Science économique, Yves Guyot introduit un chapitre sur « La valeur de l’homme » dans lequel il signale une « omission de Malthus » ; dans l’introduction à la 2e édition de l’ouvrage, il dément les projections pessimistes de Malthus et Ricardo[29]. Inversement, Guyot refuse énergiquement que l’on voie les économistes comme « des sortes de Pangloss qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Il estime au contraire que « l’économiste digne de ce nom » est quelqu’un qui « s’acharne (…) à supprimer les privilèges artificiels et à revendiquer les droits méconnus », qui « ne demande que la justice »[30]. Et c’est par là qu’on peut être à la fois tenant du naturalisme économique et député radical en 1885, par détestation des positions dominantes et par ambition de progrès social. On discerne aussi la limite de ce naturalisme lorsque Guyot, par ailleurs auteur d’un livre sur les crises commerciales qui a servi de source documentaire pour Germinal, résume les théories de Clément Juglar sur le caractère cyclique des crises (autre médecin que Juglar, autre naturalisme que cette explication endogène des crises par l’excès de prospérité[31]). Guyot prend ses distances avec les « apologistes[32] » des crises, car c’est encore faire preuve de malthusianisme que de voir dans celles-ci l’occasion d’une « purgation[33] » qui débarrasserait le marché de ses éléments impurs ou excédentaires, en risquant d’accréditer l’idée que l’économie politique est décidément une « science du lugubre[34] ». On croit voir que le naturalisme économique d’un Guyot s’arrête où commence le darwinisme, en tout cas que la possibilité de cet amalgame lui est intolérable.
 
L’herméneutique romanesque des lois naturelles de l’économie
La question, géante et pataude, est de savoir en quoi le roman français du XIXe siècle pourrait être informé par cette conception d’un ordre naturel de l’économique (la question étant en vérité d’imaginer comment il aurait pu ne pas l’être ; ou bien en quoi le paradigme des sciences naturelles s’impose à la fois au roman à partir de Balzac et à la science économique nouvelle). On voit bien pourquoi le débat sur l’optimisme ou le pessimisme des lois naturelles de l’économie peut introduire cette question. Stendhal est fasciné par la thèse lugubre de l’Essai sur le principe de population, que tout oppose a priori à la chasse au bonheur : cette intrusion de l’économiste dans l’amour et la chair « l’a frappé par son audace et son pessimisme logique », écrit Michel Crouzet, « elle a séduit manifestement le pessimisme de Stendhal »[35]. Zola, après avoir achevé le roman de l’écrasement du petit commerce qu’est Au Bonheur des Dames et au moment de préparer Germinal, tombe sur les lignes d’Émile de Laveleye qui assimilent économie orthodoxe, naturalisme et darwinisme[36]. Zola encore, au moment de son tournant utopique, lit sous la plume de Francesco Saverio Nitti (tenant de la détermination économique et sociale de la natalité) que « la théorie de Ricardo sur le revenu a autant d’adversaires que de défenseurs ; la loi d’airain de Lassalle à propos des salaires est répudiée aujourd’hui même par les socialistes ; l’hypothèse de Malthus est démentie par tout un siècle de recherches etc.[37] ». C’est dire que le déterminisme des lois naturelles enjoint d’emblée le romancier-lecteur à situer le discours de son roman : les lois sont acceptées ou refusées, et ce refus ou cette adhésion contribuent à configurer la fiction. C’est tout le régime de réalisme et d’invention du roman qui se trouve par-là interrogé, son rapport à la généralité ou à l’exception : qu’est-ce qui fait loi dans le roman, qu’est-ce qui s’y élabore comme dérogation ?
 
Se pose apparemment un problème de proportion caractéristique de la vieille étude des influences : que Stendhal ait parcouru les onze premiers chapitres du Livre Ier de La Richesse des nations de Smith et peut-être les trois premiers du Livre IV, que Flaubert ait lu les pamphlets de Bastiat (lesquels exactement ?), que Zola ait eu connaissance à travers Émile de Laveleye de la notion de lois naturelles de l’économie ou à travers Yves Guyot des travaux de Clément Juglar, voilà qui ne préjuge pas d’une emprise particulière de l’économie sur des monuments romanesques nourris de bien d’autres savoirs et bien d’autres lectures. Mais il existe, pour suivre Foucault, une profonde analogie entre la réforme théorique de l’économie au tournant des XVIIIe et XIXe siècles et celle – pour conserver le corpus des Mots et les choses – des sciences naturelles et de la philologie : elle réside dans le fait majeur que désormais, « la représentation a perdu le pouvoir de fonder, à partir d’elle-même, dans son déploiement propre et par le jeu qui la redouble sur soi, les liens qui peuvent unir ses divers éléments[38] ». Parmi les représentations, le roman en particulier éprouve le caractère étranger de ces « liens » du social, indépendants des ressorts jusqu’alors utilisés par lui : après avoir été émanation de l’ordre universel, le roman devient herméneutique d’une complexité dérobée. C’est que désormais, « retirées vers leur essence propre, siégeant enfin dans la force qui les anime, dans l’organisation qui les maintient, dans la genèse qui n’a cessé de les produire, les choses échappent, en leur vérité fondamentale, à l’espace du tableau… ». Foucault, en expliquant la succession des épistémès, en niant au passage l’idée d’un progrès du savoir économique (il s’emploie par exemple à montrer que la définition subjective et walrassienne de la valeur se trouve déjà comprise dans l’analyse classique[39]), donne une valeur de pivot au discours d’Adam Smith (puis de Ricardo) sur le travail. Ouvrir La Richesse des nations sur la division du travail (ces pages mêmes que Stendhal a lues attentivement, aussi attentivement que le chapitre sur la fixation des salaires), c’est introduire d’emblée l’idée – différente de celle qui est contenue dans le naturalisme des physiocrates, souligne Foucault – que l’ordre économique repose sur des pondérations ou des rapports algébriques intrinsèques, désormais proposés à une investigation difficile et peut-être infinie : « Ce qui hiérarchise les choses dans les mouvements continus du marché, ce ne sont pas les autres objets ni les autres besoins ; c’est l’activité qui les a produites et qui, silencieusement, s’est déposée en elles ; ce sont les journées et les heures nécessaires à les fabriquer, à les extraire, ou à les transporter qui constituent leur pesanteur propre, leur solidité marchande, leur loi intérieure et par là ce qu’on peut appeler leur prix réel…[40] ». Dans l’économie qui intéresse Stendhal comme dans l’anatomie comparée ou l’évolutionnisme qui intéressent Balzac, la logique des « liens », la « loi » des choses, se trouve désormais « à l’extérieur de la représentation », et c’est peut-être cet « arrière-monde », définition en quelque sorte algébrique du réel, que les romanciers voient se déployer furtivement dans le discours des économistes[41]. L’ordre économique apparaît désormais comme une immanence qui lance un défi à la représentation. Et cela est indissociable de la refondation du réalisme. Le roman devient l’herméneutique de la loi silencieuse des choses[42].
 
Si Stendhal achète et lit Smith, Malthus ou Say entre 1805 et 1810, ce n’est donc pas simplement dans l’objectif d’impressionner son cousin Daru ou de faire un bon auditeur au Conseil d’Etat, et ce n’est pas seulement pour prolonger un utilitarisme érigé en corollaire du « connais-toi toi-même » des Grecs et des Idéologues : c’est parce qu’il y a dans ce corpus, tout particulièrement dans l’Essai sur le principe de population, quelque chose de vigoureusement logique et allogène qui interroge désormais toute possibilité de représentation. Si Flaubert lit les pamphlets de Bastiat dans les années 1850, ce n’est pas seulement parce que cela est drôle, que Flaubert est libre-échangiste, que l’œuvre pamphlétaire de Bastiat a l’allure d’un fablier des idées reçues, que la bêtise des parlementaires en ressort grossie, etc., mais aussi parce qu’il y a décidément en économie « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas[43] » et que l’économiste prend l’envergure d’un révélateur des choses cachées depuis le commencement du monde. Enfin si Zola s’arrête sur les lignes de Laveleye dénonçant le naturalisme optimiste des économistes, ou bien sur les lignes de Nitti récusant les lois pessimistes de l’économie, c’est parce qu’il est un apprenti socialiste qui éprouve toujours le besoin de s’appuyer sur une logique endogène, au besoin darwiniste, du progrès économique.
 
Il y a une belle expression qu’utilise Marcel Gauchet dans sa préface aux écrits politiques de Benjamin Constant, à propos du rapport des libéraux du début du XIXe siècle à l’idée d’autorégulation de la sphère économique[44]. Il vient de citer Paine, lequel décrit la communauté des commerçants en expliquant que « l’intérêt commun règle leurs affaires et forme leurs lois » et que « les lois faites par l’utilité commune ont plus d’influence que celles du gouvernement »[45]. Il donne plus loin une définition frappante de la main invisible, « cette matérialisation idéale d’un foyer de cohérence installé au cœur des activités humaines et néanmoins à l’abri de la saisie d’aucun homme en particulier, et faisant dépendre la coexistence globale d’un procès anonyme, impossible par nature à imputer ou référer à une quelconque subjectivité[46] ». Et entre-temps, Marcel Gauchet énonce la perception de l’autorégulation du marché par les libéraux comme « l’énigme advenue d’un ordre se faisant, d’existence indubitable, mais ne dépendant de personne, bien que créé par les hommes, résultant de leurs entreprises et en permanence agi par eux [47]». « Un ordre se faisant » ; cette définition de l’autorégulation de l’économique à travers une forme pronominale désigne bien tout ce que tentent d’approcher les catégories de l’économie politique et tout qui s’offre du même coup au roman comme une gageure : une pronominalisation de l’économie qui en fait quelque chose d’étranger alors qu’elle est pétrie de nos besoins, quelque chose de violemment ironique qui est un ordre constitué de notre liberté, quelque chose d’autonome dont les lois restent à formuler complètement. Cette pronominalisation, c’est ce que les économistes donnent à lire comme une nature. Stendhal poussait l’utilitarisme à ses limites[48] ; Balzac élaborait une stochastique des « passions » et des « intérêts » ; Zola écrivait que « l’hérédité a ses lois, comme la pesanteur[49] ». Mais ces dispositions se ressemblent parce qu’elles sont toutes nourries d’une interrogation sur la possibilité d’un ordre naturel libéré par le désordre révolutionnaire, peut-être identique à celui qui est détecté par l’économie politique. Dans son Histoire du roman moderne, Albérès, que nous savons enclin à décrire le roman du XIXe siècle comme une parenthèse documentaire aliénante dans l’histoire d’un genre fondamentalement intimiste, ironise (ou presque) sur la propension qu’a eue le roman du siècle de Marx à rêver qu’une « volonté » meut l’Histoire et à fonder le réalisme sur ce rêve. Mais lorsqu’il écrit que « nous craignons aujourd’hui que, s’il existe un mécanisme des sociétés, il devance en rapidité l’intelligence humaine, et la broie avant qu’elle ait eu le temps de le connaître et de le définir » ; lorsqu’il ajoute que « Balzac ne pensait sans doute pas autrement, ni Dickens ni Hugo » et qu’« ils donnèrent au roman la fonction royale qui consiste à régner, au nom de l’esprit, sur la réalité sociologique »[50], il nous semble bien désigner ce qu’a pu être la position des romanciers du XIXe siècle devant l’économie politique (qu’ils l’aient lu ou non, qu’ils lui aient préféré les sciences naturelles ou non) : elle interrogeait la possibilité et la légitimité même de la représentation.
 
L’Enfer social (1882), d’Yves Guyot : roman d’un économiste des lois naturelles
Le problème demeure pour nous de migrer de ces considérations générales sur la situation du roman à l’analyse de la poétique romanesque. A quoi pourrait ressembler un roman des lois naturelles de l’économie ? Autre question géante à laquelle nous sommes tentés de répondre en prenant ici un exemple qui va s’avérer mauvais : regardons de plus près la production romanesque d’un homme comme Yves Guyot, cet économiste thuriféraire des lois naturelles, proche de Zola, destinataire en 1877 de la lettre par laquelle ce dernier se défendait d’avoir noirci les ouvriers dans L’Assommoir, informateur du futur auteur de Germinal sur les mines d’Anzin, etc. Ne regardons pas les deux romans intitulés Un fou (1884) et Un drôle (1885) mais celui qui est paru en 1882 sous le titre La Famille Pichot : scènes de l’enfer social (intitulé L’Enfer social sur le frontispice et en tête du chapitre Ier), dont le sujet est plus évidemment en prise avec la question économique[51]. La préface annonce qu’il s’agit d’un roman de la mine, écrit dès 1873 d’après les incidents d’Aubin et de la Ricamarie puis repris par Guyot à l’occasion de la grève d’Anzin de 1878. Nous voyons bien que la préface affiche la solidarité du républicain et futur député radical Guyot avec les mineurs, et la seule question pour nous devient de savoir par où les lois naturelles de l’économie professées dans un ouvrage comme La Science économique vont faire retour dans la fiction (par exemple par où la théorie cyclique des crises, reprise de Juglar, pourrait se glisser dans ce cadre romanesque).
 
Nous comprenons bien qu’il faut pour Guyot être radical en politique et libéral en économie, et nous imaginons a priori ceci. Le roman éviterait de montrer que la concurrence dans le commerce de la houille écrase les salaires. Il prouverait plutôt que c’est le protectionnisme qui peut avoir un effet destructif à long terme sur les salaires, l’emploi, la structure des coûts industriels (observons que lorsque Guyot assume le darwinisme, c’est à l’intérieur de ses développements antiprotectionnistes : « Darwin a observé que dans les îles du Pacifique, la faune et la flore étaient très pauvres », faute d’avoir été exposées à « la concurrence vitale » dont les a préservées la barrière océanique[52]). Guyot pourrait aussi replacer dans ce roman de la mine son analyse de la crise par la surconsommation : on aurait surinvesti dans la production de houille. « Les ouvriers étaient demandés de tous côtés », explique Guyot à propos du fonctionnement des crises des vingt années précédentes : « Les salaires se sont rapidement élevés, les profits ont participé à ce mouvement de hausse ; on a pris des habitudes de luxe. Les prix ont monté partout[53]. » La situation du roman serait identique : les ouvriers se retrouveraient soudain dans un secteur en crise, écrasés par le coût de la vie. Ou encore, le roman montrerait, comme le fait Guyot dans La Science économique et dans ses ouvrages sur la prostitution, que cette dernière vient troubler de manière dramatique la libre fixation des salaires selon la loi de l’offre et de la demande de travail : les ouvrières sont si misérables qu’elles consentent à se prostituer, et les patrons comptent sur l’existence de ce revenu d’appoint pour écraser encore les salaires ; voilà qui serait à la fois économique et terriblement romanesque. Ou enfin, Guyot contesterait la « loi d’airain » de Lassalle en montrant comment les meilleurs mineurs peuvent faire jouer en leur faveur la concurrence entre les patrons…
 
Mais bien sûr le roman de Guyot ne ressemble pas du tout à cela. Il raconte comment un maître de forges omnipotent (Onésime Macreux) et son odieux ingénieur en chef (M. de Torgnac) écrasent les ouvriers des mines de Carboville de leur mépris de toute règle de sécurité : le roman commence par un coup de grisou dû à la négligence de Torgnac, après lequel, sur cent cinquante ouvriers pris dans la mine inondée, seule une douzaine peut être sauvée. Il inverse donc l’ordre des événements saillants de Germinal, qu’il inspire du reste largement[54]. Se présentant en trois parties (I. « Sous terre », II. « Sur terre », III. « Les vaincus »), L’Enfer social possède les caractéristiques paradigmatique et syntagmatique qui seront celles de Germinal : d’une part le montage alterné opposant la misère des ouvriers à l’aisance des patrons (chez ces derniers tout est d’or), d’autre part l’échec de la grève et de la protestation, réprimées par la troupe. C’est-à-dire que ce roman, assez semblable au Cheval de Troie de Nizan et parfaitement représentatif de ce que Susan Suleiman appelle les histoires antagoniques ouvertes sur le plan syntagmatique[55], se présente comme une fiction des vaincus enjoignant le lecteur à poursuivre la lutte – c’est là son effet politique. Composant entre le pessimisme du dénouement déceptif à la mode naturaliste et les ficelles mélodramatiques du roman populaire, le roman est assez hostile aux patrons pour être l’œuvre d’un radical et il est assez grinçant pour ne pas tomber dans le misérabilisme ouvriériste de Legouvé (à la fin, la fille de mineur élevée par le maître de forges pour devenir sa maîtresse proclame sa conversion au lorettisme comme seul moyen de redistribuer les richesses). Mais pour ce qui nous intéresse, l’essentiel est esquivé : effleurer la question du travail des enfants[56], ou bien concentrer le roman sur le mépris des patrons envers la sécurité des mineurs (et le mépris de leurs épouses n’entendant guère le long récit du mineur rescapé[57]), c’est éviter de montrer une grève causée par l’écrasement des coûts dû la concurrence entre les compagnies minières, ce que détaillera au contraire Germinal ; c’est éviter de mettre en scène, où que ce soit, la naturalité de l’ordre économique. Et il faut voir une corrélation entre la boursoufflure feuilletonesque de ce roman et l’effacement du naturalisme économique que professe ailleurs l’auteur.
 
Singularité intéressante, quoique symptôme supplémentaire de l’ossification de cette pensée romanesque de l’économie : L’Enfer social contient une critique de l’économie politique, à travers le portrait d’un personnage d’économiste (M. Myopron) qui apparaît trois fois dans le récit. Il apparaît dans la première scène de dîner chez le maître de forges, où il reproche aux ouvriers de faire trop d’enfants en ignorant la loi de Malthus, puis où il évoque la fixation des salaires[58]. Ces allusions à des lois économiques sont de natures différentes. D’abord Myopron, en énonçant le principe de population, allègue une loi que désavoue Guyot dans ses traités et dont il fait ici une vieille lune conservatrice, trait consensuel à l’époque du roman. Ensuite, Myopron énonce la loi de la fixation des salaires selon l’offre et la demande de travail en se félicitant qu’elle ne s’applique pas. Un convive fait en effet remarquer que les ouvriers peinent à quitter le coron et à changer d’employeur malgré la difficulté de leurs conditions. Myopron répond que c’est heureux : « Du jour où ils transporteront facilement leur marchandise-travail d’un endroit à un autre, elle haussera de taux immédiatement en vertu de la loi qui a fait augmenter le prix des huîtres et des homards[59] ». C’est ce qui fait dire à Onésime Macreux que « l’économie politique est la mère du socialisme, qui se montre bien ingrat[60] ». Cette fois, Myopron est le porte-parole d’une loi endossée par l’auteur. C’est donc un mélange de vrai et de faux que formule le personnage. Cette ambivalence demeure logique : à travers cet « économiste officiel[61] », ce professeur « de la Sorbonne[62] », Guyot dénonce une économie politique organique filtrée par la pensée conservatrice, et qui opère un choix politique parmi les lois naturelles de l’économie. Myopron n’est pas seulement un mauvais économiste au sens de Guyot, c’est-à-dire un homme frappé de myopie théorique et qui ne repart pas des faits[63], il est en outre un économiste bonapartiste (chacun des dîners de Macreux s’achève sur un toast à l’Empereur).
 
Myopron apparaît dans le roman lors d’un autre dîner chez le maître de forges, cette fois pendant la grève des mineurs, et il y affronte un journaliste gouailleur[64]. Passage important où le narrateur précise de l’économiste que « c’était un homme profond, car ayant ouvert la première édition du Traité d’économie politique de Say, il en avait retenu que la forme du gouvernement est indifférente[65]. » Le texte ajoute : « Il avait avec soin oublié d’ouvrir la seconde, qui, publiée après l’empire, dit exactement le contraire ; il trouvait la première idée excellente, souple, facile, commode, se prêtant à toutes les saisons et à toutes les circonstances[66]. » Nous comprenons que ce point prolonge la caractérisation de Myopron en économiste conservateur, mais nous approchons aussi la logique de flexion entre les traités économiques du radical Guyot et ses romans : à La Science économique l’affirmation vigoureuse de la naturalité de l’ordre économique, « Discours préliminaire » du Traité de Say à l’appui ; à L’Enfer social le correctif expliquant que le libre déploiement des lois de l’économie dépend lui-même de la structure du politique. Voilà le buste de Jean-Baptiste Say éclairé sous deux angles différents. Dernier détail : si la conversation entre le journaliste gouailleur et l’économiste tourne à l’aigre, c’est parce que l’économiste vient de faire remarquer que sur le revenu annuel de la production de houille (144 millions de francs, précise le texte), la part des salaires représente presque la moitié (63 millions). Commentaire : la part des ouvriers n’est donc pas indigne. Réponse du journaliste : mais cette masse salariale est versée à des milliers d’ouvriers pauvres, tandis que les profits ne vont dans la poche que de quelques-uns[67]. Symptôme de sa partialité politique, l’économiste organique cite des masses financières en oubliant de les rapporter à des dénominateurs humains.
 
Passons sur l’ultime apparition de l’économiste, qui explique dans la dernière page du roman que les ouvriers ne sont décidément pas « raisonnables ». Nous avons bien compris que le discours des lois naturelles de l’économie est inarticulable sous forme romanesque chez un homme comme Guyot : elles ne sont dites que lorsqu’elles sont invalidées, et loin de mettre en œuvre des déterminismes comme le fera Germinal, L’Enfer social se concentre sur des entraves. Lorsqu’on est un économiste des lois naturelles, il est plus facile de fonder un roman sur le mépris patronal de la sécurité, que d’expliquer comment des mineurs peuvent en venir à négliger leur boisage et leur propre sécurité parce que les enchères négatives orchestrées par le patron malmené par la concurrence ont écrasé le prix de la berline de minerai[68]. Cette tragédie-là est bien naturelle, mais quel économiste des lois naturelles pourrait la dire, sinon un naturaliste pessimiste inspirateur du marxisme ? Il y a un moment où le discours de la loi naturelle est assumé, parce qu’il recouvre peut-être aussi un intérêt bourgeois : c’est lorsque le roman montre le ridicule des pensions d’invalidité versées par le patron aux mineurs rescapés (alors que la caisse de secours est alimentée par eux) et qu’il défend le principe de la gérance de cette caisse par les ouvriers. C’est affirmer le droit de propriété comme fondement de l’économie, point aussi accessible au commun des lecteurs de 1882 que celui de la sécurité. En revanche, il n’est pas question d’augmentation de salaire ou de salaire minimum. Les ouvriers de Guyot ont des revendications acceptables.
 
Mais il faudrait se concentrer sur un dernier point, qui montre à quel point le traité et le roman constituent deux univers discursifs distincts. L’Enfer social est un roman saturé du mot « loi », pris dans un sens bien distinct de celui qu’il revêt dans La Science économique : L’Enfer social est un roman de la loi votée, et même un roman légaliste. Les personnages vertueux – le maître-mineur Ravaner, l’ouvrier Pierre Ringard – avertissent le personnage éponyme, Jérôme Pichot, ouvrier martyr disposé à la violence, que la grève ne doit pas être une « vengeance », une « lessive » ou un « ramonage général »[69]. Les bons ouvriers font la leçon à cet homme qui préfigure le père Maheu de Zola, voire Étienne Lantier (parce que la fureur revendicative de Pichot est comparée à un delirium tremens[70]) : « si vous commettez le moindre excès, si chez vous il n’y a non pas l’apparence d’un excès, mais seulement l’apparence d’une menace ; si on entend une seule parole imprudente, on s’emparera de cette apparence, on s’emparera de cette parole ; on les retournera contre vous, on ne cessera de les répéter, de les grossir, et on fera si bien que la justice de vos réclamations sera complètement reléguée dans l’oubli[71]. » Le propos est trop insistant pour ne pas valoir avertissement oblique de l’auteur au lecteur prolétaire, voire gage donné du républicain radical au lecteur bourgeois. Derrière l’idée que les ouvriers doivent être exemplaires et que l’ordre bourgeois leur est dur, il y a le refus de la revendication socialiste violente, incarnée dans ce roman par « l’agent provocateur » Lèchepique, qui est aussi un agent double. De surcroît, on discerne mal la différence dans ce roman entre le discours de « l’abnégation » que tient Ravaner[72] et le discours de la « résignation » que tient l’odieux curé du coron[73]. A ses compagnons pressés d’en découdre, Ravaner dira encore : « je vous en supplie, ne perdez pas l’avenir des grèves[74] ». Ajoutons pour finir que la troisième partie du roman relate un procès (procès de l’ouvrier héroïque descendu sans autorisation pour sauver les camarades dans le puits inondé, procès du bon ingénieur accusé à tort d’avoir participé au lynchage de l’ingénieur en chef, procès de la femme qui a vengé le viol de sa fille en tuant l’épicier abuseur, procès même de Ravaner qui ne s’est pourtant mêlé à la grève que pour « la maintenir dans la légalité[75] »…). Ce procès sera perdu par tous les ouvriers : l’instruction s’est faite à charge, les avocats ne font pas leur travail, le ministère public a partie facile. Le droit est du côté des mineurs, mais pas la justice : le roman est, comme celui de Nizan, la description d’un monde renversé.
 
Ainsi, L’Enfer social, de l’économiste Yves Guyot, n’est pas du tout un roman des lois naturelles de l’économie contre les mensonges socialistes ou contre le patronat bonapartiste, mais un roman qui réclame la sécurité dans les mines, le transfert aux ouvriers de la propriété de leur caisse de secours ou encore le respect du droit de grève. Au traité la proclamation des lois naturelles, au roman la réclamation d’un cadre juridique. Cette position est parfaitement libérale, on la trouverait chez Hayek[76] ; mais ce qui est intéressant ici est la flexion générique. Pour Guyot dans la préface du roman, les « livres didactiques » sont du côté de l’abstraction, tandis que le roman montre « avec passion les erreurs et les injustices sociales » et ébranle les préjugés et les représentations pour ouvrir le chemin à la science (économique). Le problème est que le roman à la mode de Guyot proroge aussi des représentations, peint de fades Fantine et Valjean, dépeint des types sociaux (la vieille lorette, le militaire bellâtre, le gros capitaliste) qui ne dépareraient pas le rez-de-chaussée du Gil Blas, et fabrique finalement des ouvriers en carton. L’épaississement feuilletonesque des personnages a deux inconvénients. En hypertrophiant la responsabilité des odieux capitalistes et de leurs affidés, il fixe et identifie la tyrannie de l’économique, n’accédant jamais à la mise en scène zolienne d’un mécanisme impersonnel, comme si c’était justement ce naturalisme-là qu’il s’agissait d’éviter. En mettant en outre tous les personnages sur le même plan, en leur accordant égale importance narrative et égale superficialité, il désamorce la flexion commentée par Bruna Ingrao entre singularité / complexité du personnage de premier plan et prévisibilité / simplicité du personnage de deuxième plan, flexion qui permet justement de dire dans le roman la pauvreté de l’anthropologie utilitariste par opposition à la richesse de l’anthropologie / du héros romanesques[77]. A la graisse feuilletonesque des personnages s’ajoute un travers fréquent du roman-procès en tant que mosaïque de discours : ce roman n’a pas d’épaisseur temporelle. Les mineurs ensevelis y sont délivrés en six jours (tandis que le sauvetage sera expansé dans le roman de Zola) ; on ne sait quand la jeune ouvrière violée et enceinte a vu naître son enfant ; le montage alterné des scènes se solde par l’effacement des indications temporelles, etc. Le corps n’a pas d’âge chez Guyot, ni la nature de saisons, ni d’ailleurs les personnages d’intériorité (pas une page ne s’arrache à la scène ou au discours pour proposer un psycho-récit). Si bien que le roman de l’économiste se prive d’une des prérogatives du roman par rapport au discours des traités : un roman « montre en mouvement ce que la théorie pure arrête[78] » et le temps marque une différence éminente entre le récit et le modèle économique[79], mais justement pas chez Yves Guyot apprenti romancier, comme si toutes les dimensions romanesques par lesquelles la naturalité, l’autonomie, la puissance de l’économique pouvaient faire retour se retrouvaient désamorcées dans ce roman des bonnes intentions.
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Ce mauvais exemple, ce contre-exemple même, indique quelques traits de ce que pourrait être un roman de la naturalité économique. Pour que le roman fasse une place aux lois naturelles de l’économie qu’affirme le Traité d’économie politique de Say, que décline la vulgate libérale française du second XIXe siècle ou que brosse de façon plus noire l’école anglaise et le déterminisme marxiste, il faut peut-être d’abord qu’il s’éprouve lui-même comme nature. Cela ne signifie pas bien sûr que la représentation romanesque projette son ordre sur le monde, Foucault disant au contraire le retrait, dans l’intimité des choses, du principe qui les ordonne (l’économie politique et le roman ont désormais cette exploration à mener). Cela signifierait plutôt que le roman peut penser le libéralisme économique parce qu’il en est par certains aspects un analogon. Il suppose en effet une théorie du personnage ou tout du moins une anthropologie, que l’on pense à Stendhal fondant Julien sur les apories de l’utilitarisme ou à Zola interrogeant la résultante collective des appétits individuels. Il appelle aussi une théorie du narrateur, qui permet à Zola de dessiner la violence des déterminismes par l’ellipse du jugement, ou qui permet à Flaubert de contrebalancer la division des points de vue ou des opinions par une impersonnalité narrative montrant, comme Bastiat, « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Il installe en outre une temporalité, ce qui lui permet de dire l’épreuve du crédit[80] ou le développement des crises. Se dessine là toute une physique romanesque, un peu semblable à celle que brosse Gracq dans la page où il dit préférer les récits linéaires stendhaliens ou flaubertiens aux récits en étoile proustien et joycien et où il examine « la pression cumulative que vient exercer sur les dernières scènes d’un roman (…) la série engrangée et sans rupture des épisodes qui le précèdent » : « Les secrets processus de capitalisation continue (l’image est par trop mercantile, mais je n’en trouve pas de meilleure) qui, à l’œuvre tout au long du progrès d’un ouvrage de fiction, contribuent de façon sans doute décisive à son enrichissement, sont une des parties les moins étudiées de la technique romanesque… »[81]. Cette physique économique-là s’accompagnerait d’une autre vertu du roman qui est – bien que Gracq conteste ici les « retours-amont » dans le récit – sa propension à dessiner des vies parallèles, à esquisser des rétrospections, enfin à chiffrer les coûts d’opportunité qui affectent les actions du héros tout en les faisant accepter.
 
Nous sommes parti de l’idée que pour le roman, genre hors la loi, l’émergence d’un corpus de lois dites « naturelles » dans une science humaine comme l’économie politique pouvait valoir au XIXe siècle injonction à penser l’homme (ses intérêts, ses passions), à penser les équilibres et les déséquilibres, ou bien encore à penser l’historicité désormais inscrite dans l’économie (pour faire écho aux pages de Foucault sur la théorie de Ricardo[82]). Le roman pouvait vouloir se mouler sur ces lois-là, aussi délibérément qu’il a adhéré à la théorie de l’adaptation au milieu. Il ne faudrait pas cependant lui accorder de toute puissance représentative. La situation de « sécurité épistémologique » que Michel Raimond attribue au roman du XIXe siècle (par opposition au roman d’après la psychanalyse, la découverte de la relativité ou la première Guerre mondiale[83]) est d’emblée menacée, dès lors qu’on reconnaît avec Foucault, dans le changement épistémologique de la charnière XVIIIe – XIXe siècle, l’amorce d’un régime d’investigation de l’ordre sis en les choses et qui interroge l’homme (investigation dont l’une des fins symptomatiques est justement la psychanalyse). Pour Michel Raimond, le romancier du XXe siècle a un peu perdu de ses privilèges parce qu’il est désormais environné de docteurs ès sciences sociales, mais le roman du XIXe siècle aussi : aussi bien, l’ambition de totalité que nous voyons comme le signe sa souveraineté ressemble à la réédition désespérée d’un encyclopédisme plutôt approprié à l’âge classique que décrit Foucault, et qui n’est plus valide. Du coup le roman de Balzac, de Sue, de Zola, dans sa dramatisation de l’opacité sociale ou de la genèse de la valeur, rend assez bien compte de la position malaisée qui est désormais celle de la représentation en général selon Foucault : d’un côté « les choses, avec leur organisation propre, leurs secrètes nervures, l’espace qui les articule, le temps qui les produit », de l’autre « la représentation, pure succession temporelle, où elles s’annoncent toujours partiellement à une subjectivité, à une conscience, à l’effort singulier d’une connaissance… »[84].
 
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
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[1] François Quesnay, maxime deuxième, « Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole », in Physiocratie, GF-Flammarion, 1991, p. 237.
[2] Ibid., maxime quatrième.
[3] Ibid., maxime cinquième.
[4] Voir la première partie de l’article de Gilles Dostaler, « Les lois naturelles de l’économie – Émergence d’un débat », L’Homme et la société, n°170-171 (« L’économie hétérodoxe en crise et en critique »), 2008-4 et 2009-1, L’Harmattan, p. 71-92.
[5] Voir Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique – Histoire de l’idée de marché, 3e éd. revue et corrigée, Seuil, « points essais », 1999, p. II.
[6] Ou bien dans le tiré à part de cette introduction réédité en 1887. Mais le « Discours préliminaire » du Traité de Say a été revu sur ce point lors de la réédition de 1826, comme Guyot le sait.
[7] Jean-Baptiste Say, « Discours préliminaire », Traité d’économie politique, cit. in Yves Guyot, La science économique, Paris, C. Reinwald, « Bibliothèque des sciences contemporaines » vol. VII, 1881, p. 7. Yves Guyot cite la version du traité éditée en 1841 chez Guillaumin. La version de 1803 dit ici : « Ces principes ne sont point l’ouvrage des hommes ; ils dérivent de la nature des choses ; on ne les établit pas : on les trouve. » (version de 1803, op. cit., p. xj).
[8] L’Association Charles Gide pour l’Étude de la Pensée économique a organisé les 22-24 septembre 2005 un colloque intitulé « Y a-t-il des lois en économie ? ». La moitié des cinquante communications a été publiée : Arnaud Berthoud, Bernard Delmas et Thierry Demals dir., Y a-t-il des lois en économie ?, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2007, 647 p. Ces travaux ont donné lieu parallèlement à un numéro d’Économie et sociétés sous la direction d’Annie Cot (n°10-11, oct-nov 2007).
[9] Voir Kenneth Burke, The Philosophy of literary Form (1941) et A rhetoric of motives (1950).
[10] Voir Gilles Dostaler, paragraphe final de l’article cité, p. 91. Sur ce point, Gilles Dostaler renvoie à la réflexion d’Ilya Prigogine et Isabelle Stengers sur le passage de la science classique à une science contemporaine de l’incertain qui marque « la fin de l’omniscience ». Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La nouvelle alliance – Métamorphose de la science [1979], Gallimard, « folio essais », 1986, p. 372-373. Voir en outre Giorgio Israel, « Y a-t-il des lois en économie ? » (contribution liminaire),in Arnaud Berthoud, Bernard Delmas et Thierry Demals dir., Y a-t-il des lois en économie ?, op. cit., p. 33. Ou encore Giorgio Israel, « Thèmes de la modélisation contemporaine : l’économie, entre empirisme et métaphores », in La mathématisation du réel – Essai sur la modélisation mathématique, Seuil, 1996, p. 311-322.
[11] Voir le deuxième mouvement de l’article cité de Gilles Dostaler, sur « La vision relativiste contre la physiocratie », p. 82 et sq. Voir aussi Arnaud Berthoud, « Économie et despotisme chez Montesquieu ou l’enjeu politique de l’épistémologie », in Arnaud Berthoud, Bernard Delmas et Thierry Demals dir., Y a-t-il des lois en économie ?, op. cit., p. 81-98.
[12] Voir Bernard Billaudot et Ghislaine Destais, « L’économie, à la recherche des lois de la nature, ne rencontre finalement que les lois des hommes », in Arnaud Berthoud, Bernard Delmas et Thierry Demals dir., Y a-t-il des lois en économie ?, op. cit., p. 558-560.
[13] Jean-Baptiste Say, « Discours préliminaire », Traité d’économie politique, vol. I, Paris, Deterville, 1803, p. iv.
[14] Ibid., p. iv-v.
[15] Charles Davenant, « A memorial concerning the coyn of England » (1695), cit. in Gilles Dostaler, art. cité, p. 74.
[16] Michel Crouzet, Le désenchantement du monde – Stendhal en Amérique II, Classiques Garnier, 2011, en particulier p. 116-123.
[17] Jules Vallès, L’Argent, par un homme de Lettres devenu homme de Bourse, éd. Roger Bellet, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 19.
[18] Nous nous permettons de renvoyer à notre article « L’argent et sa liquidité chez Jules Verne », à paraître en 2013 chez Classiques Garnier dans le volume Roman et argent dirigé par Francesco Spandri.
[19] Nous renvoyons ici au tiré à part de cette introduction : Yves Guyot, La science économique, Introduction à la 2e édition, Paris, Reinwald, 1887, 47 p.
[20] Ibid., p. 8.
[21] Ibid., p. 10.
[22] Émile de Laveleye, Le socialisme contemporain [1880], 2e éd., Germer-Baillère, 1883, préface, p. XLI. Nous regroupons ici, dans l’aire du « socialisme de la chaire » de Gustav von Schmoller et Adolph Wagner, aussi bien Émile de Laveleye (avec lequel Schmoller est en accord, et qui traduit dans le dernier chapitre du Socialisme contemporain son évidente proximité avec le Kathedersozialismus) qu’Albert Schäffle, même si ce dernier prétendait faire de La Quintessence du socialisme une synthèse purement objective, n’exprimant pas ses propres opinions. L’appellation même de socialisme était considérée par Schmoller comme problématique : voir sa lettre ouverte à Heinrich von Treitschke (1874-1875), dans Politique sociale et économie politique, V. Giard & E. Brière, Libraires-Éditeurs, 1902, en particulier p. 13 et sq. En nous gardant de vouloir reproduire les amalgames dont se plaignait Schmoller, nous croyons pouvoir considérer ensemble, dans cet article, les divers représentants de ce socialisme théorique et réformateur qu’étaient les membres du Verein für Socialpolitik allemand des années 1870-1880 ainsi que la mouvance française de la Revue socialiste de Benoît Malon, notamment traducteur de Schäffle. Voir sur ce point Marc Angenot, Topographie du socialisme français 1889-1890, Montréal, Université Mc Gill, « Discours social » (nouvelle série), vol. XXV, 2006, p. 20 (texte en ligne).
[23] Émile de Laveleye., op. cit., p. XLII.
[24] Ibid., p. XLI.
[25] Écrits en 1884, ces articles ont été recueillis sous ce titre en 1887 : Gustave de Molinari, Les lois naturelles de l’économie politique, Guillaumin, 1887, 333 p.
[26] Comme le fait Gilles Dostaler dans l’article cité, qui est une archéologie et une étude de réception de l’argumentaire physiocrate.
[27] Voir les premiers chapitres de l’ouvrage et voir le résumé qu’en propose Nicolas Gallois dans son article « Les lois naturelles chez Gustave de Molinari », in Y a-t-il des lois en économie ?, op. cit., en particulier p. 208-216.
[28] Voir Jérôme Lallement, « Trois économistes face à la question sociale au XIXe siècle », Romantisme n°133, 2006, p. 48-58.
[29] Yves Guyot, La science économique, Introduction à la 2e édition, op. cit., p. 27-28.
[30] Ibid., p. 29-30 pour l’ensemble de ces citations.
[31] C’est du moins ainsi que Schumpeter, avec admiration, résume la théorie de Juglar. Voir Joseph A. Schumpeter, Histoire de l’analyse économique [1954], trad. sous la dir. de J-L Casanova, t. III, Gallimard, « Tel », p. 484.
[32] Yves Guyot, La science économique, Livre V, chap III sur les crises commerciales, op. cit., 1881, p. 372.
[33] Ibid., p. 358
[34] On connaît l’expression de Thomas Carlyle, qui qualifiait l’économie politique de « lugubre savoir » ou de « science du lugubre » (« dismal science ») ; il utilise l’adjectif « dismal » dans un commentaire de 1839 sur l’Essai sur le principe de population de Malthus, mais ne forgera l’expression « dismal science » qu’en 1849 dans la brochure intitulée Occasional Discourse on the Negro Question.
[35] Michel Crouzet, op. cit., p. 338.
[36] Nous nous permettons de renvoyer à notre article « Libéralisme et naturalisme : remarques sur la pensée économique de Zola à partir de Germinal », Romanic Review, may-nov 2011, vol 102 n°3-4.
[37] Sur la lecture de Nitti par Zola, voir Fabian Scharf, Émile Zola : de l’utopisme à l’utopie (1898-1903), Honoré Champion, « Romantisme et modernités », 2011, p. 338-339.
[38] Michel Foucault, Les mots et les choses – Une archéologie des sciences humaines [1966], Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 1988, p. 251.
[39] Ibid., p. 178.
[40] Ibid., p. 251.
[41] Ibid., p. 252.
[42] Il resterait cependant à souligner ce que la mutation épistémologique décrite par Foucault doit à sa propre focalisation sur la définition de la valeur en fonction du travail. Revenir sur les définitions marginalistes de la valeur qu’il évoque lui-même (ibid., p. 178) montrerait aussi que l’économie politique du XIXe siècle s’est en partie constituée contre cette définition de la valeur-travail endossée par Marx. C’est d’ailleurs en contestant cette définition de la valeur et en promouvant les idées marginalistes que certains socialistes de la chaire se sont opposés au socialisme marxiste : voir Michel Lutfalla, « La quintessence du socialisme d’Albert Schaeffle et les origines de la critique marginaliste de l’économie socialiste », Revue de l’Est, vol. 3, 1972, n°1. p. 143-145.
[43] Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ou L’économie politique en une leçon [1850], in Frédéric Bastiat, Pamphlets, éd. Michel Leter, Les Belles Lettres, « La bibliothèque classique de la liberté », 2009, 412 p.
[44] Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes – Ecrits politiques, textes choisis, présentés et annotés par Marcel Gauchet, Hachette, « Pluriel », 1980.
[45] Thomas Paine, Droits de l’homme – en réponse à l’attaque de M. Burke sur la Révolution française, seconde partie, chap. Ier « De la société et de la civilisation », 2nde édition, Paris, Buisson, 1793, p. 11. Ces lignes sont citées dans la préface de Marcel Gauchet, intitulée « Benjamin Constant : l’illusion lucide du libéralisme ». Voir p. 62 et sq : « La séparation de l’économique », en particulier p. 63.
[46] Ibid., p. 64.
[47] Ibid.
[48] Voir Michel Crouzet, op. cit., p. 248-269.
[49] Émile Zola, clausule du premier paragraphe de la préface de La Fortune des Rougon (1er juillet 1871).
[50] René-Marill Albérès, Histoire du roman moderne, 4e éd. revue et augmentée, Albin Michel, 1962, p. 41.
[51] Yves Guyot, La Famille Pichot – Scènes de l’enfer social, Jules Rouff, 1882, 380 p. Ci-après désigné sous le titre L’Enfer social. Le texte est accessible en ligne sur Gallica.
[52] Yves Guyot, La science économique, Introduction à la 2e édition, op. cit., p. 18.
[53] Yves Guyot, La science économique, Livre V, chap III sur les crises commerciales, op. cit., 1881, p. 365-366.
[54] L’explosion et l’inondation du puits / la corniche de la grotte inondée où les mineurs se battent entre eux pour une place / le sauvetage par une galerie annexe des mineurs qui battent le rappel / le prêtre du côté de la bourgeoisie / le jeune ingénieur compétent objet de désir / l’épicier qui se paie sur les filles des mineurs (une certaine Catherine) / la scène de la paie décevante / le motif répété du travail « à col tordu » / la réception au salon d’une délégation de mineurs / le montage parallèle du jeûne chez les mineurs et du dîner chez le capitaliste / la rivalité oratoire du socialiste modéré et du socialiste insurrectionnel / le dîner apporté en pleine grève chez le capitaliste / le motif « des voix sombres, s’échappant de larges bouches s’ouvrant noires et profondes au milieu de visages maigres » (p. 232) / la foule des grévistes contre la troupe et la fusillade / l’image du « seigneur capital » qui se devine au-dessus des ouvriers (p. 268). Programme pour une étude de la poétique zolienne de reconfiguration des sources…
[55] Susan Rubin Suleiman, Le roman à thèse, ou l’autorité fictive, PUF, « Écritures », 1983, p. 139.
[56] L’Enfer social, op. cit., II, chap. II, p. 128.
[57] Ibid., I, chap. VII, p. 75-92.
[58] Ibid., I, Chap II, p. 32-34.
[59] Ibid., p. 33.
[60] Ibid., p. 33.
[61] Ibid., p. 32.
[62] Ibid., II, chap. VII, p. 175.
[63] C’est l’antienne de l’auteur dans La Science économique : il repart des propos de Say pour souligner l’idée que l’économie politique est l’observation scientifique des faits.
[64] L’Enfer social, II, chap. VI, p. 170-171.
[65] Ibid., p. 170.
[66] Ibid. Le « Discours préliminaire » au Traité de Say dit notamment, dans sa version de 1803 : « Les richesses sont indépendantes de la nature du gouvernement. Sous toutes les formes de gouvernement, un état peut prospérer s’il est bien administré. On a vu des monarques absolus enrichir leur pays, et des conseils populaires ruiner le leur. » Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, op. cit., p. ij.
[67] Ibid., p. 175.
[68] Voir Émile Zola, Germinal, Les Rougon-Macquart, vol. III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », partie III, chap. Ier, p. 1258-1259.
[69] L’Enfer social, op. cit., II, chap. IV, p. 158.
[70] Voir par exemple p. 160.
[71] Ibid., II, chap. IV, p. 154.
[72] Ibid., II, chap. X, p. 212.
[73] Ibid., I, chap. VIII, p. 99.
[74] Ibid., II, chap. XIV, p. 237.
[75] Ibid., III, chap. X, p. 345.
[76] « Le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels. Il ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire ; il admet que les lois passées et présentes ont de graves défauts. » Friedrich Hayek, La route de la servitude [1941], PUF « Quadrige », 2010, p. 33.
[77] Bruna Ingrao, « Economic life in nineteenth-century novels : what economists might learn from literature », in G. Erreygers (dir.), Economics and Multidisciplinary Exchange, London, Routledge, 2001, en particulier p. 22-25 (texte en ligne).
[78] Marie de Gandt, « Le signe au XIXe siècle, entre littérature et économie », in Andrea Del Lungo et Boris Lyon-Caen (dir.), Le Roman du signe. Fiction et herméneutique au XIXe siècle, Presses universitaires de Vincennes, « Essais et savoirs », 2007, p. 72.
[79] Voir par exemple Bruna Ingrao, art. cité, p. 14-15, ou bien Giorgio Israel, Le jardin au noyer – Pour un nouveau rationalisme, Seuil, 2000, p. 101-104.
[80] Voir les travaux d’Alexandre Péraud et son article dans le présent dossier.
[81] Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 76 pour ces deux citations.
[82] Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit., p. 268.
[83] Michel Raimond, Le roman, Armand Colin, 1989, p. 22.
[84] Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit., p. 252.
[85] Friedrich Hayek, La route de la servitude [1941], trad. G. Blumberg, PUF « Quadrige », 1985, p. 148.
[86] On pense aux tentatives de rabattre le principe de population de Malthus sur le calcul de la résistance qu’oppose l’air à un mobile en mouvement. Voir sur ce point l’étonnant article de Bernard Delmas, « La ‘loi de population’ de l’exponentielle à la logistique et de Malthus à Quetelet et Verhulst »,in Arnaud Berthoud, Bernard Delmas et Thierry Demals dir., Y a-t-il des lois en économie ?, op. cit., p. 155-180.



Les Faux-monnayeurs au prisme de l’économie monétaire : une relecture -de Gide sur les traces de Jean-Joseph Goux

Introduction
Parler des Faux-monnayeurs de Gide c’est se confronter à une surimpression de textes critiques et convoquer aussitôt un imaginaire de la réflexivité littéraire. Dans Le Récit spéculaire, Dällenbach [1] fait des Faux-monnayeurs le paradigme d’un certain type de roman moderniste qui fait porter l’accent sur ses propres contraintes d’écriture et met en scène un romancier écrivant lui-même un roman qui porte le même titre. Ce dispositif fictionnel a souvent été lu notamment par la critique des années 60-70 dans l’optique d’une rupture avec l’esthétique réaliste du roman, et Gide lorsqu’il commente son œuvre semble lui-même conforter cette perspective décontextualisée en avouant qu’il a le plus grand mal à situer ses personnages, par exemple lorsqu’il déclare dans le Journal des Faux-monnayeurs qui accompagne l’écriture du roman ceci : « L’ennui, voyez-vous, c’est d’avoir à conditionner ses personnages. Ils vivent en moi d’une manière puissante, et je dirais même qu’ils vivent à mes dépens. Je sais comment ils pensent, comment ils parlent (…) mais dès qu’il faut les vêtir, situer un rang dans l’échelle sociale, leur carrière, le chiffre de leurs revenus, je plie boutique »[2]. Négligence ? Refus délibéré ? L’auteur déclarera par ailleurs dans son Journal que la contrainte économique a manqué à sa propre vie et il semble marquer à l’égard de cette lacune qui lui a permis, à l’abri du besoin, de composer son œuvre, un regret très ambigu.
 
Cependant, faire ce constat est reconnaître par rétorsion à quel point le thème économique et la question de la littérature sont étrangement imbriqués dans Les Faux-monnayeurs. En effet, même si l’intrigue des jeunes faussaires est relativement marginale, c’est sous la forme de la théorie que la question monétaire semble faire retour dans le texte selon différentes modalités, qu’il s’agisse de métaphoriser les relations interpersonnelles ou de penser la valeur littéraire.
 
Le premier constat, empirique, est que l’argent constitue parfois entre les personnages un lien narratif, la première forme de la rencontre, mais plus profondément, à travers les diverses valeurs de la monnaie en économie, il est la métaphore d’une forme de reconnaissance, et une manière de revenir par ce détour à la question de l’écriture, comme le note Edouard dans son Journal ;
 
A vrai dire c’est à certains de ses confrères qu’Edouard pensait d’abord en pensant aux faux monnayeurs et singulièrement au vicomte de Passavant. Mais l’attribution s’était bientôt considérablement élargie. (…) Son cerveau s’il l’abandonnait à sa pensée chavirait vite dans l’abstrait où il se vautrait tout à son aise. Les idées de change, de dévalorisation, d’inflation envahissaient peu à peu son livre, comme les théories du vêtement le Sartor Resartus de Carlyle où elles usurpaient la place des personnages[3].
 
Or, ces théories sont bien présentes dans les Principes d’économie politique de Charles Gide, son oncle, qui écrit en 1883 ce texte dans lequel il distingue quatre types de monnaie ; la monnaie or à valeur intrinsèque, le papier monnaie représentatif, le papier monnaie fiduciaire à garantie lacunaire, le papier monnaie conventionnel ou monnaie fictive qui ne circule qu’à cours forcé. Ce retour en force de la théorie monétaire résonne comme la revanche, sous une forme abstraite, contre cette difficulté à décrire la situation économique vécue par les personnages. Ce que le roman ne dirait pas sous une forme concrète, et selon une technique réaliste de la présentation des personnages, serait ressaisi autrement, par le biais d’une homologie structurelle qui permet, par analogie, de penser cette bête noire de la théorie littéraire : la question de la valeur. Mais ce chemin de traverse a un autre intérêt ; il offre la possibilité de récuser la représentation directe du réel et permet de faire se rejoindre l’ascétisme de l’abstraction (propre à une esthétique dans laquelle se reconnaît le narrateur-romancier) et la préoccupation concrète du destin économique des personnages.
 
Jean-Joseph Goux, lecteur de Gide formule une hypothèse intéressante sur Les Faux-monnayeurs qui nous offre un éclairage particulier sur la crise du roman dans le premier quart du XXe siècle. Le réalisme littéraire, et plus encore le naturalisme zolien sont la période la valeur-or du texte. Le réalisme est ce moment où chaque mot correspondrait à une réalité tangible, serait immédiatement convertible en une chose du monde et où la circulation romanesque étant assurée par cette croyance le lecteur cheminerait en terrain connu. Or, en 1925, se référer à la valeur or du réalisme c’est mentir, car le symbolisme est passé par là. Que faire ? Dans le roman certains personnages qui côtoient le monde littéraire (celui des revues) ont une attitude radicale ; ce sera le nihilisme d’Armand ou de Strouvilhou (le chef de bande des faux monnayeurs responsable de la mort de Boris) selon qui il reste comme possibilité d’avouer que le langage a fait banqueroute comme la psychologie que l’on continue cependant à prendre pour argent comptant[4]. Un langage sans « dehors » qui le garantisse ; telle est la situation de la littérature moderne pour Strouvilhou qui prend acte d’une crise de la représentation et d’une démonétisation du verbe. Les mots sont des « billets à ordre » auxquels on a tort d’accorder le statut d’ « argent comptant » (ce que fera Boris au prix de sa vie). Tout le langage est contaminé par cette perte de la valeur, ce à quoi souscrit Edouard en revendiquant ses personnages comme ses fictions dans un récit « dont l’économie aberrante fourmille de personnages inutiles, de gestes inefficaces, de propos inopérants et d’action qui ne s’engagerait pas » [5] . Le récit invite à travers la question de la fausse monnaie à une sorte de geste moderniste du nettoyeur qui désintègre la pièce comme la peinture abstraite désintègre le sujet ; telle est la proposition du plus sulfureux des personnages, Strouvilhou : « Je me suis souvent demandé par quel prodige la peinture était en avance, et comment il se faisait que la littérature se soit ainsi laissé distancer ? … « Les Nettoyeurs », quel beau titre pour une revue [6]. »
 
Loin de ce nihilisme on peut penser que l’argent est d’abord la forme concrète de la monnaie qui circule entre les personnages, qui crée le lien entre des histoires disparates avant d’être une métaphore de la parenté, et de ce qui génère un désir d’appartenance (ou de désappartenance) mais il est surtout le medium symbolique par lequel se construit analogiquement une poétique du roman moderne, ou plutôt l’instrument qui permet de penser cette poétique. Le paradigme économique est en effet moins un des thèmes du roman que ce qui contribue à penser les lois de sa genèse entre la figuration dépassée et le symbolisme impossible. Enfin, s’il y a dans l’œuvre de Gide une crypto-pensée économique celle-ci me semble prise dans une contradiction permanente entre un refus de certaines notions économiques (l’accumulation de capital) au profit d’autres valeurs, mais aussi contradictoirement le ressaisissement de l’esthétique par l’économique. Lorsque Jean-Joseph Goux signale la prédilection de Charles Gide pour les théories de Walras entre autres, il note le fait que la question de la valeur s’élabore à l’aune du consommateur. Dans le cadre de l’économie marginaliste de Walras, la conception de la valeur est liée à l’intensité du désir que suscite un bien. Ce n’est donc plus le travail qui définit la valeur de l’objet mais il faut partir du consommateur, du désir suscité. Le postulat hédoniste joint au modèle boursier de la mobilité des valeurs fait que c’est l’intensité de la soif qui produit la beauté du fruit. Commentant Les Nourritures terrestres et les Nouvelles nourritures à la lumière de cette théorie dans Frivolité de la valeur, J-J. Goux propose un autre paradigme qui relève d’une esthétisation de l’économie ; celle-ci ne relève donc plus de la métaphore qui traverse l’œuvre (relations entre personnages, relations de parenté) mais d’un véritable dispositif existentiel fondé sur un paradoxe. Ce paradoxe conduit Ménalque, précisément pour échapper à la contrainte économique, à investir dans l’art (dans toute la polysémie du terme), à le transformer en bien, mais symétriquement en promouvant un art détaché des contraintes matérielles il transforme cette richesse en dépossession et cette dépossession en richesse.
 
Argent, parenté, échanges symboliques
 
La circulation de l’argent et des personnages
Il faut d’abord dans un premier temps rappeler que l’or en tant que valeur-archétype n’apparaît jamais sous cette forme dans le roman. S’il est aisé de voir que les personnages se répartissent entre riches et impécunieux, et que cette répartition guide leur comportement vis-à-vis de l’argent et motive le vol ou l’emprunt, le propre de la monnaie, dans le roman est de circuler. Dans le Journal des Faux-Monnayeurs (1927), André Gide écrit : « J’en voudrais un (le diable) qui circulerait incognito à travers tout le livre et dont la réalité s’affirmerait d’autant plus qu’on croirait moins en lui. C’est là le propre du diable dont le motif d’introduction est ‘Pourquoi me craindrais-tu ? Tu sais bien que je n’existe pas’ [7] » Qui est le diable qui circule à travers Les Faux-Monnayeurs et comment aide-t-il à faire apparaitre la réalité « d’autant plus qu’on croirait moins en lui »?
 
Il semblerait que le diable gidien se loge dans les relations entre les personnages établies par la circulation de l’argent ; Bernard dérobe à la consigne de la gare le portefeuille d’Edouard et la pièce de monnaie retrouvée au fond de la poche lui donne un air respectable après du gardien. Georges vole un livre à l’étalage d’un libraire car il lui manque quelques francs pour l’acquérir et le narrateur retrouve chez sa sœur ce neveu inconnu qu’il a surpris en train de commettre le larcin, Vincent écoute l’aiguillon qui le pousse à la table de jeu où il perdra les économies familiales. La monnaie rétablit une unité entre les personnages qui a été rompue par la multiplicité des intrigues ; perdu, joué ou retrouvé, volé ou restitué, l’argent les réunit. Si selon le proverbe que Gide répète, « la mauvaise monnaie chasse la bonne » c’est qu’elle est réservée aux échanges publics, et circule beaucoup tandis qu’on garde chez soi le « bon » argent. Ainsi, les œuvres sans valeur sont vendues en grand série alors que les plus intimes et secrètes sont réservées à une élite. Les jetons rapides sont réservés à l’échange trivial. Jean-Joseph Goux décrit à plusieurs reprises dans Les Monnayeurs du langage que ce que les économistes appellent la « loi de Gresham » quand des pièces de monnaie sont belles et neuves, elles sont réservées à l’usage privé ou thésaurisées. La monnaie grossière circule plus librement mais, dans le roman, en changeant de mains, la monnaie change de statut.
 
Ainsi, l’intrigue de Vincent répond, comme le souligne Goux, à une logique monétaire : sa mère a économisé 5000 francs pour lui. 2. Il aurait dû aider Laura pour ses couches 3. Il perd intégralement cette somme au jeu 4. Passavant la lui prête 5. Il regagne 50 000 francs sur un coup de chance 6. Lady Griffith tombe amoureuse de lui 7. Il en donne à Laura une part pour la quitter. De la thésaurisation au hasard, du don amoureux librement consenti à l’indemnité accordée à celle dont il veut désormais se séparer, l’argent règle la distance entre les personnages.
 
La symbolique de la paternité
Par ailleurs, l’argent est ce qui définit une symbolique de la paternité dans le roman ; la falsification est d’abord celle de l’origine de l’enfant. Il y a deux enfants illégitimes dont les situations se répètent en miroir ; celui de Laura et Bernard Profitendieu. Dans la première page, Bernard en se découvrant enfant illégitime va rendre à Profitendieu le nom qu’il refuse de porter et s’interroge sur la possibilité de substituer une paternité légale à la paternité biologique. Mais celle-ci est définie en termes monétaires comme refus de la dette. Dans la première page du roman, Bernard termine sa lettre d’adieu ainsi: « Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais vous rendre et qu’il me tarde de déshonorer ». Et comme bien souvent dans le roman de Gide ce sont les épigraphes qui portent le lien avec la métaphore économique; à la manière du roi qui bat monnaie, le père marque l’enfant à son effigie. L’épigraphe qui ouvre le chapitre VI empruntée à Shakespeare est révélatrice:« We are all bastards ; And that most venerable man / Which I did call my father, was I know not here/When I was stamped »[8]
 
A cette dévaluation du père adoptif se joint celle du père noble. Gontran s’efforce d’éprouver un sentiment devant la dépouille paternelle et ne trouve rien en son cœur. Le père Vedel est quant à lui démonétisé dans sa foi ; soupçonné par Armand de l’avoir perdue, il en peut cependant se dédire sauf à mettre sa famille en danger car être pasteur est son gagne-pain.
 
L’homme de loi, l’homme de noblesse et l’homme d’Eglise connaissent une égale déchéance. Comme le souligne Goux, les trois fonctions déniées aux pères sont les trois fonctions de la monnaie ; mesure, échange, paiement. Profitendieu n’est pas réel, le père Passavant ne peut être une mesure car même s’il est leur père biologique aucun lien affectif ne le relie à ses enfants ; enfin, le langage du pasteur Vedel déserté par la foi est une monnaie de singe.
 
Un rapport pacifié à la convention
Mais Bernard in fine, en revenant au foyer adoptif se livrera à une réévaluation de la paternité fausse biologiquement, car c’est une paternité choisie. Ainsi, Bernard reconnaît avoir menti par bravade en écrivant sa lettre d’adieu car au contraire il comprend que son père lui témoigne une préférence qui rend son attitude d’autant plus abominable. Il ne s’agit plus de biologie mais de transmission et d’amour. Bernard enchaîne alors avec son rapport à l’Etat ; après sa lutte avec l’Ange dans la troisième partie du roman, il ne se sent plus outlaw comme auparavant. Maintenant, c’est le fait que l’Etat soit une convention qui le rend respectable. S’il réhabilite de la convention, la nostalgie d’un vrai monnayage hante Bernard. Valoir exactement ce qu’on paraît ; ne pas chercher à paraître plus est ce qui caractérise sa relation avec Laura. Il promeut la probité au rang de valeur première selon l’idée banale que le paraître s’oppose à la valeur intime et la peur de perdre, loin de Laura, le sentiment de cette valeur.
 
Dans leurs relations les êtres sont totalement médiatisés par la valeur d’échange. La valeur est devenue la forme d’objectivité propre à toute société et le rapport économique est le modèle structural de tous les rapports comme le souligne Goux. « Gide situe lui-même son roman au moment historique de la dissolution de l’individualité bourgeoise par le processus d’économie-politisation des rapports sociaux. Il enregistre une usurpation. »[9] Accepter la convention, prendre acte d’une rupture avec la substantialité de la valeur constitue ainsi peut-être l’un des apprentissages du roman ; initiation non à la fausseté mais à la fécondité d’une déconnexion entre substance et valeur, la valeur résidant dans le prix (subjectif) que l’on accorde à la marchandise dans le rapport économique, à l’autre, dans le cadre d’un rapport intersubjectif marqué par des préférences, des élections mais aussi des exclusions dont l’origine est subjective. Nous verrons dans un dernier temps que ce modèle nouveau a aussi à voir avec la théorie économique marginaliste et qu’elle structure une autre modalité de la relation entre économie et littérature.
 
Dissolution de la valeur monétaire ; indécidabilité de la valeur esthétique
 
Logiques de l’échange
La dissolution de la valeur intrinsèque est celle-là même qui menace les esthétiques. Cette loi de substitution fait que le roman oscille sans cesse entre deux pôles parmi lesquels il ne parvient pas à choisir. Le roman réaliste est un modèle révolu, mais le symbolisme qui met en crise la référence, comme une monnaie sans étalon-or, est lui aussi démonétisé notamment lorsque Strouvilhou se moque des revues à la mode et du culte d’un certain sabir poético-symboliste L’auteur à succès qu’est Passavant spécule sur ces conventions et le crédit à la lettre assure le cours de ce langage. Si le langage devient grégaire, il est bon à jeter. Mais il ne s’agit pas de promettre un nouveau trésor. Strouvilhou en bon nihiliste veut précipiter l’inflation, la catastrophe. La poésie doit renoncer à représenter et même à signifier ; elle est une valeur flottante. « Je ne demande pas deux ans pour qu’un poète de demain se croie déshonoré si l’on comprend ce qu’il veut dire » dit le personnage, constatant une imposture institutionnalisée.
C’est prendre acte du fait que le signifiant est définitivement inconvertible.
 
Jean-Joseph Goux attire l’attention sur l’homologie entre « l’économique » et « l’esthétique » dans l’œuvre de Gide qui incarne les ressemblances entre la « représentation esthétique » et le « statut accordé à la monnaie dans la fiction ». Selon Goux, en observant la façon dont Gide représente la monnaie dans son œuvre il est possible de suivre les problèmes généraux propres à la représentation elle-même :
 
Dans certains cas, chez des écrivains comme Balzac, Zola, Gide ou Ramuz, l’homologie n’est pas explicite, mais on s’aperçoit qu’il y a entre l’imaginaire de l’argent, qui est au travail dans ces œuvres, et leur monde de représentation esthétique une homologie étonnante, comme si le statut qu’ils accordent à la monnaie dans la fiction fonctionnait comme une sorte de mise en abyme des problèmes du langage et du dispositif de représentation. Cette concordance permet de jeter un pont inattendu, mais extrêmement révélateur, entre l’économique et l’esthétique » [Forest, P. (2000), « Jean-Joseph Goux Frivolité de la valeur – Money Sings », Valeur, pp. 20-25]
 
Goux, dans son œuvre, attribue au langage et à la monnaie le même rôle : réaliser l’échange et Philippe Forest résume cet aspect de l’œuvre de Goux en esquissant ce qui déroule dans les champs de littérature et l’économie afin de réaliser l’échange. D’un côté, pour que l’échange se réalise dans le champ littéraire les « textes littéraires [sont] ramenés à leur signification »; de l’autre, pour que l’échange se réalise dans le champ économique les « biens marchands [sont] réduits à leur prix ». Goux indique en revenant sur sa démarche dans les années 80:
 
J’affirmais, avec le groupe Tel Quel, et théorisais une certaine revendication du produire contre les réductions à l’échangeable. [C’est alors] que j’ai commencé à tracer quelques parallèles entre le langage et monnaie, économie et esthétique […] Très vite cependant, ce sont les logiques de l’échange qui m’ont apparu les plus révélatrices des contradictions et des concordances entre différents registres de la réalité socio-historique (économique, linguistique, libidinale, esthétique, etc.) […] A partir de là, je me suis intéressé de plus en plus aux présupposés éthiques et ontologiques des théories économiques, en même temps qu’à des œuvres littéraires qui découvrent l’imaginaire sous-jacent aux procédures monétaires, financières, boursières[10].
 
Le parcours s’effectue donc dans les deux sens, de la littérature à l’économie, mais aussi de l’économie à un imaginaire qu’elle véhicule. Ainsi la loi de Gresham dans le roman de Gide concerne-t-elle en réalité la communication. Il est assez facile de voir comment Passavant, romancier à la mode dont la parole circule s’oppose à Edouard dont l’écriture est rare et exigeante. Le récit prend acte d’une usure des mots stigmatisée par le symbolisme qui fait que toute la littérature est « de seconde main ». Précédé par les mots des autres aussi, Bernard peine à trouver sa voie dans l’expression de soi-même. Dans cette usure des mots il y a un dépassement du sémantisme naïf. Lire c’est user la pièce ; faire usage de la valeur des mots c’est en abîmer l’apparence mais c’est aussi la mettre en abyme ; la logique d’échange, loin d’être considérée comme secondaire est dans le roman, un révélateur, presque au sens photographique du terme.
 
Faisant travailler l’analogie avec la fausse pièce décrite dans le roman, Goux note que sous l’or du roman réaliste affleure l’abstraction du cristal, le caractère transparent de l’œuvre, mais que cette transparence, loin d’être le signe de sa falsification peut être lue d’une autre manière.
 
La désubstantialisation du moi
En effet, le romancier que Gide met en scène le rêve d’une littérature abstraite, car dit-il…
 
Rien pour moi n’a d’existence que poétique (et je rends à ce mot son plein sens) _ à commencer par moi-même. Il me semble parfois que je n’existe pas vraiment mais que j’imagine que je suis.
Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c’est à ma propre réalité. Je m’échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde et qui s’étonne et doute qu’il puisse être acteur et contemplateur à la fois[11].
 
Prendre acte de cette déréalisation du sujet, c’est en déduire ce que Jean-Joseph Goux appelle le constructivisme dans le roman qui est d’abord une construction de soi par l’écriture. Rien ne sert de déplorer une perte de l’authenticité, et une désubstantialisation du moi. Il n’y a pas de « nature » qui précéderait l’acte d’écrire. Bernard exprime ce malaise de l’homme de lettres dépossédé de son moi parce que précédé par les mots des autres dans sa relation à Laura ; «Ah si vous saviez ce que c’est enrageant d’avoir des tas de phrases de grands auteurs qui viennent irrésistiblement sur vos lèvres quand on veut exprimer un sentiment sincère. Ce sentiment est si nouveau pour moi qu’il n’a pas encore su inventer son langage[12]. » Mais c’est l’ensemble des personnages qui est atteint de cette impossibilité de se référer à une authenticité psychologique qui rend nécessaire un dépassement de cette perspective. Gide avoue ainsi dans la Tentative amoureuse qu’une œuvre n’est pas le produit d’un état du moi mais que le moi crée un moi second nécessaire à la production de l’œuvre. Dans un article consacré à « Gide et la littérature d’expérience » Blanchot fait état de ce changement de paradigme profond dans les années 1925 qui rend tout à coup obsolète la référence à la psychologie : « Il me paraît que chacun de mes livres n’a point tant été le produit d’une disposition intérieure nouvelle que sa cause tout au contraire, et la provocation première de cette disposition d’âme ou d’esprit dans laquelle je devais me maintenir pour en mener à bien l’élaboration[13] ». Edouard méditant sur le roman dans Les Faux-monnayeurs relaiera cette pensée « L’homme éprouve ce qu’il s’imagine éprouver. De là à penser qu’il s’imagine éprouver ce qu’il éprouve… Je le vois bien avec mon amour : entre aimer Laura et m’imaginer que je l’aime _ entre m’imaginer que je l’aime moins et l’aimer moins, quel dieu verrait la différence ? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l’imaginaire. Il suffit d’imaginer qu’on aime pour aimer [14]». Les sentiments, ce que le roman traditionnel prend pour « argent comptant » sont dénoncés comme une escroquerie.
 
Le langage n’est plus « convertible » comme la monnaie en espèces sonnantes et trébuchantes parce que le moi romanesque est un caméléon, fait d’auto-persuasion et traversé des désirs d’autrui. Le problème est l’ontologie du langage lui-même telle que la pose Gide ne se référant à la mythologie lorsqu’il déplore que la vie n’entre plus dans le livre. L’absence de la chose dans l’écriture ; l’écriture vidée de sa valeur de vie, désincarnée est récusée par Gide. L’idéal serait de tout ressaisir en même temps, mais le réel se dérobe, et le symbole ne tient lieu de rien. Cette dématérialisation de l’œuvre ne correspond pas seulement au moment historique du symbolisme, mais elle implique une déconnexion sur laquelle il est impossible de revenir entre realia et signes[15]. De là le fait que le roman ne « reflète » pas passivement la réalité ; il la construit, tout comme le journal construit celui qui en est l’auteur dans un jeu de réciprocité spéculaire ; cette idée propre à de nombreuses théories esthétiques des années 20 a été mise en relief par Jean Delay dans sa biographie du romancier[16] intitulée La Jeunesse d’André Gide et notamment l’idée que le roman précède l’expérience.
 
Le constructivisme comme pis-aller
Dans ce constat, et dans la tentative pour le dépasser, l’œuvre essaie de proposer une poétique et commence par constater l’inadéquation entre son projet et ce qu’elle est. «J’invente un personnage de romancier que je pose en figure centrale, et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que lui, prétend en faire[17]. » L’épisode de la pièce de monnaie dans la troisième partie du roman thématise cette difficulté à choisir entre deux esthétiques : Bernard propose à Edouard de partir de la description d ‘une pièce de monnaie fausse. En tout point semblable à une pièce authentique, elle laisse apparaître par l’usure la matière transparente qui est la sienne. J-J. Goux glose cette présence du cristal en observant que l’emblème de la fausse monnaie est en même temps ce vers quoi tend le roman. J-J. Goux plaide pour un Gide platonicien qui sait qu’en chaque chose l’apparence n’est que le prétexte.
 
Les choses visibles ne sont que des apparences qui cachent la réalité ; tel est le cristal gidien ; si la fausse monnaie s’érode et laisse paraître le cristal, celui-ci n’est pas la vile matière de ce qui est faux, mais au contraire la substance intime de la monnaie ; ce n’est pas un hasard si Gide choisit cette métaphore. Le cristal est la substance de la monnaie circulante ; il est vil dans l’œuvre, comme si la pureté platonicienne devenait abstraction de l’intellect et réflexivité. Il y a là une dégradation, une descente vers le monde de la prose. L’Etre se dégrade en valeur. Le logos devient la logique[18].
 
De la fonction sacrée et transcendantale qui était la sienne, l’étalon s’est sécularisé dans une fonction profane d’échange. Le numen est devenu l’idée, l’idée, le concept, la métaphysique ce qui vaut, ce que je pose comme étant la valeur, selon la suggestion nietzschéenne. Or, on l’a vu, la fiction de Gide est contemporaine d’un moment de l’histoire des échanges mais aussi de la littérature où celle-ci se déplace et devient une pure construction intellectuelle où l’essai triomphe dans le roman ; La Montagne magique de Thomas Mann est de 1924, L’Homme sans qualités est écrit à cette période et paraîtra en 1930 pour ce qui concerne le premier tome. Le cristal-forme de la structure essaie de suppléer à tous les effondrements ; monétaire, métaphysique du début du XXe siècle. « Le formalisme, le structuralisme ou l’abstraction sont à la fois l’effet de la perte de crédibilité de toute représentation et la tentative pour opposer à la dévaluation et au discrédit du sens profond et vécu, l’éternité et la solidité d’une géométrie de l’intellect[19]». Cette période est en effet, historiquement celle de la naissance du roman spéculatif. Question de la valeur monétaire et la dimension intellectuelle-réflexive de l’œuvre comme dénonciation du faux-semblant se recoupent alors. Il n’y a pas contradiction entre ces deux interprétations, mais une saisie métaphorique de la question de la convention littéraire, de sa réévaluation symbolique par un jeu de concordances sémantiques. Le roman essaie de ressaisir, sans succès, la substance abstraite du monde « Le cristal de la forme par ses a priori structuraux essaie de retrouver le lieu des Idées, mais il en s’agit que de la construction rationaliste dans l’élément culturel où capitalisme et protestantisme ont fait régner l’iconoclasme du concept [20] ».
 
Gide ; une pensée anti-économique sous couvert de la métaphore ?
 
L’œuvre comme travail
L’hypothèse de Goux est que le véritable roman est le roman en train de se faire. Echapper à la marchandise, c’est ne pas présenter un « produit fini » mais c’est montrer le chemin par lequel se construit le roman. « C’est-à-dire qu’au lieu de me contenter de résoudre, à mesure qu’elle se propose chaque difficulté (…) chacune de ces difficultés, je l’expose, je l’étudie. (…) Si je ne parviens pas à écrire ce livre c’est que l’histoire du livre m’aura plus intéressé que le livre lui-même ; qu’elle aura pris sa place ; et ce sera tant mieux [21]» dit Edouard devant ses interlocuteurs médusés. Or l’histoire du livre c’est le travail en gestation, non le produit fini. Le sens authentique du texte se trouve dans ce moment de son élaboration. « La vérité n’est pas comme une monnaie frappée qui, telle quelle, est prête à être dépensée et encaissée » écrit Hegel dans La Phénoménologie de l’Esprit [22].
 
Le travail pour le philosophe de l’histoire c’est le dur labeur de la conscience aux prises avec elle-même, et non l’idée surgie ex nihil de la pensée du philosophe ; c’est l’itinéraire de la vérité qui fait son prix, qui a « monnaie-or » sur le marché de la pensée. Le fait de doubler par le journal de l’œuvre ; le journal d’Edouard et celui des Faux-monnayeurs qui ont égale dignité scripturaire avec le roman « fini ». On a d’ailleurs peu analysé en littérature ce rapport de l’œuvre en marche (comme work in progress) avec l’intégration dans la philosophie du moment de la genèse de la pensée. Sous le roman « réaliste » qui se donne comme plein et immédiat, il y aurait là une forme de dénonciation de l’artifice qui consiste à présenter au public une œuvre achevée. Le déplacement de la valeur se fait non pas vers le symbolisme, qui est tout autant moqué dans le roman mais vers l’opération de production comme telle ce qui peut être une autre manière de dénoncer la réification de la société capitaliste. C’est dans un même mouvement qu’on rencontre la question de la source et mesure de la valeur et celle du sens.
 
Le travail non productif
Il s’agit vraiment d’une transvaluation de ce qui compte en littérature et ce qui est en jeu est la légitimation des pratiques. Goux désigne le roman de Gide comme roman de la transition et roman cubiste au sens où se multiplient les points de vue sur l’œuvre, comme dénonciation du principe de la perspective unique, ou du « point de vue » qui règle la représentation classique. La multiplication de ces angles de vue ne peut que créer un doute sur la possibilité d’une unification de ceux-ci. La crise des équivalents généraux circulants est liée à cela ; l’étalon n’est pas situé quelque part dans une transcendance inaccessible et hors échange mais il descend dans la circulation. Crise des équivalents généraux et crise du perspectivisme vont de pair. Cet ébranlement du système d’échange monétaire fondé sur une certaine modalité de l’équivalent universel. Ce n’est pas une « perversion de la valeur » mais une crise d’une modalité historique de la valeur et un décrochage entre thésaurisation, échange, mesure. Or la « réponse » qu’imagine Gide à cette crise est une réponse théorique, il s’agit d’exhiber non pas le livre comme un produit fini, comme ce dont il suffirait de comprendre -voire de consommer – la thèse mais de mettre en scène le travail de production lui-même.
 
Dans l’entretien qu’il accorde à Vincent Kaufman dans le cadre de son essai La Faute à Mallarmé, en fait aujourd’hui une réponse de nature sociologique et politique : il voit dans la représentation du travail littéraire un analogon de ce travail productif qu’occulte une logique capitaliste centrée sur le profit, le capital, la spéculation. Il y aurait ainsi par ce biais dépassement entre ce qui a été senti comme opposé par l’histoire littéraire. D’un côté une littérature centrée sur soi, de l’autre une littérature engagée qui objectivait et thématisait des choix politiques explicites. L’inscription du travail dans le texte, supposerait de la part de l’écrivain un engagement de second degré : ainsi, revenant sur son œuvre, Jean-Joseph Goux note que « L’engagement n’était pas dans les choses représentées, dans la teneur idéologique de ce qui était signifié (pour émouvoir, convaincre, édifier), mais il était ailleurs, dans la rupture que nous introduisions en mettant à jour les opérations de la littérature ou de la peinture pour en récuser les illusions, pour en découvrir les présupposés, les impensés[23]. » Mettre au jour les mécanismes de la fiction et la manière dont on fabrique les personnages (dans la deuxième partie du roman) comme le fait Edouard c’est donc moins dénoncer la fiction comme fiction, dans une sorte de pont-aux-ânes de l’autotélisme littéraire que mettre au jour le roman comme travail, et comme travail non économique non productif, mais comme travail improductif, produisant ainsi une critique indirecte de l’échange capitaliste.
 
Esthétique négative
Cette interprétation nous permet de penser le fait qu’il n’y a pas de modèle positif du roman à opposer à l’échec d’Edouard mais une sorte d’esthétique négative, purement musicale (de là la référence à Bach). Edouard défend le langage du roman comme un langage sans corps. Mais à L’Art de la fugue Madame Sophroniska objecte dans la seconde partie des Faux monnayeurs que c’est un art sans humanité ; or la sortie de crise de l’art ne peut se faire par un retour à l’ « humanisme » (on songe à la phrase de Gide selon laquelle ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature) mais par une monstration des mécanismes fictionnels. Ceux-ci ont contribué dans les années 60 à une lecture post-structuraliste de l’œuvre de Gide. Or ce qui est intéressant est de mettre en relation cette représentation avec l’esthétique du roman. Gide stigmatise le refus protestant de l’ornement, l’ascétisme protestant. Lors de la scène du mariage de Laura et de Douviers Olivier se moque de l’architecture hideuse du temple. Or son esthétique romanesque est précisément ascétique, prise dans ce jeu dénoncé par ailleurs.
 
Lorsque Madame Sophroniska reproche à Edouard de faire un roman non d’êtres vivants mais d’idées il revendique cette nature abstraite, idéelle, tout en récusant le roman à thèse. « En guise de romans d’idées, on en nous a servi jusqu’à présent que d’exécrables romans à thèses. Mais il ne s’agit pas de cela (…) Les idées, les idées, je vous l’avoue, m’intéressent plus que les hommes, m’intéressent plus que tout ; elles vivent ; elles combattent ; elles agonisent comme les hommes[24]. »
 
On pourrait hasarder de ce paradoxe une interprétation que l’ascétisme qui contribue dans l’éthique du capitalisme à l’accumulation du capital comme le montre Max Weber est ici mis au service d’une esthétique « gratuite » du roman dans la mesure où le texte refuse précisément la thésaurisation et où il se livre sans cesse à une mise en question de soi, revient sur des épisodes pour les contester. Cette autodestruction continuelle par Edouard de ses pistes de recherche pour un livre futur qui désole ses interlocuteurs est paradoxalement la vérité du roman au sens où la logique du travail littéraire contrevient à celle du travail productif, où elle consiste à se faire selon Goux iconoclaste, destructrice d’images, mais surtout destructrice du livre comme produit fini[25].
 
Tout comme les personnages gidiens n’ont de cesse de se défaire de la richesse par le jeu, le don ou la perte, il semblerait que le travail textuel sous sa forme brute, la représentation de l’écriture soit non pas une vérité ultime du roman, mais une manière de se défaire de moyens textuels, de s’en délester par un travail de soustraction constant des moyens du romanesque. Un détour par les analyses de Bourdieu et en particulier celles qu’il développe dans Raisons pratiques peut nous offrir un éclairage sur cette question.
 
On se souvient du contexte dans lequel il distingue vivement la logique de production des biens matériels et celle qui régit les biens symboliques, dualisme que redouble dans la production esthétique l’opposition entre art « pur » et art « commercial » :
 
Ainsi, la série des révolutions poétiques contre la poésie établie (…) tend à exclure de la poésie tout ce qui définit le poétique (…) De même l’histoire du roman français après Balzac tend à exclure le «romanesque ». Flaubert avec son projet de livre sur rien et les Goncourt avec l’ambition d’un roman «sans péripéties, sans intrigue et sans bas amusement » (…) De même enfin, l’histoire de la mise en scène tend toujours à exclure davantage le « théâtral » et s’achève dans une représentation délibérément illusionniste, de l’illusion comique[26].
 
Ce faisant, le romancier de 1925 est non seulement reconnu de ses pairs mais, à plus long terme, il s’assure d’un public par la domination du champ symbolique qu’il occupe.
En jouant sur tous les tableaux, et en refusant le travail productif de l’économie traditionnelle, Gide active un autre modèle ; il fait de l’œuvre le lieu d’une révolution qui disqualifie par avance toute approche externe de l’œuvre. Il s’appuie sur le fait que le symbolisme serait ce moment où le champ littéraire, en perte d’influence sociale lorsque le capital des écrivains est en perdition se recompose autour du mépris pour la valeur économique (et sociologiquement pour le bourgeois). La récusation du réalisme et un mépris aristocratique pour tout ce qui dans l’art est de l’ordre de l’échangeable scelle ce conflit, mais en même temps, le roman s’écrit sur les décombres d’une esthétique récusée par ailleurs. Ce mouvement paradoxal est celui-là même de Ménalque dont l’autobiographie lyrique est organisée selon des moments économiques ; économies involontaires, thésaurisation, bonification, réalisation, placement à intérêt permettant de jouir de la fortune sous une forme non matérielle[27].
 
Cette réalisation permet la disponibilité tant recherchée. « Ne croyez pas que mon bonheur soit fait de richesses ; mon cœur sans nulle attache sur la terre est resté pauvre, et je mourrai facilement. Mon bonheur est fait de ferveur. » Ce credo des Nourritures terrestres est adossé au revenu disponible qui, seul, permet cette liberté. C’est Dieu sans l’avoir, Dieu par la dépossession. Ménalque ne conçoit la dépossession que comme refus de conserver. Pour pouvoir exister sans mémoire neuf dans « l’instantané de la vie ». Or Ménalque a spéculé sur des objets d’art et non comme papa Gobseck sur l’usure ou la thésaurisation de l’or. L’objet d’art ne relève d’aucune valeur fixe en termes de travail et ainsi, la labilité de l’art lui laisse les mains libres. L’indépendance acquise n’a pas à payer le prix de la souffrance ou de la pauvreté ; elle résulte tout simplement de conditions historiques qui ont-elles-mêmes rendu recevable une telle conception de l’art, ce que souligne, encore Bourdieu :
 
Le fondement de l’indépendance à l’égard des conditions historiques quoi s’affirme dans des œuvres issues d’un souci pur de la forme, réside dans le processus historique qui a conduit à l’émergence d’un univers capable d’assurer à ceux qui l’habitent une telle indépendance[28].
 
La déprise des richesses matérielles ne suppose pas un appauvrissement mais une spéculation sur l’avenir de l’art. Comme Ménalque investit dans des œuvres dont il se débarrasse, toute dépossession entraîne à la fois un accroissement de richesses et une multiplication des occasions de jouissance. On est là bien loin du modèle ascétique de thésaurisation.
 
En conclusion, cette lecture qui aujourd’hui semble occuper une place importante dans les études gidiennes me suggère une remarque. Lorsque Derrida dans De la Grammatologie analysait Rousseau à partir de la question du dangereux supplément il notait que cette lecture allégorique ne mobilisait sans doute qu’un thème parmi d’autres. Autant peut-on en dire de l’économie chez Gide mais à cette nuance près que « Ce thème est dans une chaîne, porté par elle. Mais il se trouve qu’il décrit la chaîne elle-même, l’être-chaîne d’une chaîne textuelle la structure de la substitution, l’articulation du langage et de la valeur, la logique d’oppositions conceptuelles[29]… »
 
La productivité de cette lecture, et ses retombées sur l’interprétation qu’on peut faire de la poétique de Gide vont bien au-delà d’une quelconque mythologie blanche de la valeur récurrente dans Les Faux-monnayeurs. Cette référence me semble en effet porteuse d’une double contradiction ; il y a là à la fois le constat explicite d’un dépassement historique de la parole « valeur-métal précieux » du réalisme, celle du roman zolien où chaque chose est à sa place et où le verbe est l’équivalent du réel et une nostalgie ironique de cet âge d’or (sans mauvais jeu de mots) de la littérature, un âge des équivalences simples où la parole est adossée à un réel qui la garantit, où elle ne peut s’égarer. La vérité de l’œuvre ne réside pas plus dans le retrait symboliste de la référence que dans ce langage-or perdu. Gide est un post-symboliste qui veut écrire un roman ; entreprise en elle-même contradictoire et intenable en 1925. Il ne peut dès lors que proposer une esthétique du roman proprement impossible, traversée de contradictions et négative dans son principe, mais cette esthétique privative ou plutôt en mouvement, en quête de soi, est la seule qui ne se laisse pas prendre au jeu de la convertibilité et à l’alternative entre tout et rien; elle pose, par le biais de la métaphore économique, la convertibilité du texte comme une question non résolue, parce qu’elle fait de cette question la question du roman, et du roman cette question.
 
Mais si Gide nous irrite tant, c’est par sa propension à faire de la perte un gain ; le roman qui ne s’écrit pas comme seul roman authentique lui permet de gagner sous tous les tableaux ; le plan symbolique de l’exigence de l’œuvre dont le résultat est sans commune mesure avec le projet mais aussi l’œuvre réalisée qui se met en scène par une série de miroirs. Ménalque échappant à la fois à la préoccupation de la cassette et à la pauvreté parce qu’il spécule sur les œuvres d’art[30] se déclare prêt à mourir les mains vides, mais il appuie cette dépossession sur le socle d’une spéculation qui lui promet non la pauvreté mais un confortable matelas pour amortir le choc. Le schéma récurrent de l’enfant prodigue qui a voulu échapper à la loi d’airain de la famille dans l’œuvre de Gide (qu’il s’agisse de Laura, d’Olivier des Faux-monnayeurs ou de Georges et de Bernard) prend alors tout son sens profane ; le circuit par le dehors n’est que la promesse d’une jouissance de l’oikos nomos, de la « loi de la maison », littéralement d’autant moins pesante, qu’ayant été transgressée, elle est requalifiée symboliquement et elle offre sans cesse le bénéfice et la promesse d’une disponibilité sans limite.
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
Bibliographie :
Maurice Blanchot, La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949.
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Seuil, 1992
Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Raisons pratiques, Seuil, Points, Essais, 1994
Lucien Dällenbach, Le Récit spéculaire, Paris, Seuil, « Poétique », 1977
Jean Delay, La Jeunesse d’André Gide, Paris, Pléiade, Gallimard, 1957.
Jacques Derrida, De la Grammatologie, Paris, Minuit, « Critique », 1976.
André Gide, « Les Nourritures terrestres », « Les nouvelles nourritures », Romans, sous la direction de Pierre Masson, avec la collaboration de Jean Claude, Céline Dhérin, Alain Goulet et David H. Walker, Paris, Pléiade Gallimard, 2009.
André Gide, Les Faux-monnayeurs, Le Journal des Faux-monnayeurs, Fragments retranchés et ébauches, in Romans et récits tome II, sous la direction de Pierre Masson, avec la collaboration de Jean Claude, Céline Dhérin, Alain Goulet et David H. Walker, Paris, Pléiade Gallimard, 2009.
Jean-Joseph Goux, Les Monnayeurs du langage, Paris, Galilée, 1984.
Jean-Joseph Goux, Frivolité de la valeur; essai sur l’imaginaire de capitalisme, Blusson, 2000.
Hegel, La Phénoménologie de l’esprit, Paris, Aubier, 1939
 


[1] Lucien Dällenbach, Le Récit spéculaire, Paris, Seuil, « Poétique », 1977.
[2] André Gide, Journal des Faux-monnayeurs, Deuxième cahier, in Romans et récits, tome II, Paris, Pléiade, Gallimard, 2009 page 540. Toutes les références ultérieures de textes extraits des Faux-monnayeurs et du Journal des Faux-monnayeurs seront issues de cette édition.
[3] André Gide, Les Faux-monnayeurs, p.316.
[4]« Nous vivons sur des sentiments admis et que le lecteur s’imagine éprouver, parce qu’il croit tout ce qu’on imprime ; L’auteur spécule là-dessus comme sur des conventions qu’il croit les bases de son art. Ces sentiments sonnent faux comme des jetons mais ils ont cours. Et comme l’on sait que « la mauvaise monnaie chasse la bonne » celui qui offrirait au public de vraies pièces semblerait nous payer de mots. » Cette déclaration de Strouvilhou dans la troisième partie du roman conduit à un paradoxe ; de là, découle une inversion des valeurs; c’est l’homme honnête qui fait figure de faussaire. Gide fait le deuil d’une subjectivité qui précède l’acte d’écrire. Les « bons » sentiments détestés, mais aussi les sentiments tout court n’existent pas. Il ne s’agit pas pour l’auteur en se dédoublant de donner accès à son vrai moi mais de monter le caractère problématique de l’existence de tout moi.
[5] André Gide, Journal des Faux-monnayeurs, Cahier 1, Pléiade, p. 528.
[6] André Gide, Les Faux-monnayeurs, Troisième partie, p. 421.
[7] André Gide, Appendice au journal des Faux-monnayeurs, « Identification du démon », Pléiade, Gallimard, p 568
[8] Gide, Les Faux-monnayeurs, citation de Shakespeare, épigraphe du chapitre VI, Pléiade, p. 214.
[9] Jean-Joseph Goux, Les Monnayeurs du langage, Paris, Galilée, « Débats », 1984, p. 80.
[10] Forest, Entretien avec Jean-Joseph Goux, Money sings, p. 20.
[11] Gide, p. 225.
[12]André Gide, p. 322. La question que se pose le personnage est celle-là même du romancier ; comment inaugurer un langage ? La valeur de la littérature repose précisément sur la non répétition, sur le caractère inaugural de la parole, mais le sujet psychologique « authentique » ne peut être le garant de celle-ci au XXe siècle. Gide inaugure cette désubstantialisation du moi qui sera le cheval de bataille de la génération de Tel Quel et du déconstructionnisme.
[13] Maurice Blanchot, La Part du feu, « Gide et la littérature d’expérience », Gallimard, Paris, 1994 p. 209.
[14]André Gide, p. 226.
[15] De là l’insatisfaction et l’incompréhension de Sophroniska dans la seconde partie du roman. Psychologue, elle croit en la réalité du moi et la proposition théorique de roman d’Edouard ne saurait la satisfaire.
[16] Jean Delay, La Jeunesse d’André Gide, Paris, Gallimard, NRF, 1956.
[17] André Gide, Les Faux-monnayeurs, p. 313.
[18] Jean-Joseph Goux, Les Monnayeurs du langage, p. 90 et suivantes.
[19]Jean-Joseph Goux, Les Monnayeurs du langage, p. 95. On pourrait relier ce constat à celui de Vincent Kaufman qui montre comment à une perte d’importance sociale, la littérature répond par un repli hautain qui sera celui du symbolisme, puis dans les pratiques savantes, de la théorie littéraire qui prône une autonomie du texte et met en avant plutôt que la question de la référentialité du texte, celle de sa réflexivité.
[20] Jean-Joseph Goux, Les Monnayeurs du langage, page 95.
[21] Gide, Les Faux-monnayeurs, p. 314-315.
[22] Hegel, La Phénoménologie de l’esprit, Paris, Aubier, 1939, p. 34.
[23]Vincent Kaufman, La Faute à Mallarmé, Paris, Seuil, « La Couleur des idées », 2011, page 175.
[24] André Gide, Les Faux-monnayeurs, p. 315.
[25]Un épisode est très révélateur ; c’est la double écriture (dans la première puis la troisième partie du roman) de la scène du vol à l’étalage de la librairie lorsque le narrateur surprend George le petit frère d’Olivier en train de subtiliser un livre. Le récit intervient dans le roman comme un épisode détaché, « gratuit », sans fonctionnalité, et le Journal des Faux-monnayeurs raconte que Gide a été témoin de cette scène dont il ne sait que faire dans un roman éventuel. Il la met de côté ; ça peut toujours servir… La même scène est réécrite sous une forme dialoguée dans la troisième partie du roman comme une méditation sur la mal et la tentation, métamorphosée et écrite dans un style outrancièrement maniéré, avec des personnages aux noms de bourgeois du XVIIe siècle comme si le narrateur voulait graver dans le marbre une leçon de morale destinée à son jeune neveu. La réécriture de cet épisode est un échec tout autant sur le plan moral (la leçon tombe à plat) que sur le plan esthétique lorsque Georges se moque du style impossible de son oncle. C’est un échec non parce que le vol n’est pas condamné au nom de son attrait érotique dans l’œuvre de Gide mais parce que la problématisation du fait est devenue instrumentalisation. Le vol est prétexte à une thèse sur la moralité ; il est récupéré dans une économie positive de la narration, tout comme il s’intègre dans le roman, alors que le premier épisode, libre, résonnait d’une sorte de puissance autonome par son incongruité même. Laissé à lui-même l’acte comme l’œuvre en se montrant dans son « faire » échappait dans la première partie à une forme de consommation immédiate sous la forme de la vérité romanesque, de la « thèse » dans laquelle serait résorbable le travail du texte.
[26] Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Seuil, Points, Essais, 1994, p. 76-77.
[27] Jean Joseph Goux, Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme, Blusson, 2000, p. 48
[28]Pierre Bourdieu, p. 78.
[29] Jacques Derrida, De la Grammatologie, Paris, Minuit, 1976, p. 233.
[30] Dont Ricardo note que leur valeur est soustraite à tout calcul économique car le travail qu’elles supposent est impossible à quantifier.
 



Insoutenable légèreté de l’être théâtral : Enjeux dramaturgiques de la « comédie sérieuse » D’un retournement l’autre (2011) de Frédéric Lordon

 
La crise endémique qui traverse nos économies entraîne, dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, un recours à la littérature de la part d’un certain nombre d’économistes influents. Certes, ils sont plutôt issus de courants de pensée hétérodoxes ayant pour objectif la contestation du libéralisme, comme s’il fallait opposer à la fiction – implicite et sublimée – proposée par la doctrine néo-libérale une fiction – explicite et revendiquée en tant que telle – de type littéraire dotée d’une efficacité non seulement heuristique, mais encore pragmatique. Reste que par ce type d’initiative une science économique de plus en plus consciente de ses logiques d’affabulation fait clairement retour sur la fable. Tel est notamment le cas du mathématicien de formation Daniel Cohen, spécialiste de macroéconomie financière, connu pour sa verve d’éditorialiste au journal le Monde, qui place plusieurs ouvrages sous le patronage du marquis de Sade. C’est également le cas, de façon plus nette, de l’économiste et philosophe Yann Moulier-Boutang, spécialiste de l’économie de l’immatériel et des nouvelles technologies, théoricien du capitalisme cognitif, qui ouvre un récent ouvrage par un long poème-parabole : « La Fable de l’abeille et de l’économiste ». Il y reprend à son compte la métaphore apicole en usage depuis Fable of the Bees de Bernard Mandeville jusqu’au livre VI de la Théorie générale de John-Maynard Keynes, pour mieux en renverser l’interprétation en filant la métaphore et en l’inscrivant dans le cadre d’une « économie de pollinisation ». C’est enfin le cas de l’essayiste Laurent Cordonnier, qui pour revisiter les fondements macroéconomiques de nos sociétés capitalistes avancées utilise le style narratif et le secours de la « fable qui n’a rien d’une fiction » des « Toambapiks ».
 
Il existe donc aujourd’hui, selon un dispositif symétrique à celui de la représentation de l’économie au sein de la littérature, un recours à la littérature au cœur de l’économie, comme si la théorie économique, longtemps oublieuse de ses origines, avait pour ambition de renouer avec sa dimension constitutive de science morale. Prolongeant la réflexion économique par d’autres moyens, un nombre croissant d’économistes déserte ainsi les terres arides et contestées de la modélisation mathématique et de la formalisation statistique au profit des continents moins arpentés de la fiction littéraire, convaincus que l’expérimentation artistique de la crise est susceptible d’œuvrer à une refondation axiologique nécessaire à l’émergence d’une conscience nouvelle et empathique de la situation économique exposée sous nos yeux, autrement dit de se saisir des menaces comme des virtualités d’un capitalisme cognitif au sein duquel se reconfigure notre horizon contemporain de pensée et d’action.
 
Tel est l’objectif déclaré de l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, ingénieur de formation, lorsqu’il se détourne un temps des abstractions de la théorie scientifique pour entreprendre d’écrire une sorte de « Turcaret du xxie siècle » au moyen d’une « comédie sérieuse » sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins : sa pièce intitulée D’un Retournement l’autre (2011) est presqu’immédiatement mise en spectacle et adaptée au cinéma, indice de l’acuité des questions qu’elle soulève. Après de nombreux ouvrages d’inspiration spinoziste consacrés à l’économie politique, des tribunes dans le Monde diplomatique, Multitude ou la Revue des Livres et plusieurs essais polémiques sur la crise financière publiés dans la collection engagée « Raisons d’agir », c’est vers l’écriture théâtrale que se tourne finalement ce membre actif du collectif des « économistes atterrés » pour rendre compte d’une économie des affects aux antipodes du paradigme de l’individualisme possessif et de la rationalité instrumentale optimisatrice de l’homo oeconomicus en vigueur à la faveur du regain – à moins qu’il ne s’agisse d’un sursaut – de l’orthodoxie dominante.
 
Prenant acte de l’incapacité de la polémique économique relayée, amplifiée et déformée par la sphère politico-médiatique à venir à bout des préjugés tenaces issus de la vulgate néolibérale au sein de l’opinion publique, Lordon cherche par d’autres moyens à poursuivre une lutte indissociablement savante et populaire, scientifique et politique : pour ce faire il polarise, par le truchement de l’intervention artistique, une économie de l’attention saturée d’informations contradictoires et falsifiées. Il aspire à porter plus efficacement ses engagements, en mobilisant la capacité intrinsèque d’affectation intransitive du public propre à l’art, non pas sous sa forme explicitement militante, mais sous la forme sublimée, métaphorique et allégorique d’un grand récit-parabole de la crise des subprimes et de la remise à flot des banques par l’État ; lequel récit est mâtiné de satire sociale et politique ad hominem à l’encontre du gouvernement Sarkozy, de sa politique-spectacle et de sa stratégie de pouvoir. La posture artistique n’est pas sans rappeler un certain théâtre de combat de cette période tel que celui de Jean-Michel Ribes avec son « opéra bouffon » intitulé René l’énervé, bien que de façon moins explicite et frontale.
 
Prenant la gageure au pied de la lettre et la désinvolture affichée de cette comédie au sérieux, c’est à une critique littéraire de cette tentative de dramatisation de la crise économique que se livre le présent article. Il laisse sciemment et délibérément de côté la question de la valeur artistique d’une œuvre sans prétention littéraire, qui s’inscrit dans la filiation d’une veine pamphlétaire plutôt que d’un courant esthétique et préfère jouer sur les canons du répertoire existant plutôt que de faire rupture au sein du champ artistique par un acte de création authentique. Il aura pour ligne de fuite la comparaison, d’une part avec la tradition vivace des comédies à financier depuis le XVIIe siècle (Dancourt, Lesage, Beaumarchais, Balzac) dans la lignée desquelles se place la pièce de Lordon, d’autre part avec les dramaturgies économiques qui se multiplient dans les nouvelles écritures scéniques au sein du théâtre qui lui est immédiatement contemporain. Il se fixera surtout pour objectif de mettre en évidence le régime d’ambivalence et l’horizon d’attente contrarié constitutifs de tout traitement comique de la crise économique, dont les paradoxes et apories de cette proposition théâtrale inspirée peuvent légitimement être considérés comme emblématiques.
 
 
La continuation de l’économie par d’autres moyens
La première tentative de théorisation du retour à la fiction de l’économiste et du geste créateur consistant à s’emparer de la crise par le truchement du spectacle vivant est fournie par Frédéric Lordon lui-même, dans un exercice d’auto-analyse placé en « Post-scriptum » de sa pièce sous le titre « Surréalisation de la crise » :
 
Il ne faut pas simplement dire la crise capitaliste, il faut la montrer, ou bien la faire entendre. (…) Contre les avantages inertiels de la domination, tous les moyens sont bons, tout est envisageable (…) pour montrer des machines affectantes. Le théâtre est l’un d’eux (…) : ici des corps affectent d’autres corps et ajoutent à un certain discours la force extrinsèque des affects. Le temps ramassé de la représentation rencontre ce que le temps social réel avait dilué et démembré, il rétablit dans leur intégrité les consécutions brisées, les liaisons perdues, il remet ensemble les enchaînements du scandale et leur donne une nouvelle densité. (Post-scriptum, p. 132-133)
 
À rebours de toute stratégie d’euphémisation des realia de la vie politique et sociale au sein d’une rhétorique dont « la domination a pour allié le temps de l’amnésie » (p. 132), le dispositif de concrétion théâtrale permet ainsi une condensation des événements à vocation heuristique autant que polémique. Il autorise une « empuissantisation des mots » (empowerment) au moyen d’une « image bien choisie qui fait bouillir les sangs » (p. 131) et d’« idées affectantes » destinées à subsumer « la force extrinsèque des affects » (p. 133). Par conséquent, le théâtre agit comme un révélateur :
 
C’est l’art qui dispose constitutivement de tous les moyens d’affecter, parce qu’il s’adresse d’abord aux corps, auxquels il propose immédiatement des affections : des images et des sons. (…) Il ne faut pas seulement dire la crise capitaliste, il faut la montrer, ou bien la faire entendre. (p. 130).
 
Le spectacle est donc, selon Lordon, l’outil privilégié d’une exhibition, voire d’un décapage du capitalisme libéral, placé au service d’une stratégie de « surréalisation de la crise ». Il permet ainsi de « faire saillir la réalité de la crise », d’entrer en contradiction avec les discours de justifications inspirés par l’idéologie d’un néo-libéralisme d’autant plus efficace et auto-réalisateur qu’il simule son propre examen de conscience :
 
Mais la chose n’est possible que du pouvoir d’impressionner de l’affection théâtrale proprement dite, comme lieu-tenant, mais sur-réel, d’une réalité qui autrement échappe à l’entendement. Le théâtre de la crise surréalise la crise, impérieuse nécessité politique quand toutes les distensions temporelles du monde social tendent à la sous-réaliser, et tous les efforts du discours dominant à la déréaliser. (p. 133)
 
Pour obtenir un tel résultat, ce n’est pas du côté d’un drame psychologique amplifiant « tourments de l’existence humaine » que se tourne l’économiste (« on n’y sonde pas les psychés, on n’explore pas des tréfonds »), mais bien d’un théâtre de parabole et d’allégorie, à l’image d’une proportion importante de la production dramaturgique actuelle :
 
Les personnages sont génériques et finalement simples. À l’exception peut-être du Président de la République, trop idiosyncratique, on mettrait n’importe qui de leur genre à sa place. Ils sont en eux-mêmes inintéressants : ce sont des voix. Ces voix ne parlent pas leurs états d’âme mais leur position. […] Tous ces gens ventriloquent des positions qui n’ont pas d’autre caractère que celui de leur genre. Aussi ce théâtre est-il sans profondeur. C’est peut-être la seule chose qu’il puisse revendiquer vraiment : d’être superficiel – c’est-à-dire de n’occuper que le plan du champ de forces. Un théâtre donc de la surface, des forces et de l’extériorité : si l’on veut, un théâtre matérialiste. (p. 133-134)
 
L’interchangeabilité des personnages, l’artificialité assumée de l’illusion dramatique permettent à ce « théâtre en situation », selon l’heureuse formule de Sartre, de se saisir, par les moyens propres d’un dispositif spectaculaire situé « aux confins du discours idéologique », du processus d’abstraction de l’économie politique moderne, solidaire d’une « vision du monde qui se donne pour », et de renvoyer indéfiniment à elle-même sa stratégie du leurre et sa logique d’affabulation. C’est ainsi que « la critique, vouée à cheminer par des personnages improbables, se glisse dans les interstices » (p. 134), usant de « la langue du théâtre classique, avec son univers de raffinement Grand Siècle » et de l’alexandrin qui « bouffonnise à souhait », surtout lorsqu’il subit « divers mauvais traitements » (p. 8), pour mieux rendre perceptible au spectateur, à l’auditeur ou au lecteur « l’absolue vulgarité du capitalisme contemporain » (p. 134) ; elle montre aussi le « stade de détérioration démocratique » qu’il a engendré dans un contexte où, « les médiateurs ayant cessé de médiatiser, tous les “représentants” ayant trahi la représentation, il ne reste plus à la masse des gouvernés que le parti d’en rire », « parti désespéré » et « arme du tout dernier recours » (p. 135), censés exhorter à la mobilisation politique, à l’action de transformation réelle du cours de l’Histoire. Or, on le verra, c’est précisément le « parti d’en rire », dont Lordon présuppose ici qu’il est nécessairement critique ou subversif, qui pose problème dans la perspective d’un processus de conscientisation politique par la dérision et le rire libérateur.
 
Il est tout sauf fortuit que cet « économiste atterré » ait choisi pour modèle de référence et pour mode d’expression privilégié des luttes de notre temps précisément le répertoire de l’âge classique, utilisant volontiers la satire de nos modernes sociétés de Cour démocratiques et le travestissement burlesque des discours inspirés des évangélistes du marché. Épinglant aussi bien l’idiosyncratique Président de la République et son entourage dévoué (le Premier Ministre, le Fondé de pouvoir, les Premier, Deuxième et Troisième Conseillers, bientôt rejoints par le nettement moins servile Nouveau Deuxième Conseiller), que le monde de la finance (le Trader, le Gouverneur de la Banque centrale, les autres banquiers) et de la médiasphère (le Grand Journaliste), cette chronique d’un désastre annoncé porte juste et son diagnostic se veut sans appel : elle s’attache à démontrer et surtout à rendre sensible ce qu’elle considère comme une vérité et une hypothèse première : « l’horizon du capitalisme financier n’est pas tragique. Il est simplement haïssable » (p. 135). La comédie est donc créditée dans cette postface d’une efficacité pragmatique dont on montrera qu’elle ne va pas de soi et qu’elle peut même s’avérer contre-productive au regard de l’engagement politique et idéologique qu’elle est supposée servir.
 
Par sa condensation herméneutique, un tel théâtre comique et satirique, qui joue la fable dramatique contre la fable médiatico-publicitaire des pratiques de storytelling, voire contre l’affabulation financière proprement dite, constitue précisément le dernier rempart contre le pouvoir de déréalisation de la fiction économique et du discours politique qui la légitime et lui porte littéralement crédit. Il s’inscrit en faux contre la vacance symbolique née du reflux des idéologies utopiques et des prophéties uchroniques des années 1970-1980, et entend porter la contradiction à l’illusion nominaliste de nos mythologies postmodernes au moyen d’une salubre contre-fiction.
 
 
Une critique en acte de l’économie
La tentative de dramatisation de l’économie affirmée par cette pièce n’est pas sans fondement, encore moins sans précédent : elle s’appuie sur une solide tradition comique consistant à chercher à figurer la finance dont Frédéric Lordon, en fin connaisseur du répertoire classique, montre les rouages et capte l’héritage : D’un retournement l’autre fait émerger ce qu’on peut légitimement qualifier comme le « Turcaret du XXIe siècle » en hommage à la pièce éponyme de 1709. Convoquant la figure rhétorique de la personnification et les techniques de la prosopopée pour dénoncer les pouvoirs occultes de la finance et entrer en conflit contre le mur invisible de l’argent revient, ni plus ni moins, à faire de l’allégorisation de l’économie une arme qui s’inscrit dans une stratégie de combat idéologique et à faire entrer de plain-pied la vie politique dans une forme de manipulation, peut-être inconsciente, de la puissance de figuration, de persuasion et d’adhésion de la représentation imagée. Face à un discours économique souvent abstrait et désincarné, où l’argent semble se dissoudre dans l’analyse à froid de mécanismes, de rouages ou de processus opératoires, déniant délibérément la dimension affective et surtout l’impact émotionnel des comportements de spéculation, la pièce, à l’instar d’un courant non négligeable de l’art contemporain, se saisit délibérément de la pratique comme de la théorie économique pour les réinscrire au cœur de la vie sociale et culturelle que pourtant elles occultent.
 
Or, que fait le théâtre depuis au moins la charnière entre le XVIIe et le XVIIIe siècles, sinon donner chair, corps et voix aux puissances occultes de l’argent ? Comment dès lors ne pas percevoir une continuité certaine entre la vision du financier dans Turcaret (1709) de Lesage, dans Le Faiseur (1839-48) de Balzac et dans sa réécriture par Carole Fréchette sous le titre Morceaux choisis (2008) ? Comment, en outre, ne pas être tenté de reconnaître des convergences entre la pièce de Lordon et les dramaturgies économiques d’un théâtre de crise dont attestent des pièces nées à la faveur de la crise structurelle apparue dans les années 1970, voire plus précisément, dans le sillage de la crise de 2008, telles que Mythmaker (2010) de Manuel Pereira, Le Roman d’un Trader (2011) de Jean-Louis Bauer, Le Système de Ponzi (2012) de David Lescot ou Les Invisibles (2013) de Claudine Galea, pour ne prendre que quelques œuvres représentatives d’un vaste cortège d’hommes d’argent, de financiers, de traders innervant puissamment la production théâtrale francophone immédiatement contemporaine ? Il apparaît en effet qu’aux trois âges du capitalisme (nous ferons l’hypothèse qu’il s’en dégage actuellement un quatrième, à l’heure du capitalisme dit cognitif) correspondent autant de figures théâtrales archétypales, voire idéal-typiques, de systèmes dramaturgiques entièrement dévolus à l’observation fascinée au moins autant que critique du système complexe de la finance née des pratiques d’agiotage et amplifiée par le système de Law. Tour à tour ascétique, manipulateur, hédoniste, dissipateur, généreux, innovateur, affabulateur, irresponsable, dépressif, survolté, le financier ne cesse de changer de visage dans le répertoire théâtral au cours des siècles, expérimentant, réfractant, interrogeant, pervertissant même le cas échéant les logiques aveugles et apparemment seulement désincarnées de la monnaie, en engageant une réflexion critique sur l’économie des affects qui traverse les sociétés modernes et contemporaines.
 
La véritable nouveauté des dramaturgies économiques actuelles, donc le texte de Lordon peut être considéré comme révélateur, réside à la fois dans une conception plus systémique de la finance et dans sa mise en perspective politique, là où la dramaturgie classique s’en tenait à une amplification satirique de personnages individuels considérés comme des archétypes des caractères universels exemplifiés par les moralistes et prenait généralement garde de se maintenir à distance des collusions entre mondes de l’argent et cercles du pouvoir :
 
Cependant, pour tout vous dire, l’actuel premier acte aurait dû être le deuxième, et je le voulais précédé d’un acte introductif où aurait été montré comment ce sont en fait les structures mêmes du capitalisme néolibéral qui ont produit ce désastre, et que la crise proprement financière n’en est que l’épiphénomène. Je voulais y montrer le contentement de soi d’une classe oligarchique, mêlant banquiers, experts et journalistes, tout à la satisfaction de l’ordre du monde qu’ils ont indéfectiblement promu… à la veille de son explosion…
 
Reprenant à son compte la longue tradition des comédies satiriques à sujet économique, Lordon adopte pourtant une structure dramaturgique plutôt caractéristique du genre tragique, transposée dans un registre comique : celle du monarque infatué de lui-même (ombre de l’Ubu roi d’Alfred Jarry ?), abusif à l’égard de ses sujets autant qu’abusé par ses conseillers cupides. Il congédie d’emblée son seul véritable allié, animé par le sens de l’intérêt général (le Deuxième Conseiller), bientôt remplacé par un autre (le Nouveau Deuxième Conseiller), dont le franc parler met à nu les logiques perverses du pouvoir et les stratégies perfides de son entourage, mais se révèle impuissant à les enrayer et s’en tient à un discours d’adresse et de connivence destiné au public. Cependant, le despote régnant sans partage sur la richesse nationale est finalement débordé par l’intrusion dans son environnement immédiat d’un peuple insurgé depuis trop longtemps été tenu à l’écart de la scène politique et bien décidé à perturber par un acte d’éclat le huis clos du club très fermé du pouvoir.
 
Réduite à quatre actes et amputé d’un prologue trop didactique, la comédie s’ouvre sur une lamentation de banquiers, doublée d’une cacophonie de dirigeants politiques et économiques déboussolés, tous apparemment soucieux d’éviter la propagation d’un krach financier clairement défavorable à leurs intérêts conjoints. Le second acte développe la guerre d’influence entre conseillers au sujet de l’opportunité de recourir à l’État comme bailleur de fonds en dernier ressort d’un système au bord de l’implosion. Elle se solde par l’éviction du conseiller raisonneur proposant de nationaliser les banques et remettant ouvertement en question le système libéral, au motif de ses incohérences et de ses promesses non tenues. Le troisième acte exhibe un complot de banquiers, fraîchement refinancés par la Banque centrale et rétablis en fonds, qui rivalisent de cynisme sur les réactions du peuple, cependant que l’insurrection populaire gronde sous les fenêtres et que le pouvoir cherche à tirer les bénéfices électoraux d’un plan de sauvetage mené tambour battant. Après une ellipse d’une année, le quatrième acte est consacré à la revanche des banquiers qui, non contents d’avoir été recapitalisés par les fonds publics au détriment des contribuables, lancent une offensive contre la dette nationale, suscitant, mais un peu tard, l’indignation de conseillers soudain désireux de socialiser la dette et de procéder à l’éviction des marchés. Cependant le mouvement populaire prend de l’ampleur, contraignant finalement la délégation à fuir l’arène politique sous les huées de la foule, perdant toute forme de crédit.
 
L’efficacité dramaturgique d’une pareille pièce tient de la gageure : l’effacement de l’action d’une intrigue dont la trame, réduite au strict nécessaire, parfaitement connue par avance du spectateur, puise directement dans l’actualité économique, est mise au profit d’une dramatisation de la production de discours au sein d’un théâtre d’idées où seules les ruptures de ton et de registre soutiennent l’attention ou pimentent la lecture. Le motif de la chute tient lieu de cadre adéquate pour la fable, comme dans beaucoup d’autres pièces fécondées par la crise financière telles que Le Roman d’un Trader (2011), directement inspiré à l’écrivain Jean-Louis Bauer par l’affaire Kerviel, qui s’ouvre sur la didascalie : « Bruit de chute… / Lumière. / Le trader est allongé mort au pied d’une tour. / Il sort de son propre corps. Il se lève. Sa chemise est déchirée ». Cette didascalie inaugurale préside à la naissance du Fantôme du trader, personnage central de la pièce, qui affirme « Je ne sais pas pourquoi je suis tombé du sommet de cette tour » et ne cesse de répéter qu’il est « tombé de haut ». La chute peut également être d’ordre plus symbolique, comme dans Building (2012) de Léonore Confino, où dans une tour de treize étages, trente-cinq employés (hôtesses, comptables, agents d’entretien, cadres, directeurs de services, chargés de communication) s’affairent, alors que le crash régulier d’oiseaux contre les baies vitrées rythme une action frénétique figurant l’ascension paradoxale et dérisoire vers la déchéance finale.
 
Chez Lordon, ce motif mythologique de la chute scande la pièce. Constaté par le très influent Fondé de pouvoir dès la scène d’ouverture (« La chute est là, monsieur, elle est irréversible », I, 1, p. 11), il revient de façon obsessionnelle dans la bouche des Banquiers aussi bien que du Président : « La presse dit le vrai, un gouffre s’est ouvert », « L’urgence du moment, c’est celle du grand saut » (I, 2, resp. p. 20 et 22) ; « Abîme de la chute et déraison cruelle… » (I, 3, p. 34) ; « L’interbanquaire chute, la Bourse déconfit » (II, 1, p. 46) ; « Vous vous êtes trompé, et chutez lourdement » (II, 2, p. 52) ; « Ce n’est plus un trou d’air mais bien un précipice : / Enterrons la croissance, messieurs, de profundis. » (IV, 1, p. 99) ; « On me dit que tout coule, que c’est l’effondrement » (II, 2, p. 50) ; « Nous sommes menacés d’un plongeon abyssal » (IV, 2, p. 103) ; « Croyant tout colmater, vous creusez plus profond, / Cela n’est plus un trou, c’est une excavation. » (IV, 2, p. 113)… La chute provoquée par cette « grande dépression » prend une dimension tellurique, associée à l’idée d’onde de choc : « Car dans l’histoire entière du capitalisme / On n’aura jamais vu de semblable séisme » (II, 3, p. 75). Mais la déchéance ainsi rendue sensible est également présentée comme réversible : « Du gouffre à l’euphorie les voilà retournés » (III, 1, p. 81). L’imaginaire de la chute rejoint ainsi celui, pourtant antinomique, de l’éternel retour.
 
En regard de ce motif métaphysique rendu trivial, la pièce use également et parfois abuse d’un ressort comique traditionnel : celui de la dégradation scatologique de l’économie et de sa poétique du déchet, particulièrement prégnante dès la littérature de l’âge classique :
 
LE FONDÉ DE POUVOIR
Notre banque, pauvresse, j’ose à peine, monsieur,
S’en est gavée si bien, s’en est mis jusqu’aux yeux,
Que nous voilà chargés, près de l’indigestion,
Un peu comme un égout qui sort de la maison
Mais fait soudain un coude et revient aux wécés –
Nous baignons dans la crotte, nous sommes maculés.

LE BANQUIER
Je suis abasourdi et ma vision chancelle,
Je vous parle de banque, vous répondez poubelle…
(I, 1, p. 12)
 
Véritable leitmotiv de la comédie, l’homologie entre argent et excrément donne lieu aux considérations les plus triviales : « Mais tout était pourri, et l’or était en toc, / Croyant à des bijoux, nous n’avions que breloques » (II, 2, p. 52) ; « À lui les plans grandioses, et à nous le caca. / Du tout début je vois que la crise bancaire / Se finit au seau et à la serpillère » résume le Deuxième Conseiller en s’adressant au Président (II, 3, p. 67). Elles sont placées au service d’une dénonciation de l’obscénité marchande de la situation historique et considérées comme la manifestation tangible de l’« hubris du capital » propre à « une époque signée de bacchanales » (IV, 3, p. 127) : « Voulez-vous que je parle des traders, des bonus, / De votre obscénité quand tout fait collapsus ? » (III, 1, p. 87).
 
 
Critique littéraire de l’économie politique
La pièce de Lordon se situe au confluent de deux pratiques littéraires traditionnelles souvent associées au sein d’œuvres politiquement engagées : la parodie des genres nobles et la satire des travers à la mode. Recyclant à l’envi les procédés de travestissement burlesque de la tragédie et de dégradation satirique de personnages identifiables inspirés par l’actualité sociale et politique propre à la comédie de mœurs des siècles passés, cette « comédie sérieuse », véritable hybride poétique, repose surtout sur la stratégie oblique : celle de « Persée avec la Gorgone », où « pour la vaincre, il faut passer par le biais du miroir, de l’indirect ». En dépit de la trivialité exacerbée du propos, c’est donc de façon transversale et détournée que la comédie se saisit des questions qui travaillent la sphère publique et fléchissent le devenir de nos sociétés contemporaines, à l’instar du drame contemporain et de son « art du détour ». Le prosaïsme apparent du propos, associé à la pompe ou pour le moins, à la solennité de l’alexandrin, crée un effet comique de distorsion : il rend ostensible l’étrangeté du parler « algonquin » d’un « Colorado bancaire » qui n’est jamais aussi risible que dans la bouche du « sabir des traders », ce « serial looser » qui « pensait bien blouser le back office », sur fond de crise des « subpraïmes » (sic) : « J’ai mal pricé mon swap et mon spiel a losé, / J’ai été un peu long et j’aurais dû shorter… » (I, 2, p. 21). C’est donc sur le terrain d’une sorte de « tournant linguistique » du capitalisme anglicisé que se joue une bataille des idées dont atteste la grandiloquence du Fondé de pouvoir :
 
Ça n’est plus une langue mais une soupe horrible,
La seule que ces gens ont trouvée comestible.
La dégénérescence a suivi le profit,
La langue est corrompue et le verbe périt.
(I, 2, p. 22)
 
La métaphore tient une place particulière dans un tel dispositif d’allégorisation de l’économie consistant à estomper son ancrage référentiel pour mieux en exhiber les artifices superfétatoires. Parfois, il s’agit d’invoquer le principe de réalité face aux abstractions du système, comme le rappelle le Fondé de pouvoir : « Je voudrais tant vous suivre en votre métaphore, / En vos images hardies et vos mots sémaphores… / Je n’ai eu que visions de canalisations, / Vous parler de la foudre et moi d’émanations… / Mais il nous faut, monsieur, abandonner les tropes, / C’est toute la maison qui s’apprête à faire flop. » (I, 1, p. 14). Parfois, au contraire, il convient de mettre en évidence l’inconscient linguistique an fondement de la novlangue libérale : « Ne suffit-il de dire le mot de « fonctionnaire » / Pour entendre « incurie », « gabegie nécessaire » ? » (IV, 2, p. 105). Parfois enfin, il est loisible de montrer le pouvoir d’évocation résidant dans l’association analogique entre signe monétaire et signe linguistique :
 
LE PREMIER MINISTRE
Monsieur le président, ces messieurs parlent d’or…

LE BANQUIER
C’est le mot qui convient, d’ailleurs il nous honore…

LE DEUXIEME CONSEILLER
J’aurais bien fait rimer avec alligator,
Mais la règle des vers est parfois difficile.
Eh ! qu’à cela ne tienne : je prendrai crocodile.
(IV, 2, p. 108)
 
La dimension arbitraire des mots associés à la rime, tout comme la parfaite substituabilité du choix métaphorique, mettent au moyen de procédés métalinguistiques le spectateur sur la voie d’une artificialisation des homologies structurantes entre économie et langage. C’est donc bien une mise en abyme du dispositif de fictionalisation inhérent à l’économie, indissociablement envisagée comme pratique et comme représentation, que vise la comédie, comme lorsqu’il s’agit de satiriser le sentiment puéril de toute puissance d’un « président bébé » :
 
« Monsieur le Président » a élu domicile
Dans ce monde enfantin où l’on prête au babil
Une force intrinsèque, un pouvoir de réel :
C’est comme si les mots sortis de sa cervelle
Avaient en eux de quoi refaçonner le monde.
Voilà à quoi il croit, voilà sur quoi il fonde
Toute sa politique indistincte du rêve.
(II, 3, p. 68)
 
Dotés d’une performativité spécifique, les prédictions économiques fonctionnent donc comme de véritables prophéties auto-réalisatrices, de par leur propre pouvoir de créance. C’est donc au cœur d’une économie des affects et de l’attention que se déploie, à en croire les mécanismes opératoires de la pièce, une rhétorique libérale soucieuse avant tout de « naturaliser » les abstractions au fondement de sa doctrine, à l’instar d’Alain Minc affirmant à la tribune de l’UNESCO que « le marché est naturel comme la marée » ou d’Alain Madelin déclarant devant le Sénat que « les nouvelles technologies sont naturelles comme la gravitation universelle ». Parfois, le Banquier s’exprime en des termes comparables à ce type de posture essentialiste :
 
Le marché, de la crise, doit sortir raffermi,
Certes il connaît parfois quelques péripéties,
Mais toute la nature est sujette à des cycles,
Il n’y a pas là de quoi édicter des articles.
Qui voudrait s’opposer au retour des saisons,
Empêcher des planètes la révolution ?
(…)
Réguler, c’est contrarier l’ordre naturel
Dont tout l’agencement est si providentiel.
(III, 2, p. 91)
 
Ailleurs, c’est le Premier Ministre en personne qui partage cette même conception providentialiste du monde et cette déférence à l’égard de « lois quasi naturelles » auxquelles on ne saurait sursoir :
 
Tout comme les planètes en leur révolution
L’économie possède sa gravitation.
Qui serait assez fou pour d’un coup exiger
Des graves vers le haut de maintenant chuter ?
Nous devons déférer aux lois de l’univers,
Et c’est pourquoi je dis la rigueur nécessaire.
(IV, 2, p. 110)
 
Curieuse déclaration d’une classe dirigeante qui se défausse de ses responsabilités historiques dans l’orientation du devenir collectif en invoquant les règles immuables et les mécanismes implacables de l’économie pour justifier sa propre défaillance, voire sa démission politique. Le discours d’apparat dont la pièce se fait l’écho complaisant, fait de « circonlocutions » et de « phrases contournées », invoquant une « fausse science » en « pren[ant] soin de cacher l’ampleur des conséquence », atteste de l’« asphyxie » d’une société assujettie au « règne » de la « thanatopraxie » (II, 2, p. 55).
 
Ainsi, en assumant et en exhibant l’artificialité du dispositif métathéâtral, renforcée par l’arbitraire du signe linguistique, la comédie déconstruit le processus de naturalisation, voire d’essentialisation des abstractions économiques en mettant en exergue leur dimension fictive, donc fallacieuse. C’est par conséquent sur le terrain du langage que se joue, selon Lordon, l’affrontement symbolique, mais aussi idéologique avec le libéralisme, à travers une stratégie consistant à filer les métaphores véhiculées par l’économie, à jouer image contre image. Le procédé stylistique le plus constant de la pièce consiste à proposer une vision parodique, voire franchement grotesque de métaphores économiques rendues à leur inanité, voire à leur ineptie, comme dans les propos du Deuxième Banquier, qui fait les frais d’un travestissement burlesque du merveilleux mythologique :
 
Nous voilà à sa place, némésis financière
Et cette roue qui tourne va nous mettre par terre.
Le poison du soupçon se répand sur nos têtes,
La défiance est partout, entre nous elle se jette.
Voilà l’interbanquaire qui est le saint des saints,
La chose qui dans l’huile doit conserver le bain,
Sur le point de gripper, d’aller en cale sèche.
(I, 2, p. 31)
 
Filée jusqu’à l’absurde, la métaphore économique peut également être effectuée, comme lorsque le Gouverneur de la Banque centrale se lance dans une douteuse diatribe sur les « liquidités » monétaires supposées s’être « évaporées » et « congelées », alors que « tous ces jolis messieurs allaient boire la tasse », si bien qu’il est contraint à « ouvrir en grand les plus gros robinets », tel un moderne « Paraclet » (II, 3, p. 66). Plus loin, le Deuxième Conseiller se plaint de devoir « finir au seau et à la serpillère », « de la passer partout et surtout dans les coins » (II, 3, p. 67). La trivialité ostensible du propos, soulignée par l’amplification métaphorique, rejaillit du signifiant sur le le signifié, de la connotation à la dénotation, et place le champ économique dans l’ère du soupçon.
 
Multipliant les ressorts comiques en reprenant à son compte les oripeaux de la versification Grand Siècle, cette comédie sérieuse mélange allègrement les registres et les styles : elle sape ainsi les fondements indissociablement poétiques et politiques d’une « rhétorique économique » d’autant plus efficace qu’elle ne s’avoue jamais comme telle dans le discours dominant et procède généralement par récupération de la « critique artiste » qui lui est adressées au sein d’un « capitalisme artiste ». Tel est la signification de la diatribe du Nouveau Deuxième Conseiller sur le « développement durable » :
 
Habile subversion des suages des mots.
Astucieux pillage de la langue écolo.
« Durable » c’était pour le développement,
Le concept au départ n’était pas bien méchant,
De l’appliquer à tout – tiens ! – à la rigueur,
Lui ôte pour de bon sa petite saveur.
Mais pourquoi se restreindre, et pourquoi se gêner ?
Car le libéralisme ainsi ripoliné,
Étiqueté durable, magnifique ironie,
Ne paraît-il ainsi notre meilleur ami ?
(IV, 3, p. 114)
 
On comprend dès lors que la pièce soit moins animée par une quelconque ambition littéraire que par une stratégie de distorsion comique visant à mettre en abyme, sinon dans l’abîme, l’ontologie politique cautionnée par le langage économique en mettant en échec, par la performance spectaculaire, son régime spécifique de performativité. Tel est le sens de l’allusion au célèbre discours du président Nicolas Sarkozy prononcé à Toulon le 25 septembre 2008 et à son effet déceptif, de l’aveu même du personnage du Président :
 
La Magie de Toulon inexplicablement
A cessé d’opérer depuis un certain temps.
Ce peut-il que mon verbe ait pu ne pas jouer
Comme le vulnéraire qu’il a toujours été ?
(…)
Or quoique j’ai parlé, l’économie s’écroule,
C’est à n’y rien comprendre, à y perdre la boule.
(IV, 3, p. 111-112)
 
Une telle diatribe permet de présenter ce Président par trop idiosyncrasique tel un moderne roi thaumaturge : « Je suis monothéiste, et le seul dieu, c’est moi » (II, 3, p. 67). Manifestation de l’hybris d’une classe politique aveuglée par les mirages d’une économie qui n’accomplit plus depuis bien longtemps de miracles, la pointe satirique est également une allusion transparente à un fait d’actualité de notoriété publique : la déclaration de Lloyd Blankfein, P.D.G. de la banque d’affaires Goldman Sachs, dans un entretien accordé à propos de l’« affaire des assurances AIG » : « Je ne suis qu’un banquier faisant le travail de Dieu ! ». Elle permet également de présenter l’économie politique sous les traits d’une sorte de mythologie contemporaine régulièrement réaffirmée au moyen d’une parole ritualisée au sein d’une sorte d’« anthropologie des modernes », masquée par la « récurrence des crises, constance des discours » invoquée par le Nouveau Deuxième Conseiller :
 
Quel historien dira la palingénésie,
Et la forme bancaire de l’éternel retour ?
(…)
Leurs promesses d’alors et celles d’aujourd’hui
Rendent le même son de la palinodie.
(III, 2, p. 94).
 
Dans les propos du Président, l’incantation économique prend même les apparences d’une véritable cosmogonie fantasmagorique :
 
Ayant réglé la crise au plus fort de l’urgence,
Je préviens maintenant toute autre turbulence,
Tout en réaffirmant que le capitalisme
Est comme le soleil de notre héliotropisme :
Nous ne devons jamais laisser de nos orbites
Déformer l’elliptique, altérer le zénith –
(III, 2, p. 95)
 
Sous l’ontogénèse auto-proclamée transparait donc, non seulement l’homologie structurante entre la monnaie et le langage, mais encore la performativité d’une particulière efficacité du discours économique, explicitement assimilé par le Nouveau Deuxième Conseiller à de la « fausse monnaie verbale », composée de « paroles en l’air » et de « propos en nacelle » : « Le véritable cycle n’est pas celui qu’ils disent, / C’est celui des mots creux dont ils se gargarisent » (p. 94-95). Ce que le dispositif spectaculaire est supposé contrer, c’est donc l’effet auto-réalisateur des prophéties proférées par les évangélistes du marché, exprimées par le truchement d’un Président « ravi » (selon la didascalie), manifestement grisé par les effets galvanisants de sa propre parole :
 
D’une forte parole que je veux mémorable
J’énonce les principes, et je dis la doctrine :
(…)
À compter de ce jour le monde s’y pliera
Car les choses auront été dites par moi.
(…) Voyez un peu comme ces mots miraculeux
D’un tout soudain inspir me descendent des cieux !
J’ai mes glossolalies, mes Pentecôtes à moi,
Je peux prophétiser et puis dire la loi.
(III, 2, p. 96-97)
 
Clin d’œil à la scène des conseillers d’Hernani (III, 2), cette séquence met en exergue un discours officiel d’apparat reposant sur un énoncé tautologique parfaitement autoréférentiel, dont l’efficacité performative est soudain minée, au sein du dispositif mimétique mis en place dans la comédie, par le travestissement burlesque. Tel est le sens de la diatribe du Nouveau Deuxième Conseiller, seul personnage, avec le Deuxième Conseiller qui s’est fait licencié pour sa liberté de ton dès le premier acte, à exercer une fonction authentiquement critique au sein du système économico-linguistique. Il fustige « l’internationale créancière », cette « nébuleuse entité » aux « frontières incertaines », affirmant que « ce non-corps a pourtant consistance homogène » et qu’il est « le nouvel être auquel vous vous rendez », avant de dénoncer l’allégeance du politique envers l’économique : « Tout ce que vous direz ne sera que fiction / Vos actes sont parlants, surtout leur hiérarchie, / Qui disent quel est l’ordre où les gens sont servis » (IV, 3, p. 115-116). C’est donc en définitive une critique littéraire en acte que met en œuvre cette comédie, soucieuse avant tout d’exhiber le « monde fictif » généré par la modélisation mathématique de la science économique, forte de son « tableau », de son « aléa brownien », de sa « loi de Gauss », alors que « le monde est non gaussien, abyssale boulette » (II, 2, p. 51), évidence dont notre époque semble avoir perdu la mesure.
 
Par son invention et son amplification métaphorique à jet continu, la comédie de Lordon bat donc en brèche la novlangue dématérialisée de l’économie et de ses puissants relais médiatiques aux effets réalisateurs, tout en pointant du doigt ses structures topiques récurrentes et fallacieuses : dénégation de la crise économique, euphémisation de son impact social et culturel, neutralisation de ses implication politiques, naturalisation de ses modèles sous-jacents et surtout essentialisation de ses présupposés anthropologiques… Par sa dimension métathéâtrale et métalinguistique, elle met en crise les logiques de discours d’une rhétorique économique qui tourne à vide et exhibe des postures politiques qui tournent court.
 
 
Critique de la critique littéraire de l’économie politique
Si la fonction didactique et polémique d’une telle mise en fiction théâtrale de l’économie s’avère d’une particulière efficacité heuristique, la vocation critique affichée dans la postface, dont la conviction militante n’est pas douteuse, présente cependant certains points d’achoppement ou effets de distorsion. Il semble en effet qu’en dépit de sa réussite, la structure dramatique de la comédie résiste pour partie à une telle instrumentalisation à des fins politiques. Il est loisible de sérier en trois catégories d’écueils ce qu’on peut qualifier de réversibilité comique : la première, d’ordre poétique, tient à la structure comique elle-même, qui peine à tenir sur la durée une ligne démonstrative ferme et résolue et s’accommode mal de présupposés dogmatiques ; la seconde, d’ordre dramaturgique, tient à l’équivocité inhérente à toute situation dramatique, à plus forte raison lorsqu’il est question d’enjeux de domination ; le troisième, d’ordre idéologique, tient à l’ambivalence constitutive de la posture critique proprement dite et à ses effets de réception sur le spectateur ou le lecteur.
 
Frédéric Lordon laisse transparaître la conscience des limites de sa propre entreprise critique de deux façon, en apparence seulement contradictoires : d’abord, lorsqu’il fait affirmer au Deuxième Conseilleur que « Le pari de l’humour avec lui est perdu » (II, 3, p. 68), il concède implicitement le faible poids de la dérision sur les évènements ; ensuite, lorsqu’il fait dire au Premier Ministre : « De l’ironie, monsieur, vous n’êtes pas à court, / Mais croyez-vous qu’on gère avecque de l’humour ? » (IV, 3, p. 114). Mettant en balance la gravité de la situation historique et la légèreté du procédé d’ironie, il rend alors sensible le peu de prise de la comédie sur les évènements et partant, son faible impact sur la conscience historique qui s’impose, sa relative inefficacité à mobiliser l’opinion et à plus forte raison, à exhorter à l’action. En proie à la dénégation, au refoulement ou à la sublimation, la comédie, par son extériorité même aux phénomènes qu’elle prétend décrire, par son caractère exogène à la doctrine économique qu’elle prétend combattre, s’avère en définitive inapte à porter efficacement la réflexion critique que pourtant elle engage.
 
Plus généralement, le traitement satirique de la crise conduit paradoxalement le mécanisme de condensation comique à en minimiser l’impact et à en désamorcer la charge critique ou à plus forte raison, la vocation subversive. Tout se passe comme si, en dépit de ses capacités de condensation (« Admirable talent pour en si peu de mots / Ramasser de l’époque le pire des fléaux », IV, 3, p. 114), la dérision comique ne pouvait que conduire à des conclusions elles-mêmes dérisoires au regard de la gravité des faits considérés. Dans le même ordre d’idées, la figuration et l’exhibition de personnages parfaitement interchangeables, qui tous prêtent unanimement à rire, permet finalement de les disculper ou pour le moins, de les excuser, voire de les réduire à de pures et simples fonctionnalités au sein d’un système finalement désincarné et impersonnel : évacuant toute épaisseur psychologique, toute progression dramatique, voire tout simplement toute action dramatique au profit de l’évocation stéréotypée d’archétypes qui sont de purs et simples supports de discours, des opérateurs dans la démonstrations sans faille de l’ineptie et de l’iniquité du système financier, ce théâtre sans consistance manque curieusement sa cible.
 
En réduisant la fable à une argumentation à thème constant reposant sur la chronique d’un désastre annoncé sur lequel on multiplie les points de vue, la comédie se prive en outre du sens dialectique nécessaire qui, loin d’affaiblir la thèse sous-jacente qu’elle est censée servir, lui aurait donné plus de consistance et d’efficacité persuasive. Autrement dit, la schématisation à vocation heuristique, si elle déjoue les pièges de la rhétorique économique, en tant que système lui-même fortement modélisé, ne parvient qu’imparfaitement à déjouer les travers inhérents au genre comique, au risque d’affaiblir la réflexion critique en acte qui est pourtant sa finalité première. En dépit de son ambition consistant à figurer la finance, autrement dit à incarner un imaginaire économique considéré comme trop abstrait et oublieux des rapports de force au sein du dispositif de production, la comédie réinscrit ces mêmes rapports de force dans un processus dramaturgique apparemment désincarné.
 
C’est ce qui explique notamment la tentation de lester la « comédie sérieuse » d’effets tragiques récurrents, sur fond de renversement de la progression dramaturgique, puisque la scène d’ouverture annonce ce qui en constitue supposément le dénouement : « La chute est là, monsieur, elle est irréversible » (I, 1, p. 11). Dans la comédie se succèdent à intervalle réguliers des qualificatifs de la situation historique qui tous renvoient au registre tragique : « La panne de crédit, c’est l’accident tragique » (I, 3, p. 37) ; « le drame est si sérieux / Qu’ils seront bientôt tous à l’état vaporeux » (II, 2, p. 57) ; « L’avis est partagé, l’opinion unanime / Que vos finances sont tout au bord de l’abîme. (…) / C’est le drame public, fatalité d’essence, / Illustrée par l’histoire, confirmée par la science » (IV, 2, p. 105) ; « Voilà en résumé la trahison funeste / Où vous êtes tombés terrible forfaiture, / Qui des marchés aura permis la dictature. » (IV, 3, p. 116)… Même les rares didascalies offrent des indications de jeu allant dans le sens, non de la dérision comique, mais de la sidération tragique, comme lorsque les propos du Banquier provoquent, non l’indignation ou le rire, mais la « stupeur » (I, 3, p. 37). Quant à l’intrigue, elle repose davantage, on l’a montré précédemment, sur un schéma de tragédie politique que de comédie de mœurs : celui du tyran abusé par ses conseillers et finalement renversé par son peuple.
 
C’est sans doute le dénouement en forme d’apocalypse joyeuse qui illustre de la façon la plus flagrante cette conception tragique implicite masquée par l’apparente désinvolture du propos. Elle fait d’ailleurs écho au catastrophisme de bon aloi des interventions de l’auteur dans la presse d’opinion. L’irruption du peuple sur la scène politique fait un effet d’autant plus grand qu’il a été dans une large mesure tenu à l’écart de ce huis clos politique pendant toute la durée de la pièce. « Livrant la société au joug de la finance », les hommes d’argent ont exacerbé la tension au sein du « corps social », qui, atteignant ses « point critiques », éclate et perturbe le cours d’une rhétorique économique bien réglée :
 
Vienne l’abus de trop ou l’incrément odieux
Et le seuil est franchi, et soudain tout prend feu.
(…)
La colère du peuple est comme un réservoir,
Longtemps se remplissant sans rien laisser voir,
Et puis un jour soudain vient le litre de trop
Qui fait rompre la digue et libère les eaux.
Voilà que je m’y perds dans mes analogies,
Ici le tsunami, à l’instant l’incendie…
(IV, dernière, p. 126)
 
Ne pouvant résister au plaisir de mettre dans la bouche d’un Troisième Conseiller désorienté le titre du manifeste du groupe Tiqqun, « organe de liaison au sein du parti imaginaire », « cellule invisible » et auteur collectif de Zone d’Opacité offensive (2001), Théorie du Bloom (2004) et surtout L’Insurrection qui vient (2007), Lordon termine sa pièce en forme de happy end par l’amorce du soulèvement populaire : « D’un retournement l’autre, l’histoire a ses relèves. / Fuyez quand il est temps, le goudron se soulève. » (p. 127). Entre pessimisme radical et messianisme révolutionnaire, la posture critique affichée par la pièce est donc mise à mal et son agentivité politique en échec. Prédire le chaos n’est-il pas le plus sûr moyen de favoriser le repli narcissique et égotique, ou de décourager la mobilisation collective par l’énormité des conséquences prophétisées, à l’instar d’un certain type de discours écologiste ?
 
Alors que la dérision comique tend à euphémiser les rapports de domination qu’elle est pourtant supposée exacerber et dénoncer, la sidération tragique tend, quant à elle, à mettre à distance le processus de réflexivité du dispositif théâtral en paralysant et en distrayant l’attention. Toutes deux concourent ainsi mettre en œuvre un système de compensation symbolique dont le pouvoir de mobilisation paraît curieusement compromis. Sombrant dans les délices d’une destruction créatrice salvatrice, le dénouement renoue paradoxalement avec la clôture comique et ravive sa fonction anthropologique de cérémonie expiatoire, de rituel de réitération qui rejoue sans cesse la circularité indépassable du geste historique, enfermé dans le cercle vicieux de « retournements » sans fin qui font le titre de la pièce et dans la rhétorique de prophéties incantatoires.
 
La perspective insurrectionnelle n’est finalement invoquée dans la pièce que comme un garde-fou à vocation simplement préventive et le peuple comme une force de rappel à vocation axiologique. Elle est évoquée sous la forme d’une « mythologie révolutionnaire » peu crédible et sujette à caution :
 
Vous méprisez le peuple, et c’est bien votre affaire,
Vous avez de la chance, il est moins sanguinaire
Qu’à certaines époques où ceux de votre engeance
Voyaient sur une pique finir leur arrogance.
(III, 1, p. 84)
 
Elle est surtout galvaudée et récupérée par une sorte de « révolution libérale », voire pour utiliser l’oxymore de « révolution conservatrice » soucieuse de capitaliser et de détourner la frustration collective, afin de rétablir les privilèges sans avoir même l’audace de « paraître au balcon ». Tel est le sens du procès d’intention adressé par le Nouveau Deuxième Conseiller aux deux Banquiers :
 
Tous autant que vous êtes, race particulière,
Vous êtes des sortes de révolutionnaires –
Sans doute l’êtes-vous paradoxalement
Car c’est vous qui sapez vos propres fondements.
(…)
Vous élisez l’abus comme norme nouvelle,
L’opinion est choquée, le scandale est énorme.
(III, 1, p. 85)
 
Cependant, l’arrogance des élites ne suscite, à en croire le Nouveau Deuxième Conseiller, que résignation, si bien que « l’insurrection qui vient » n’est pas pour autant à l’ordre du jour au sein de cette « révolution tranquille » invisible : « Par vos comportements, tous plus inadmissibles, / Vous faites enrager les gens les plus paisibles. » (III, 1, p. 85). Aussi, face à une situation qui plie mais ne romps pas, l’intervention in extremis du peuple insurgé, absent de l’essentiel de la pièce et relégué aux dernières lignes du dénouement, ne peut être interprétée que comme un deus ex machina sans consistance ou comme une parodie de l’histoire qui se répète. La capitalisation de l’indignation du lecteur ou du spectateur est donc curieusement liquidée au profit d’un effet curieusement désincitatif de la catastrophe annoncée : si tout est joué d’avance, et que l’on vient trop tard, alors pourquoi se mobiliser et passer à l’action à ses risques et périls ? Autant jouir sans entrave aux marges d’un système en déshérence condamné à sa perte…
 
 
Ouvroir de Littérature Politique Potentielle
L’efficacité pragmatique de la pièce est donc pour le moins ambiguë, en dépit de l’intention militante incontestable et parfaitement respectable d’un auteur au-delà de tout soupçon : Frédéric Lordon minimise le tropisme implicitement réactionnaire du genre comique, où la critique des mœurs du temps présent rejoint souvent une certaine nostalgie à l’égard du passé ou pour le moins une conception déceptive de l’Histoire, sauf à basculer dans le prophétisme utopique envers un hypothétique futur. L’instabilité même de ce « mauvais genre » s’explique par la réversibilité comique de la plupart des opinions avancées et par les effets pervers de réception qu’elle entraîne, voire qu’elle encourage par son ambivalence même. L’auteur sous-estime en outre, par la construction dramaturgique téléologique qu’il adopte, le risque inhérent à l’instrumentalisation du théâtre à des fins politiques, dès lors que l’ironie s’exerce toujours en comédie dans une position asymétrique de surplomb propice à la justification paradoxale des relations de domination. Toute comédie peut conduire, dans une perspective farcesque ou carnavalesque, à la justification en dernier ressort des relations de domination, auxquelles la mise à distance comique ritualisée offre tout au plus un espace de décompensation symbolique imaginaire sans impact sur les conditions sociales réelles d’existence. À l’inverse, elle peut également nourrir un désaveu envers les minorités subalternes qui, informées par la mise en garde théâtrale de l’iniquité de la situation historique dénoncée, se refusent à passer à l’acte et optent pour ce qui est perçu comme une accablante résignation à l’acceptation de la perpétuation des rapports de domination, par un système de compensation symbolique. Dans les deux cas, son absence de performativité cantonne la comédie à un rire de l’entre soi dont la dimension résistante ou rebelle n’a rien d’immédiat et qui alimente une conception pour le moins ambiguë de la capacité d’agir du peuple.
 
Une telle résilience comique fait écho au débat engagé par Gérard Noiriel sur le bien-fondé d’un « théâtre informé » : à la fois caisse d’enregistrement et de résonance des progrès de la pensée critique et outil de la diffusion sans précédent des résultats des sciences humaines et sociales, ce théâtre d’inculcation est considéré comme la condition de possibilité d’une « prise de conscience » réellement populaire, en vertu de sa capacité à faire « éprouver » la perception de la situation historique et d’éveiller une conscience à la fois civique et critique, à contre-courant de la propagande politico-médiatique. À rebours d’une telle perspective idéalisante, Jacques Rancière postule la possibilité d’un contrôle citoyen spontané et d’une réappropriation intrinsèque de la réception des savoirs par un « spectateur émancipé », susceptible de lutter par ses propres moyens contre l’asymétrie informationnelle et les inégalités de traitement culturel en postulant l’« égalité des intelligences ». Le spectacle fausse ainsi le jeu de la « politique de la littérature », concourt au « devenir-acteur » du spectateur et à son encapacitation au sein d’une sphère publique bourgeoise, plus que jamais structurée par la représentation théâtralisée. Il semble que la position de Lordon, philosophe d’inspiration spinoziste, cherche une synthèse improbable entre ces deux conceptions du spectacle inconciliables…
 
C’est sans doute ce qui explique la réception biaisée de la pièce, d’abord lors de son édition, puis de sa mise en scène, et finalement de son adaptation cinématographique, abstraction faite de tout clivage politique… Le concert quasi unanime de louanges au sein de presse d’opinion, toutes tendances idéologiques confondues (Télérama, Paris Match, L’Humanité), de même que sa circulation conjointe dans les milieux militants anticapitalistes ou anti-libéraux qu’elle conforte et dans les milieux d’affaires qu’elle distrait, atteste d’une mobilisation contrariée autorisant toutes sortes de lectures à contre-emploi. Tantôt, on réduit la comédie à sa fonction heuristique, comme à l’occasion d’un débat organisé par ATTAC : « Le théâtre et le grotesque, plus forts de la théorie économique, pour comprendre ce qui se joue dans la débâcle de l’Europe ? » ; tantôt, on rend justice au sens de la dérision de cette « farce politique hilarante », à sa « verve aristophanesque » et à son défoulement libératoire : « la comédie voit donc rouge et prend toutes les libertés de la colère. D’accord, il y a quelques facilités, mais qu’est-ce que c’est bon de planter ses crocs dans la chair des fauves ! Il y a quelque chose de cathartique dans ce théâtre-là » ; tantôt, on invoque sa congruence avec la situation qu’elle prétend décrire telle un « entomologiste » : « C’est fort, drôle, édifiant et étourdissant pour qui s’intéresse à ce que l’actualité charrie quotidiennement. Saluons cette performance théâtrale inédite et la virtuosité de ce scénario ahurissant mais terriblement réaliste ». Entre récupération d’opportunité et hommage inoffensif, voire franchement décalé et à contre-emploi, la critique célèbre donc, dans une sorte d’éloge paradoxal, à la fois l’acuité et la redondance de la pièce au regard de la situation historique qu’elle est supposée mettre en crise, sanctionnant implicitement sa relative faculté de démobilisation.
 
Certes, on peut à bon droit considérer que cette comédie sérieuse est en partie au moins rattrapée par la logique intrinsèque de la forme comique dans la tradition parodique et satirique de laquelle elle se place, habile dans la critique du monde comme il va mais finalement rétive à toute subversion des structures mêmes du système qu’elle prétend dénoncer ou pour le moins mettre en question. Douée d’une fonction heuristique, elle atténue finalement sa propre réflexivité critique et manque sa vocation herméneutique dans un processus analogue aux tentatives actuelles de vulgarisation de l’économie, bien que selon d’autres modalités et surtout, d’autres objectifs. Que dire en effet de l’exposition consacrée à l’économie plaisamment intitulée « L’économie, Krach, boom, mue… », qui se tient à la Cité des sciences de la Villette entre le 26 mars 2013 et le 5 janvier 2014, et dont l’éditorial précise : « L’économie, c’est vous ! » ? Comment comprendre le positionnement institutionnel de la Cité de la monnaie et de l’économie qui a vu le jour en 2012, dont le site internet propose de « plonger soi-même dans l’aventure de l’économie en choisissant son rôle dans des jeux pédagogiques » et de « se familiariser avec les grands mécanismes de l’économie » ? L’apparente proximité revendiquée, l’évidente trivialité affichée par ces dispositifs immersifs afin d’éviter les effets d’intimidation d’un savoir hégémonique que sa modélisation a coupé de tout contrôle citoyen sont placées au service d’une poétique du leurre dont les effets de réception, en entretenant une illusion de maîtrise ou de participation active, encouragent davantage la bonne volonté culturelle, la résignation et l’acceptation que l’indignation, la révolte ou même plus simplement le questionnement…
 
Reste qu’à l’heure où émerge la figure postmoderne de l’« entrepreneur artiste » au sein d’un système culturel en pleine mutation, à la faveur du tropisme du Financial Art, des articulations nouvelles entre interventionnisme et ultra-libéralisme, de la montée en puissance d’« industries créatives » susceptibles de se substituer aux pratiques culturelles et artistiques et du démantèlement annoncé des politiques culturelles, le risque est grand de souscrire aux mirages des « entreprises critiques » et de faire accroire que la critique du capitalisme libéral est susceptible de lui être endogène, en vertu d’affinités électives inédites entre art et argent… Le grand mérite de la pièce de Frédéric Lordon, jusque et y compris par sa relative impuissance à déjouer les pièges de la résilience comique, est de nous montrer qu’il n’en est rien, qu’aucun système de domination n’a jamais dans l’Histoire collaboré sciemment à sa propre abolition, à plus forte raison, qu’aucun système de représentation à tendance hégémonique n’a jamais consenti à sa propre mise à distance ou relativisation, et que la tâche d’un art politique est à la fois immense et virtuellement infinie.
 
Ainsi, Frédéric Lordon montre par cette comédie que la lutte contre le néolibéralisme ce joue aussi et peut-être aujourd’hui surtout sur un autre terrain que celui des faits, de la modélisation statistique et des doctrines : il nous met sur la voie d’un affrontement symbolique qui trouve dans le langage son champ de manœuvre adéquat et dans la métaphore économique son domaine de prédilection. La bataille d’idées est d’abord une bataille de mots visant à amplifier certains faits (les vertus de la croissance et du productivisme sur le bien-être des peuples, les nécessités de l’austérité pour sécuriser l’avenir) et surtout à en minimiser d’autres (la conscience de l’impact social, culturel, politique et écologique de l’activité économique) au moyen de stratégies efficaces de storytelling. Par conséquent, une telle perspective accorde toute sa place à une critique littéraire l’économie politique dont D’un retournement l’autre peut être considéré comme l’une des premières tentatives, voire une sorte d’« Ouvroir de Littérature Politique Potentielle » :
 
Disons que l’enjeu serait de faire passer le « po » de l’Oulipo de « potentielle » à « politique » – puisqu’à l’origine l’Oulipo ne visait qu’à déployer les potentiels de la littérature. Ou alors de créer un Oulipopo ! un Ouvroir de Littérature Politique Potentielle. En fait, j’ai le sentiment que, longtemps catatonique, cette littérature politique est en train de se réveiller. De plus en plus le roman et le théâtre s’emparent de thèmes politiques directement liés au néolibéralisme et à sa crise – mais en fait ce sont bien tous les secteurs de l’art qui quittent enfin leur Aventin pour entreprendre de dire quelque chose du monde actuel. Or il nous faut bien toutes les machines affectantes de l’art pour produire la conversion collective du regard seule capable de renvoyer le néolibéralisme aux poubelles de l’Histoire – où la crise historique que nous vivons aurait dû suffire à l’expédier. Comme vous savez, l’échec monumental du capitalisme néolibéral et l’effondrement dans lequel il précipite les populations n’a nullement conduit à sa disqualification doctrinale et morale comme l’aurait voulu un monde réglé par des normes minimales de décence intellectuelle et politique. Il faut donc envisager d’autres moyens, et sans doute ce « passage au théâtre » procède-t-il de la maxime qui devrait nous servir de viatique politique pour une époque obscène : faire flèche de tout bois.
 
La réversibilité comique et les pièges du langage apparaissent donc, dans cette pièce comme dans un grand nombre d’œuvres théâtrales inspirées par la crise, comme l’horizon apparemment indépassable de tout théâtre de crise, étant entendu que la crise économique interagit avec la crise dramatique, sauf à opter pour une démarche résolument et radicalement contraire, à l’instar de Bruno Meyssat dans son spectacle 15% créé en Avignon en juillet 2012, rendant compte de l’économie par un théâtre sans mots, peu disert et soucieux avant tout de métaboliser au moyen d’une politique des gestes les effets perceptibles de la crise dans le corps des acteurs aussi bien que dans le corps social. Comme si seul le silence éloquent était en mesure de contrer la logorrhée économiste…
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
 



La « crise » : circulation et fiction

Qu’y a-t-il de commun entre la « crise économique », la « crise financière », la « crise du français », la « crise du roman », la « crise de la littérature » et la « crise de la lecture » ?
 
Peu de choses sans doute mais un mot, un mot dont ceux qui l’emploient au singulier – et les médias qui les relaient – voudraient faire croire qu’il parle de lui-même (« c’est la crise », dans un emploi absolu), qu’il subsume l’ensemble des « crises » qui ont pu être identifiées dans différents champs de la connaissance (sociologie, politique en plus de l’économie, de la linguistique, de la littérature, etc.) ou de la vie quotidienne (« crise du couple », « crise de la quarantaine »…). Comme l’écrit Yves Citton en ouverture de Renverser l’insoutenable (2012),
 
En parlant de « la crise » toujours au singulier, malgré ses multiples déclinaisons interconnectées (financière, monétaire, économique, énergétique, politique), nous voulons nous persuader que nous allons bientôt « sortir du tunnel » par le volontarisme d’une « relance » ou par la grâce d’un retour de « croissance ». « La crise » relève moins d’une réalité que d’une rhétorique. (11)
 
C’est à cette rhétorique que nous nous attacherons, en montrant comment l’évolution sémantique du mot l’a rendu apte à cet emploi singulier – et à ce que celui-ci véhicule d’abstraction et d’essentialisation, en montrant que cet emploi singulier permet une circulation du mot « crise » d’un discours[1] et d’un paradigme à un autre, en nous concentrant évidemment sur les paradigmes isolés pour ce volume de « littérature » et d’« économie ». C’est au mot que nous nous intéresserons : moins à la crise – la chose – qu’aux discours de/sur « la crise » – le mot – qui construisent un imaginaire de la crise se transmettant par la circulation des discours. Jean-Charles Massera a mis en scène, dans un dialogue de We are l’Europe (2009), cette omniprésence du mot dans l’interdiscours – discours environnant, à la fois médiatique, politique, familial… – et la relative discrétion de la chose dans la vie quotidienne, exemplifiant ainsi cet imaginaire du mot « crise »:
 
– Putain là, on est quand même en train d’vivre un truc assez space ! ‘Fin j’crois. Là j’lisais un article et y disaient qu’en gros c’était la crise la plus grave depuis 29 quoi. Mais alors squ’est bizarre, c’est que tu rgardes dans la rue, dans les magasins, au boulot, ‘fin j’sais pas vous, mais moi j’la sens pas la crise. C’est assez hallucinant quand même : Tout l’monde en parle, mais tout l’monde ! Mais on a l’impression kc’est pas un truc réel… […]
– Moi j’avoue qu’en squi m’concerne, je… j’y comprends rien. Bon faut dire qu’y nous saoulent un peu avec ça aussi […]
– Ben c’est tout un système qui s’écroule quoi…
– … ???
– Non ça d’accord mais avoue qu’on y comprend que dalle !… Vous, vous suivez la Bourse, les indices, les valeurs, les marchés qui réagissent, les clôtures à la baisse machin, les trucs qui rculent tout ça ? Moi j’vois jamais l’rapport avec ma vie quoi ! ‘Fin j’sais pas, c’est zarbi quand même non ?[2]
 
« La crise », c’est ce dont on parle, sans source identifiée (« j’lisais un article et y disaient qu’ », « tout l’monde en parle », « y nous saoulent un peu avec ça »). Nous nous situerons donc dans le champ d’une sorte d’anthropologie politique du langage autour du mot « crise » dont nous considèrerons la dimension conceptuelle comme un leurre, une fiction technique, qui s’établit en nouvelle norme, en « procédure de contrôle » servant un « ordre du discours ». Derrière l’apparence d’une notion descriptive, il s’agit en fait d’une notion axiologique, idéologique. Le mot crise repose sur un principe de fictionnalisation, servant à oblitérer la critique et à défendre des principes de régression (économique, sociale, politique, littéraire, linguistique, etc.).
 
1. Globalisation et circulation de la crise
Nous utilisons le terme de « globalisation » de la crise non seulement en référence à son acception majoritairement économique et capitaliste mais aussi parce qu’il permet de signifier la polyvalence, la capacité de passer d’un paradigme à un autre ; en outre, notre propre discours dans ce premier temps envisage le mot dans une épistémologie globale, d’un genre ou d’un champ discursif à un autre, sans les spécifier, ce que le second temps fera.
 
1.1. La crise qui circule
Le mot « crise » est omniprésent, non seulement dans les médias mais dans tous les domaines des sciences humaines. Daniel Parrochia, dans La Forme des crises. Logique et épistémologie, analyse le concept de crise dans différents champs : crises métaphysiques, crises psychologiques (adolescence et quarantaine), crises sociales, crises économiques, crises stratégiques, crises issues des défaillances technologiques majeures[3]. Dans le discours médiatique, le terme « crise » est omniprésent ; il est devenu un concept fourre-tout (« crise ministérielle », « crise de l’autorité », « crise des valeurs », « crise de la dette », « crise climatique », « crise environnementale », « crise des banlieues », et dernièrement « crise à l’UMP », « crise au PSG »…)[4].
 
Ce qui circule ainsi est moins un concept qu’un mot, cette circulation étant permise par la polyvalence même du terme – qui confine à l’abstraction – mais aussi par son évolution sémantique vers le continu. Le mot est en effet d’abord employé dans les discours médical et juridique où il indique une décision (Krinein = « décider ») : en médecine, il désigne une phase de la maladie qui permet de savoir si l’état va s’améliorer ou se dégrader (guérison ou mort) ; c’est le moment où la maladie rend son jugement, donc un moment charnière et transitoire ; en droit, il désigne une étape de régulation, un arbitrage. Au XVIIe siècle[5], la crise est importée dans le discours politique, domaine considéré comme instable, fait de décisions prises dans l’urgence, en situation de crise. Au XVIIIe siècle, le mot évolue de manière importante, prenant le sens de « rupture », notamment par rapport aux progrès permanents et linéaires (crise du progrès scientifique). Rousseau, dans l’Émile, est le premier à l’employer dans le sens moderne de grand bouleversement, de catastrophe : contre la croyance optimiste au progrès et la vision conservatrice d’un ordre immuable, Rousseau, prophétique, affirme « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions »[6]. Ces différents sens historiques témoignent de l’évolution considérable d’un mot dont le sémantisme finit par se dissoudre, ou par se retourner – ce qui ne va pas sans rappeler les deux principaux modes opératoires de la novlangue néolibérale décrits parAlain Bihr (2007), à savoir l’oblitération et l’inversion du sens. La polyvalence et la polysémie du mot « crise », mot qui s’adapte à l’ensemble des secteurs de l’activité humaine sans renvoyer aux mêmes choses, soulève bien un problème épistémologique majeur. Edgar Morin le notait déjà en 1976 :
 
La notion de crise s’est répandue au XXe siècle à tous les horizons de la conscience contemporaine. Il n’est pas de domaine ou de problème qui ne soit hanté par l’idée de crise : le capitalisme, la société, le couple, la famille, les valeurs, la jeunesse, la science, le droit, la civilisation, l’humanité… (149)
 
1.2. La crise sans fin
Outre l’ouverture de son sens, le mot « crise » a connu une forme d’inversion sémantique : de moment ponctuel, il en est venu – plus récemment peut-être – à référer à une temporalité continue, aboutissant à l’idée d’une « crise sans fin » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Myriam Revault d’Allonnes :
 
Notre présent est envahi par la crise : il ne viendrait à l’idée de personne de le contester. Mais le constat de son omniprésence ne nous dit pas ce qu’il faut entendre par « crise » et ne lui confère aucun contenu immédiatement assignable. […] Cette généralisation qui conduit à une notion prétendument englobante pose d’emblée un problème épistémologique : est-on fondé à unifier sous un même concept ou une même notion des traits qui s’appliquent à des domaines si différents ? Et quel est alors le statut de cette « crise » qui, loin de se cantonner à la sphère économique et financière, a gagné presque tous les domaines de l’existence et de l’activité humaine ? (9)
 
Les formulations finales indiquent bien la manière dont le discours de la crise a envahi le quotidien des citoyens. La crise fait partie de ces métaphores, de ces concepts qui structurent nos activités quotidiennes, nos manières de penser et de vivre, et que Lakoff et Johnson font émerger à partir de la phraséologie, des expressions toute faites comme « le temps c’est de l’argent », ou alors synthétisent en une expression : « la discussion c’est la guerre ». La crise serait une « métaphore ontologique » invitant à « percevoir des événements, des émotions, des idées, etc. comme des entités et des substances » (36-37) ; plus précisément, il pourrait s’agir de ce type de métaphore ontologique que les auteurs nomment « personnification », en prenant l’exemple de « l’inflation est un adversaire », et en concluant par des formules qu’on pourrait assez facilement appliquer à la « crise » (et à ses contextes d’emploi, ses prédicats) :
 
quand nous subissons des substantielles pertes financières à cause de facteurs économiques et politiques complexes que personne ne comprend vraiment, la métaphore L ‘INFLATION EST UN ADVERSAIRE nous permet au moins de donner une explication cohérente de ces pertes (43).
 
La Crise de Joachim Séné, œuvre littéraire parue en 2010, reprend précisément cette dimension phraséologique, se présentant comme un recueil d’idées, de formulations « reçues » sur la crise :
 
« La crise », « la crise », « la crise », c’est tout ce qu’on entend.
Une preuve d’existence de « la crise », c’est « la crise ».
La vie chère nourrit « la crise » qui nourrit la vie chère.
« La crise » mène la vie chère. […]
« La crise » sponsorise les carrières politiques. (p. 10)
« La crise » ça ne veut rien dire c’est un souffle qui sort du poste de radio.
« La crise » est dans l’odeur de renfermé de l’air du temps. (p. 5)
« La crise », ça ne veut rien dire, « la crise » exonère. (p. 6)
« La crise » est un mot, « lacrise », qui n’a pas de sens mais les contient tous. (p. 8)

Ces énoncés lapidaires et gnomiques, formulés au présent de l’indicatif omni-temporel, montrent bien comment la circulation du discours de la crise peut passer par des énoncés assertifs, prescriptifs et impersonnels, un « comme on dit ».
 
La crise sature l’espace discursif, ce qui entretient l’idée d’une permanence, d’un phénomène plus structurel que conjoncturel. Si, comme on s’accorde désormais à le dire, « l’état de crise » dure depuis les années 1970, il ne s’agit plus ainsi d’un moment mais d’un « régime » ; le mot est d’Yves Citton (2012) qui, prenant appui sur l’acception du mot aux XVIIe et XVIIIe siècles – c’est-à-dire le « moment critique » –, montre que l’emploi actuel n’a plus rien à voir avec son sens premier. Comme l’écrit Joachim Séné :
 
« La crise » a eu lieu, est présente, sera là. Toujours.
« La crise » est une fonction périodique du temps.
 
Omniprésence et polyvalence sont donc les constituants sémantiques du mot « crise », si l’on s’en tient à cette épistémologie globale, qu’il faudra ensuite affiner par une épistémologie locale,afin de cernerle sens et les enjeux du mot « crise » en économie et en littérature.
 
La crise n’est plus cette « brèche de temps » dont parlait Hannah Arendt ; elle est une crise totale, « une crise de la projection dans le futur » (Revault d’Allonnes : 15). C’est pourquoi le sème de /changement/ qui la constituait est remis en cause, comme l’illustre cette phrase de François Hollandelors de sa conférence de presse semestrielle, le 13/11/2012 : « nous vivons bien plus qu’une crise, un changement du monde ». La mise en opposition est contre-intuitive, ou tout au moins contre-étymologique : le changement devrait être consécutif à la crise, il en devient un degré supérieur, ce qui témoigne bien, à rebours, de l’affaiblissement sémantique du mot « crise ».
 
Ce mouvement d’extension à différents champs discursifs et d’inversion sémantique du mot « crise » a conduit à ce qu’Edgar Morin nomme un « obscurcissement généralisé » de la notion, un mot dont le flou sémantique favorise un emploi apparemment neutralisé :
 
Quand la crise était limitée au secteur économique, on pouvait au moins la reconnaitre à certains traits quantifiés : diminution (de la production, de la consommation, etc.) ; accroissement (du chômage, des faillites, etc.). Mais dès qu’elle s’élargit à la culture, la civilisation, l’humanité, la notion perd tout contour. Elle permet tout au plus de dire que quelque chose ne va pas, mais l’information qu’elle donne se paie par l’obscurcissement généralisé de la notion de crise. (149)
 
1.3. La crise qui cache
Polyvalence et polysémie font du mot « crise » un mot vague, un mot écran, voire un mot masque, qui peut être utilisé à des fins manipulatoires :
 
« La crise ? A force de l’employer, ce mot finit par ne plus vouloir rien dire. Il fait écran à la pensée. […] Les économistes, s’ils ne savent pas prévoir les crises, savent au moins distinguer un krach financier d’une récession ou d’une dépression. […] Opérer ces distinctions n’est pas qu’une question de vocabulaire. Derrière les mots et des chiffres, il y a des réalités bien concrètes : une économie déprimée ne signifie pas un effondrement, comme en psychologie, le blues n’est pas la même chose qu’une sévère dépression. » (Dortier 5)
 
En rappelant les autres mots du vocabulaire économique desquels le mot « crise » peut être distingué (« krach », « récession », « dépression »), l’éditorialiste de Sciences humaines souligne en même temps la manière dont le mot « crise » peut servir d’hyperonyme factice faisant « écran à la pensée » (économique même). Mot typique de ce que François-Bernard Huygues a nommé la « langue de coton »[7], le mot « crise », par son caractère indéfinissable concourt à endormir la conscience critique :
 
Il est de plus en plus étrange que la crise, devenant une réalité de plus en plus intuitivement évidente, un terme de plus en plus multiplement employé, demeure un mot aussi grossier et creux ; qu’au lieu d’éveiller, il contribue à endormir (l’idée de « crise de civilisation » est ainsi devenue complètement soporifique, alors qu’elle comporte une vérité inquiétante) ; ce terme diagnostic a perdu toute vertu explicative[8].
 
C’est en cela, conclut Edgar Morin en 1976, que « la crise du concept de crise est le début de la théorie de la crise ». La « crisologie » prend acte du fait que le mot « crise » est un « mot-masque », pour reprendre la formule d’Eric Hazan, qui considère ce terme comme un euphémisme contribuant à « calmer les impatiences », en maintenant l’idée « d’une temporalité brève » (33-36)
 
« crise. Cet autre mot-masque est issu du vocabulaire de la médecine classique : la crise est le bref moment – quelques heures – où les signes d’une maladie (pneumonie, typhoïde) atteignent un pic, après quoi le patient meurt ou guérit. Etendu à l’économie et à la politique, le terme de crise a longtemps désigné à juste titre un épisode grave mais limité dans le temps : la crise de 1929, si paradigmatique qu’on l’appelle encore parfois « la Crise », fut un moment d’exception où l’on vit des banquiers sauter des fenêtres – ce qui ne s’est malheureusement jamais reproduit. Sous la IVe République, on a connu d’innombrables « crises ministérielles » et peut-être est-ce à ce moment-là que le terme de crise a cessé d’être réservé à des événements aigus. La dérive du mot, actuellement employé à contresens, n’est pas innocente : parler de crise à propos du logement, de l’emploi, du cognac ou de l’éducation n’implique pas que leurs problèmes vont être résolus à court-terme. Chacun sait qu’ils sont tout à fait chroniques mais l’évocation d’une crise, terme auquel continue à s’attacher malgré tout la notion d’une temporalité brève, contribue à calmer les impatiences, ce qui est bien l’un des buts des euphémismes de la LQR. La mère de toutes les crises actuelles, la crise économique, dure depuis le début des années 1970 avec des fluctuations toujours expliquées par les turbulences d’un élément fondamental, la croissance.
 
Dire « crise » sert à faire attendre, à atermoyer, à faire supporter le présent au nom d’un avenir non pas radieux mais sans « crise ». La crise est le mot de la latence, de l’indécision. Yves Citton, lors de l’émission Ce soir ou jamais, évoquait de façon pertinente l’usage d’un langage métaphorique accompagnant l’emploi du mot « crise » [9] :
 
Je me dis que ce mot crise, il fait écran. Il nous raconte un mythe, un mythe au sens d’une histoire,  »ça allait bien, on est dans le tunnel, il faut qu’on accélère et on va en sortir et ça ira mieux ». Or, ça fait trente ans que ça ne va pas mieux. Au contraire, la crise c’est l’espèce de catastrophe permanente qui fait qu’on continue à aller tout droit pour soi-disant sortir du tunnel, en fait, droit vers l’abîme.
 
Cette image du tunnel sert l’oblitération de toute alternative. Elle induit une orientation, un mouvement de ligne droite sans possibilité de changement, sans innovation possible. Et présuppose un point de vue proprement conservateur dans la mesure où le seul recours envisagé est : il faut réalimenter la même machine afin de poursuivre encore et toujours dans le même sens.
 
Le mot de crise nous empêche de nous demander comment nous orienter dans le monde où on est, en disant « il faut aller plus vite pour sortir du tunnel ». […] La crise aujourd’hui, la façon dont on utilise ce mot, c’est justement pour étouffer toute forme de critique.
 
L’image du tunnel est aussi celle qu’utilise J.-C. Massera (2011) dans le titre d’une chanson et d’un clip éponymes : Tunnel of mondialisation[10]. Dans ce texte, le tunnel est ce dont on ne sort pas, en dépit de toutes les tentatives de déconstruction des dispositifs d’aliénation, d’instrumentalisation. Le mot « crise », envisagé à travers la métaphore du tunnel, apparait bien doté de connotations nouvelles : celle de durée, de temps continu, celle de permanence et celle d’indécision. La « crise » semble s’être départie des sèmes de moment unique et de changement brusque.
 
2. La crise : une mythologie contemporaine de la régression.
Le mot « crise » est une manière de faire passer un présent mal vécu en entretenant la perspective d’un avenir meilleur :
 
Son message paradoxal est conservateur : tout allait bien avant « la crise », tout ira bien après « la crise », quand tout reprendra son cours normal (dans la même direction qu’avant). Dans l’immédiat, serrez la ceinture, bouchez-vous le nez et taisez-vous, ça va passer. (Citton, 2012 : 11-12)
 
Qu’il soit tendu vers les promesses d’un avenir (forcément) meilleur ou orienté vers un passé (toujours) regretté, le mot « crise » sert à annihiler toute action, toute réflexion au présent. Il est tout entier partagé entre un « ça ira mieux demain » et un « c’était mieux avant », une régénération ou une régression, le présent étant ramené à un moment ponctuel. Edgar Morin (1976) oppose dans la crise des forces de vie et des forces de mort, qu’il reformule par la suite en un principe de progression et un principe de régression.
 
Lorsque le mot « crise » fait irruption dans les discours, c’est donc bien souvent par rapport àun idéal mythique ou à venir. L’emploi du mot « crise » apparaît donc comme une mythologie contemporaine (Barthes, 1957), une fiction (néolibérale dans le cas de l’économie, réactionnaire dans le cas de la langue française)[11]. L’évolution sémantique évoquée précédemment fait partie de la tentative de naturalisation de ce mythe qu’est le discours de la crise. La polyvalence accrue de même que l’amuïssement des sèmes de changement, de discontinuité pour aller vers une crise sans fin, de l’ordre du continu, participent de la naturalisation dans la mesure où ils évacuent la dimension historique et politique du mythe/du discours sur la crise[12].
 
On peut sans doute sur ce point dissocier économie et littérature, ou plutôt le discours sur la crise de l’économie et le discours sur la crise de la langue et de la littérature françaises. Tandis qu’en économie, le discours va être majoritairement celui d’une sortie de crise à venir, dans le cas de la littérature et de la linguistique, c’est la dimension conservatrice et régressive qui va dominer à travers les discours puristes et les syntagmes « crise du français », « crise de la littérature ». Mais dans le discours économique même, la crise est liée à un discours régressif que traduisent les notions d’éternel retour et de transfert de responsabilité.
 
2.1. Régression économique : éternel retour des crises et transfert des responsabilités
Edgar Morin évoque, dès 1976, un processus « pathologique » de la régression qui correspond au discours et aux actes accompagnant la crise aujourd’hui : anéantir la possibilité de discours critique, désignations de coupables et boucs-émissaires, profusion des discours litaniques, etc. :
 
Le concept de crise est donc extrêmement riche ; plus riche que l’idée de perturbation ; plus riche que l’idée de désordre ; portant en lui perturbations, désordres, déviances, antagonismes, mais pas seulement; stimulant en lui les forces de vie et les forces de mort, qui deviennent, ici encore, plus encore qu’ailleurs les deux faces du même phénomène. […] Ainsi, dans la solution régressive, on liquidera physiquement les déviances, même potentielles, on anéantira dans l’œuf toute possibilité de tendances critiques ou antagonistes, on dénoncera et punira les coupables, on résoudra les problèmes à travers des discours litaniques et des cérémonies rituelles. (p. 160)
 
On retrouve cette « solution régressive » dans D’un retournement l’autre de Frédéric Lordon, à travers l’« éternel retour » des crises :
 
Quel historien dira la palingénésie,
Et la forme bancaire de l’éternel retour ?
Récurrence des crises, constance des discours :
Le système est parfait, il n’y faut point toucher,
Le mal vient de ce que des fâcheux ont fauté,
Mettons-les à l’index, rappelons la morale,
Un zeste de principe, un soupçon d’eau lustrale.
Et nous voilà armés pour la prochaine fête.
Avez-vous la mémoire de la bulle Internet ?
Leurs promesses d’alors et celles d’aujourd’hui
Rendent le même son de la palinodie. (Acte II, scène 2, p. 94)
 
Frédéric Lordon, dans le cycle des hémistiches et des rimes suivies, use de l’interdiscours pour ironiser sur le caractère cyclique des discours litaniques qui accompagnent cette récurrence des crises. On constate ici comment la crise permet l’émergence d’une axiologie, d’un jugement moral avec les syntagmes « les fâcheux ont fauté », « rappelons la morale ». La crise appelle la morale[13] et l’ordre, et ce par des rituels quasi-magiques, ou cabalistiques comme « l’eau lustrale », et primitifs (désignation des boucs-émissaires « mettons-les à l’index »), tout cela dans une isotopie relevant majoritairement du religieux.
 
Les formulations génériques et indéfinies – « des fâcheux » – soulignent par ailleurs le fait que le discours de la crise s’accompagne toujours d’un transfert de culpabilité et d’une dilution des responsabilités : la crise, c’est ce qui vient d’ailleurs, ce dont personne n’est responsable. Le « retournement » que « surréalise » Frédéric Lordon se fonde sur une démarche consistant à faire glisser la dette privée vers la dette publique, afin de faire de la crise financière une « crise de l’Etat » :
 
Coupées de ses vraies causes, la crise de l’Etat
Apparaît autonome, un comment sans pourquoi,
A part comme toujours l’usuelle imputation
Qui condamne l’Etat à la divagation :
L’impécuniosité entre dans son essence
Répètent ceux-là même qui ont l’outrecuidance
De le vilipender, sauf quand leurs turpitudes
Les poussent à quérir toute sollicitude.
Ne pas incriminer les vrais fauteurs de crise
C’est donc vous exposer à toutes les méprises,
A commencer par celle qui jettera l’opprobre
Sur l’Etat réputé inapte à être sobre.
Tour extraordinaire, suprême habileté,
La crise financière se fait donc oublier,
Et de crise privée se fait crise publique…
Subtil escamotage, chiasme machiavélique,
Le monde est abusé et n’y voit que du feu,
L’Etat isolément devient le seul enjeu. » (p. 101-102).
 
Lordon use à nouveau de l’interdiscours et avance autour du mot « crise » différentes expansions (crise de l’Etat, crise financière, crise privée, crise publique) qui renvoient à la polyvalence et à l’omniprésence du terme, tout en exemplifiant cela par le trope du chiasme – « subtil escamotage, chiasme machiavélique ». La polyvalence du terme permet sa propagation, sa « translation », ce qui engendre la dissimulation de la crise financière originelle : l’état est le sauveur, il devient le fautif. Il y a bien un transfert de responsabilité sensible à travers le glissement du syntagme « crise privée » vers celui de « crise publique ». Ceux que l’on accable aujourd’hui (l’état, trop dépensier, les fonctionnaires, etc.) deviennent dans la conscience commune les responsables de cet état de mal.
 
Pour Lordon, le théâtre est un moyen de lutte contre cette mythologie, cette fiction : parce qu’il permet de concentrer la succession des événements à l’intérieur du temps de la représentation. Ainsi, on peut « faire saillir la réalité de la crise » contre « l’amnésie du temps » qui dilue les liens de cause et d’effet. Maurizio Lazzarato, dans son essai intitulé La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, a bien montré, lui aussi, la manière dont les « amnésiques » tentent de reverser la dette financière vers la dette publique, et même la dette collective vers la dette individuelle, de chacun des « gouvernés » :
 
Pour les patrons, les médias, les hommes politiques et les experts, les causes de la situation ne sont ni à chercher dans les politiques monétaires et fiscales qui creusent le déficit en opérant un transfert de richesse massif vers les plus riches et les entreprises, ni dans la succession des crises financières qui, après avoir pratiquement disparu pendant les Trente Glorieuses, se répètent, extorquent des sommes d’argent faramineuses à la population pur éviter ce qu’ils appellent une crise « systémique ». Pour tous ces amnésiques, les vraies causes des crises à répétition résideraient dans les exigences excessives des gouvernés (notamment ceux du sud de l’Europe) qui veulent vivre comme des « cigales » et la corruption des élites. (p. 13)
 
Dans « le dirigeant », paru en 2003 dans le collectif L’Entreprise dirigé par A. Viviant à La Découverte, et repris dans Croissance, familles savoyardes et baskets à skratchs en 2008, Jean-Charles Massera fait dialoguer une mère de famille, qui s’inquiète pour son fils Jordan en CM2 et le « dirigeant » des « Digimon ». Dans ce dialogue apparait parfaitement le décalage entre les préoccupations particulières et ladémarche économique globalisée :
 
– Mais i communique p’us Jordan… i passe sa journée à appuyer comme un débile sur deux p’tits boutons pour capturer son Grolem ! Et si par malheur tu finis par lui arracher cette foutue Game Boy des mains, il hurle comme un goret parc’qu’à cause de toi il a pas pu capturer Grolem ! Alors toi t’es p’t-êt’e content parc’que mon Jordan qui court dans tous les sens et tourne comme une toupie en répétant qu’il est Gabumon ou Garrurumon, c’est une réalité en marche, mais bon après, c’est pas toi qui t’trimbales partout avec un gamin qu’appuie comme un débile sur deux p’tits boutons et qui s’met à hurler comme un goret parc’qu’à cause de toi il a pas pu capturer son Grolem ! […]
Comment les maitresses peuvent-elles s’adapter ?
– Elles ne le peuvent pas. Dans un monde où sous la pression croissante de nos actionnaires et de nos concurrents, la production d’écrit est quasi-absente, son champ d’action se restreint. La maîtresse, avec ses histoires de petites souris qui n’voulaient pas dormir, ses Picbille qui ont 10 billes et qui vont donner 2 billes à Minibille et les autres à Maxibille, ses p’tits protège-cahiers à carreaux ou ses mots où on entend le son « o » qu’il faut entourer se trouve en effet confrontée à des Hard Core Gamers en baskets à scratchs qui la trouvent trop nulle. Il faut bien voir que la pauvreté de votre environnement et vos difficultés socio-économiques sont impulsées exclusivement par les transnationales et les marchés financiers, qui ne visent que leurs seuls intérêts et que leur premier objectif est de laminer les maîtresses avec leurs histoires de p’tites souris qui veulent pas dormir ou leurs p’tits protège-cahiers. Cela dit, dans ce processus, il y a des gens qui jouent un rôle plus important que d’autres. Les institutions de Washington (FMI et Banque mondiale), le département du Trésor américain, l’OMC, la Commission européenne, voilà le noyau dur qui structure le succès de l’appauvrissement de la communication auprès des jeunes qu’appuient comme des débiles sur deux p’tits boutons et s’mettent à hurler comme des gorets parc’qu’ils ont pas pu capturer […]
 
Le caractère explicite et recherché, organisé, raisonné de « l’appauvrissement de la communication » et de la « crise » (« vos difficultés socio-économiques sont impulsées exclusivement par les transnationales et les marchés financiers… ») apparait clairement. Cette dimension structurelle, continue de la crise, sert un projet commercial qui est aussi un projet politique, au sens où il met en oeuvre un certain type de société, qui repose sur la notion d’appauvrissement de la communication.
 
Cet appauvrissement de la communication est une des façons d’annihiler l’esprit critique, l’esprit de contestation et de générer ce qu’on appelle parfois de la « servitude volontaire », où la volonté doit se traduire par passivité. Dans « Précis d’humiliation », texte repris dans L’Outrage aux mots (2010), Bernard Noël montre que le discours sur la crise est un des moyens d’accomplir une forme de « passivité générale » qui est la forme ultime de « l’humiliation » :
 
Naturellement, le pouvoir accuse la Crise pour s’innocenter, mais la Crise ne fait qu’accélérer ce que le Clan appelait des réformes. Et il ose même assurer que la poursuite des réformes pourrait avoir raison de la Crise… Les victimes de cette surenchère libérale sont évidemment aussi exaspérées qu’impuissantes, donc mûres pour le désespoir car la force de leur colère va s’épuiser entre un pouvoir qui les défie du haut de sa police, une gauche inexistante et des syndicats prenant soin de ne pas utiliser l’arme pourtant imbattable de la grève générale.
Pousser à la révolte et rendre cette révolte impossible afin de mater définitivement les classes qui doivent subir l’exploitation n’est que la partie la plus violente d’un plan déjà mis en œuvre depuis longtemps. Sans doute cette accélération opportune a-t-elle été provoquée par la Crise et ses conséquences économiques, lesquelles ont mis de la crudité dans les intérêts antipopulaires de la domination, mais la volonté d’établir une passivité générale au moyen des médias avait déjà poussé très loin son plan (668).
 
La mythologie contemporaine de la crise, selon Bernard Noël, n’est qu’un des procédés d’une domination plus largement et historiquement attesté. Le mot « crise », le discours sur la crise/de crise est ainsi une de ces procédures de contrôle qu’évoque Foucault, dans L’Ordre du discours, ici autour des idées d’interdit de la pensée critique, d’interdit de la plainte face au capitalisme. La crise est véhiculée par les tenants de « l’ordre du discours » et s’opère en référence à un modèle antérieur érigé comme norme et idéalisé qui entraîne une rigidité, une crispation, la réduction de la complexité à un modèle unique, comme l’illustrent bien les débats sur la langue ou la littérature françaises.
 
2.2. « Crise du français », « crise du roman ».
Les débats sur la crise du français et la crise du roman[14] montrent, par leur convergence avec les débats économiques et sociaux, à quel point la « crise » est une notion non pas technique, décrivant un état de fait, mais idéologique, donnant une interprétation, servant des intérêts conservateurs.
 
Dans le champ littéraire, on a fait intervenir le mot « crise » pour faire état d’une dégradation, notamment celle du roman entre 1890 et 1931. Ainsi Michel Raimond, dans La Crise du roman, Des lendemains du naturalisme aux années vingt (1966), rappelle la multitude de réflexions sur la « crise » du roman à l’aube du XXe siècle, passant souvent par des références économiques et médicales en accord avec les contextes d’emplois originels du mot « crise » : on évoque l’agonie, l’épuisement, la mort du roman ; on s’interroge sur la santé du genre, ses maladies, ses excès, sa décadence. Dans les années 1920, les publications se multiplient sur la crise du roman français. Les syntagmes dramatisants se multiplient : « genre en danger », « crise littéraire », « roman en péril »[15]. Michel Raimond, dans cet inventaire des discours sur le roman, s’efforce de « préciser le contenu de cette notion de crise du roman, si galvaudée qu’on risquait de l’employer à tort et à travers » (11), en précisant :
 
[…] le mot crise a par lui-même une séduction qui tient à ce quelque chose d’aigu, d’urgent, d’inconfortable et de pathétique qu’il évoque aussitôt, et qui risquait de faire oublier les significations précises qu’il pouvait comporter en l’occurrence.
 
Michel Raimondavance également l‘idée d’un terme polyvalent et ambigu, séduisant, capable de masquer la réalité en produisant le sentiment d’urgence. Donc, par sa fréquence, par sa polysémie, le mot « crise » n’a cessé d’apparaître – depuis le XXe siècle tout au moins – comme un mot ambigu, à même de masquer la réalité qu’il est censé décrire, un concept fourre-tout qui bloque l’accès à toute forme de critique. Le mot « crise » accompagne souvent chez ceux qui l’emploient une idéologie passéiste, un regard rétrospectif, nostalgique, avec érection d’une norme implicite antérieure permettant de mieux juger les écarts et les déviances. Ainsi, l’idée véhiculée de « crise du roman » est bien souvent motivée par un modèle en arrière-plan : le grand roman français du XIXe siècle de l’école réaliste et naturaliste. La mutation du genre, devenant de plus en plus protéiforme et possédant de nombreux avatars, est perçue non comme une richesse mais comme une dégradation, non comme une liberté accrue mais comme une « confusion », une maladie, une crise. Il s’agit bien encore une fois d’un point de vue puriste, normatif : le roman, c’est le naturalisme. Aussi espère-t-on sa renaissance afin de « remettre en ordre » : « La mort du naturalisme ayant ouvert une crise du roman, sa renaissance était parfois espérée comme l’occasion d’une remise en ordre. » (Raimond, p. 172). Toute une tradition de romanciers du XXe siècle véhicule cette tradition romanesque, qui est aussi idéologique.
 
Du côté de la langue française, le mot « crise » est fréquemment brandi dans une forme de crispation réactionnaire introduisant largement un point de vue puriste. Le site de l’Académie française est, sans surprise, le lieu de ces crispations comme en témoignent les réflexions d’Hélène Carrère d’Encausse, dans une séance publique annuelle intitulée « la langue française, langue de la modernité », en 2006 :
 
Après les siècles de splendeur, notre langue est entrée dans une période sombre où sa perfection, dont Voltaire et Rivarol s’enchantaient, a été minée, corrompue, tandis que l’anglais prend chaque jour davantage son relais comme langue de communication, menaçant de devenir un jour langue universelle. La crise incontestable – et non le déclin tout de même – du français, dans notre pays où le génie national fut si durablement mêlé au génie de la langue, et hors de France où, force est de l’admettre, l’usage du français régresse dans les lieux de pouvoir qui ont succédé aux Cours et plus encore dans la diplomatie et les instances internationales, cette crise donc justifie peut-être la déploration, mais surtout elle doit inciter à la réflexion. Pourquoi maltraite-t-on le français dans notre pays ? Le vocabulaire se réduit, on ignore la grammaire et la syntaxe. La phrase n’est le plus souvent qu’une simple juxtaposition de mots employés hors de leur sens, ou d’anglicismes inappropriés, ou enfin d’un nouveau vocabulaire, qui évoque irrésistiblement la novlangue d’Orwell, fondé comme elle sur des critères de correction politique. Les mots utilisés couramment s’éloignent toujours plus de la réalité qu’ils nomment. L’école, qui a pour mission de transmettre la langue et la littérature aux adultes de demain, admet, hélas ! que ses élèves apprennent le français en écoutant Sky Rock ou Fun Radio, plutôt que dans les textes d’Anatole France ou de Colette. Mais il est vrai, nous dit-on, que dictées et récitations sont des exercices qui blessent la liberté des élèves. Montaigne, Rabelais, Corneille, Marivaux sont passés à la trappe des programmes parce que jugés incompréhensibles, et l’on considère que le néo-argot des banlieues et un vocabulaire technique anglo-américain simpliste sont les meilleurs outils de communication modernes[16].
 
On retrouve le vocabulaire moral (« corrompue ») associé à une forme de dramatisation liée notamment à la référence au passé (ce qui va au-delà chronologiquement de Colette semble condamné). Les tenants du purisme se servent donc du mot « crise » pour dramatiser leur défense réactionnaire d’un état de la langue française ancien, et cela n’a rien de contemporain, comme l’ont montré par ailleurs les travaux du linguiste Jean-Louis Chiss, en particulier « La crise du français comme idéologie linguistique » (2006). Dans cet ouvrage, l’auteur montre que l’idéologie linguistique de la crise, que l’on retrouve dans les débats sur l’enseignement de la langue française, est une idéologie refusant la diversité, le métissage… et restitue le débat qui a eu lieu au début du siècle dernier autour de Bally[17].
 
On en trouve un exemple avec La Crise du français de Lanson (1909) ou encore avec l’ouvrage d’Albert Dauzat, La défense de la langue française (1912), dont l’introduction évoque la langue française « exposée à des périls contre lesquels il faut se mettre en garde » (V). Tous ces ouvrages utilisent ainsi le mot « crise » et dénoncent la « crise du français » et la « crise de la culture française ». Il s’agit, selon eux, d’un phénomène social et linguistique plus profond : « une véritable crise de la langue », une « corruption du langage », « inquiétante ». Les ennemis désignés sont toujours les mêmes : « l’argot, le jargon sportif, le parler populaire, que des évolutions fiévreuses et précipitées – on pourra en juger – ont tellement éloignés de la langue classique, ont acquis une prépondérance si impérieuse qu’ils menacent de rejeter dans les oubliettes le français traditionnel ». Ainsi, « une révolution totale menace de submerger la langue », « il n’est que temps de serrer les freins et d’organiser la défense du français » (Dauzat, VII-VIII). Le syntagme « crise du français » désigne donc un épisode de débats importants il y a un siècle :
 
Ce sont les nouvelles conditions de vie et de langage, les sports avec leur argot anglicisé et elliptique, la pénétration du parler populaire dans les milieux aisés, jadis si puristes, qui, en bousculant rudement le vocabulaire et la syntaxe, ont provoqué une crise réelle de la langue (p. 14)
 
Selon J.-M. Klinkenberg (181), il y aurait quatre sources à ce discours continu depuis un siècle – au moins – sur ou de la crise : les mutations de l’écrit, « l’ère de Narcisse », l’insécurité linguistique liée au remodelage de la morphologie sociale et l’avènement de la francophonie ; le leitmotiv puriste est de défendre « le français traditionnel », « nos traditions littéraires ». Le mot crise appelle celui de « tradition ». Il permet aussi d’activer l’idée d’urgence et d’insécurité (les mots « périls », « inquiétant », « menace » sont récurrents). Cette crise du français, absolument fictionnelle, fantasmatique, a ainsi toujours servi à masquer des idéologies conservatrices. Elle a seulement été brandie, construite, dans le but de servir un point de vue puriste qui considérait l’évolution naturelle de la langue non comme une progression mais comme une dégradation. Une illustration possible de cette mythologie de la crise pourrait être celle qui concerne la fameuse crise orthographique brandie pendant un siècle en France et pourtant infirmée par les nombreuses études effectuées à la fin du XXe siècle(Klinkenberg).
 
La crise est donc aussi perçue comme linguistique. Or, comme le fait remarquer Alain Rey dans un article du même ouvrage, la notion de « langue » n’est pas compatible avec la celle de « crise » :
 
L’aspect durable, la lenteur évolutive, la profondeur inconsciente des structures, l’indépendance évidente par rapport aux institutions sociales volontairement élaborées (États, régimes juridiques) et même par rapport aux « infrastructures », tout ceci met les langues en tant que systèmes théoriques hors de portée des concepts servant à penser l’histoire immédiate, l’économie, la politique et la sociologie.
 
Le mot « crise » est donc relativement inadapté pour décrire l’évolution constante du système des langues, dans une temporalité très étendue. Comme le note Jean-Marie Klinkenberg (177), « toute langue, à ce compte, serait en constante crise, puisqu’elle évolue inexorablement ». Le mot « crise » se substitue à celui « d’évolution » et se donne alors comme un outil permettant de véhiculer une position alarmiste sur ce qui n’est que variation relativement lente d’un système linguistique. Car la langue reste un système ouvert, contenant toutes les virtualités possibles.
 
Les complaintes anxiogènes et les cris d’alarme traditionalistes sont encore massivement présents à la fin du XXe siècle ; en témoigne l’ouvrage collectif La Crise des langues, paru en 1985,qui fait état d’un nombre important de publications relatives à un supposé état de détérioration des langues maternelles de nombreux pays – y compris l’anglais aux États-Unis, ce qui montre bien que la prétendue crise de l’anglo-américain est utilisée pour servir des enjeux de moralisation dans une idéologie du déclin, où bon usage linguistique et valeurs morales se rejoignent. Parangon de cette posture, Laurent Dandrieu se fait le chantre de la décadence généralisée. Des propos parus en 2001, dans un entretien portant sur « le grand marasme de la littérature contemporaine » en témoignent : Laurent Dandrieu y évoque la destruction de la raison ayant abouti à une destruction du langage, elle-même menant à une destruction de la culture et de la civilisation. Avant de conclure : « Il s’agit donc d’une crise globale, une crise de la société y compris de la société politique, une crise spirituelle, une crise de l’homme ». L’extension maximale du mot « crise » ne peut apparaître plus nettement qu’ à travers le syntagme « crise de l’homme » (sic).
 
 
Conclusion
Le discours sur la crise traverse donc les champs discursifs et disciplinaires. La « crise » est un mot qui circule. Mais loin d’être une notion descriptive ou épistémologique, la « crise » n’est qu’un mot, utilisé à des fins idéologiques pour soutenir des démarches régressives (économiques, linguistiques ou littéraires).
 
Les textes littéraires évoqués se font le reflet de cette idéologie de la crise (du français, de la littérature, de l’économie), en particulier par le pastiche, la « dérision » (Lordon) autour des genres littéraires codifiés. Ces œuvres sont des « fictions critiques » (Viart, 2006), critiques vis-à-vis du discours économique, de sa financiarisation et de son emprise sur la vie privée, mais aussi critiques à l’égard de la fiction même : il mettent la « fiction en procès » dans la mesure où ils en changent la nature, où ils en interrogent la légitimité et le processus en même temps qu’ils démasquent les « fictions » à l’œuvre dans le corps social (Viart, 303). Ces fictions critiques introduisent – face au discours évidentiel et conservateur de la crise – du questionnement, de l’inquiétude. Ainsi, contre l’idéologie de la crise, de l’immobilisme par la peur, de la régression (linguistique, littéraire, économique), ces auteurs laissent place à l’hétérogène ; et la littérature de pouvoir encore « communiquer dans le risque » :
 
[…] toute grande prose est aussi une recréation de l’instrument signifiant, désormais manié selon une syntaxe neuve. Le prosaïque se borne à toucher par des signes convenus des significations déjà installées dans la culture. La grande prose est l’art de capter un sens qui n’avait jamais été objectivé jusque-là et de le rendre accessible à tous ceux qui parlent la même langue. Un écrivain se survit quand il n’est plus capable de fonder ainsi une universalité nouvelle et de communiquer dans le risque[18].
 
Dans ce cas-là, si « crise » il y a, elle devient « exquise » : « La littérature ici subit une exquise crise, fondamentale »[19].
 
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (SubStance Inc.) VOL. XII
 
Bibliographie
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[1]On désigne par « circulation des discours », dans le champ de l’analyse des discours, une multiplication de rapports, de transmissions d’un énonciateur à un autre (individuel ou collectif, identifié ou non). Voir notamment L. Rosier, « La circulation des discours à la lumière de ‘l’effacement énonciatif’ : l’exemple du discours puriste sur la langue », Langages n° 156, 2004, p. 65.
 
[2]Jean-Charles Massera, We are l’Europe, Verticales, 2009, p. 91
 
[3]Quelques exemples d’ouvrages qui ont récemment contribué au débat : D. Parrochia, La Forme des crises. Logique et épistémologie, Champ Vallon, coll. « milieux », 2008 ; Laurent Davezies, La Crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Seuil / La Républiques des idées, 2012 ; Myriam Revault d’Allonnes La Crise sans fin, Essai sur l’expérience moderne du temps, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2012 ;
 
[4]Depuis 2000, a d’ailleurs été créée une base de données sur les crises internationales à l’Université du Maryland (International crisis behavior project) qui s’intéresse notamment au processus de subjectivation liée à la notion de crise.
 
[5]Paul Hazard, La Crise de conscience européenne, 1935.
 
[6]Rousseau J.-J., Émile, Livre III, Classiques Garnier, 1976, p. 224.
 
[7]Rappelons la caractérisation proposée par Huygues (1991) de cette « langue de coton » ou LDC : « La LDC a le triple mérite de penser pour vous, de paralyser toute contradiction et de garantir un pouvoir insoupçonné sur le lecteur ou l’auditeur (p. 12-13).
 
[8]Edgar Morin, « Pour une crisologie », Communications, n° 25, 1976, p. 163.
 
[9]Ce soir ou jamais, FRANCE 3, animée par Frédéric Taddéi, émission du mardi 13 novembre 2012. Thème : « Crise : faut-il dramatiser à tout prix ? »
 
[11]Voir à ce propos le travail similaire opéré par Stéphane Bikialo sur « La formule ‘culture d’entreprise’ : une fiction de l’entreprise », dans Dire le travail. Fiction et témoignage depuis 1980 (dir. S. Bikialo et J.-P. Engelibert), La Licorne n° 103, PUR, 2012.
 
[12]On rappellera en effet que pour Barthes, « le mythe est une parole choisie par l’histoire : il ne saurait surgir de la ‘nature’ des choses », mais que le « principe même du mythe » est de « fonder une intention historique en nature, une contingence en éternité », ce qui la présente (artificiellement) comme une « parole dépolitisée » (p. 853).
 
[13]On pense aux discours sur la moralisation du capitalisme, sur le retour de la morale à l’école pour répondre à la crise de l’éducation, la crise de l’autorité et la crise des valeurs.
 
[14]On pourrait aussi évoquer la « crise de la lecture » fréquemment brandie, et démentie par les analyses des sociologues de la lecture comme F.de Singly, Les Jeunes et la lecture, Ministère de l’Education nationale et de la Culture, DEP, DLL, 1993 ; ou C. Baudelot, C. Detrez et M. Cartier, Et pourtant ils lisent…,Seuil, 1999.
 
[15]L’expression est d’A. Thérive, qui avait publié, en 1923, un ouvrage intitulé Le Français langue morte.
 
[16]Hélène Carrère d’Encausse, « la langue française, langue de la modernité », 30 novembre 2006, en ligne sur le site de l’Académie française : http://www.academie-francaise.fr/la-langue-francaise-langue-de-la-modernite-seance-publique-annuelle.
 
[17]Dans J.-L. Chiss (éd.), Charles Bally (1865-1947). Historicité des débats linguistiques et didactiques. Stylistique, énonciation, crise du français, Peeters, 2006, p. 233-246.
 
[18]M. Merleau-Ponty, lettre de 1952 citée en préface à La Prose du monde (1969), p. IV.
 
[19]S. Mallarmé « Crise de vers » [1890], Gallimard, coll. « Poésie », p. 247.