Fractures et jointures entre bonnes et belles lettres au XVIIe siècle

Le XVIIe siècle a vu croître la dissociation, à la fois théorique et pratique, dans l’expérience individuelle comme dans les institutions culturelles, entre ce qui relève du savoir savant et ce qui relève de l’esthétique, les Sciences (au sens large, y compris la science critique des textes, la philologie) et les Arts : d’un côté des sciences qui, mettant en doute la « littérature » au sens de la chose écrite, s’appuient de plus en plus sur le raisonnement critique, l’observation et l’expérience, la lecture des sources premières, à la recherche du vrai et des idées claires et distinctes ; de l’autre une littérature (au sens moderne cette fois) de plus en plus nettement définie comme fiction ornée, devant passer par le plaisir pour instruire, et vouée au vraisemblable. Si l’on adopte le vocabulaire de Charles Sorel, dans sa Bibliothèque française (1664-1667) , on assiste alors à la séparation entre les bonnes lettres, lieu de la « doctrine » (c’est-à-dire des savoirs), et les belles lettres, lieu de l’agrément.
L’histoire des institutions le confirme. La création en 1635 de l’Académie française, à qui l’on donne pour charge de produire un dictionnaire, une grammaire et une poétique, manifeste la volonté politique de soutenir avant tout « ceux qui écrivent bien en notre langue » par rapport aux préoccupations encyclopédiques, tout autant scientifiques que littéraires, voire davantage, des cercles d’érudits, notamment celui des frères Dupuy dont l’Académie est issue. Cela peut-être parce que les sciences du début du siècle sont le lieu d’âpres débats, entre les observateurs et les partisans des avancées épistémologiques modernes et le parti religieux, appuyé sur et par les aristotéliciens purs et durs, débats dans lesquels le politique n’a guère à profiter. Au contraire, il apparaît urgent à Richelieu de renforcer l’imposition d’une langue française normée à l’ensemble du territoire et de soutenir la création littéraire, instrument de propagande et source de prestige international : comme le dit Alain Viala, le choix de l’État alla d’abord davantage vers la « promotion des arts verbaux » (les belles lettres, ce qu’il appelle les Sirènes) que vers la doctrine et érudition (les bonnes lettres, les Muses à l’antique) . Si, après la mort des frères Dupuy, le « Cabinet Dupuy », et bien d’autres savants, continuent (avec prudence dans certains domaines) leurs efforts pour la connaissance de la nature et l’exploration de la diversité de ses phénomènes, il faudra attendre 1666 pour que Colbert crée l’Académie des Sciences, qui est vouée à s’occuper « à cinq choses principales : aux mathématiques, à l’astronomie, à la botanique ou science des plantes, à l’anatomie et à la chymie » , sous l’égide d’un cartésianisme qui convainc de plus en plus de savants, manifestant ainsi clairement, en tout cas dans l’ordre des institutions d’État, comme des institutions culturelles (le Mercure galant, fondé en 1672, fait pendant au Journal des Savants, fondé en 1665) la dissociation des sciences et des lettres.

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La poésie scientifique : autopsie d’un genre

La poésie scientifique est un genre mystérieux et fantomatique : méconnu aujourd’hui, il était déjà négligé par les commentateurs au mitan du XIXe siècle, au faîte de la production pourtant. Tout au long du siècle, sa mort est annoncée et constatée, expliquée même, alors que les publications se maintiennent allègrement. Pareil à un serpent de mer, toujours cru mort, voire fossile, il donne de loin en loin des signes d’une vie discrète dans les profondeurs des bibliographies.

Le discours sur les esprits animaux dans les traités médicaux de l’Espagne du XVIème et XVIIème siècle : entre savoir et imaginaire, ou vers une poétique du discours médical

Mots Clés : médecine, Espagne, XVIème siècle, XVIIème siècle, imaginaire, poétique.

Résumé : Cette étude analyse la représentation des esprits animaux dans les traités médicaux de l’Espagne des XVIème et XVIIème siècles ainsi que dans divers textes doctrinaux (textes philosophiques et encyclopédiques, mais aussi manuels spirituels), qui vulgarisent le savoir médical. On analysera plus particulièrement le rôle des esprits animaux dans l’économie corporelle, leur rôle de relais entre l’âme et le corps, entre physiologie et psychologie (au point d’arriver, chez un médecin comme Juan Huarte de San Juan, à une pensée quasiment déterministe). Enfin, l’étude s’attache aussi à démontrer comment, autour des esprits animaux, le discours médical déploie un réseau d’images, construit un véritable imaginaire, éloigné de la réalité physiologique mais riche en représentations convaincantes, en images organisées qui emportent l’adhésion de l’auteur et du lecteur. Ainsi se met en place une véritable poétique du texte scientifique, au sein de laquelle le processus de transfert d’images, l’analogie et l’antithèse acquièrent un rôle clé.

L’Élaboration d’une figure du poète-médecin dans La Chronique médicale (1919-1940)

Fondée en 1894 par Augustin Cabanès, médecin, journaliste et historien de la médecine, La Chronique médicale s’affirme comme une revue historique et littéraire autant que médicale. La période de l’Entre-deux-guerres voit la revue survivre à la mort de son fondateur (en 1928) et poursuivre de manière très dynamique jusqu’en 1938 un projet encyclopédique touchant tous les aspects du monde médical et bénéficiant de l’implication d’un lectorat élargi à toute la France. La création poétique, qu’elle soit passée ou contemporaine, occupe une place important dans cette période, avec l’appui notamment de la très active Société des Médecins littérateurs. La construction collective d’une anthologie des médecins- poètes par un corps médical militant et soucieux de sa propre image éclaire sa conception de la poésie.
mots-clés: réseaux, revues médico-littéraires, médecine, poésie, Augustin Cabanès, histoire de la médecine, Entre-deux-guerres, anthologie.

Introduction

et

En juillet 2013, alors que la grande chaleur du plateau castillan sévissait, une vingtaine de chercheurs
de disciplines diverses ont trouvé refuge – durant trois journées – auprès de la fraîcheur des vieilles
pierres de la Faculté de Lettres de l’Université de Salamanca. Venus des quatre coins de la « Peau du
taureau » et de plusieurs angles de « l’Hexagone », ils ont cherché à réunir art et mathématiques,
physique et littérature, neuroscience et poétique, anthropologie et intelligence artificielle, biologie et
esthétique sous l’enseigne des « Inscriptions littéraires de la science ». L’équipe de recherche éponyme
– ILICIA, de son acronyme – les avait invités, espérant ainsi inaugurer un dialogue de disciplines,
unique dans le domaine académique espagnol. Depuis, le dialogue a fait route et deux projets de
recherche se sont succédés, accompagnés de publications. Au moment où ce volume paraît, un projet
ILICIA. Inscriptions littéraires de la science. Langage, science et épistémologie1 se trouve en cours.

Inventer en littérature

Pour bien comprendre le sens de mes réflexions sur l’invention en littérature, il n’est pas inutile de rappeler un certain nombre de faits historiques et juridiques qui ont fait de l’invention un concept à part entière pour désigner dans l’ordre des activités humaines la production du neuf. Historiques et juridiques, car la question de l’invention s’est posée de la sorte dès le XVIIIe siècle dans le monde de l’artisanat et de l’industrie afin d’assurer aux « inventeurs » la reconnaissance et la protection de la propriété intellectuelle de leurs inventions. Ce qui soulève la question du rapport entre l’individuel et le collectif, l’inventeur et la société. Ce cadre juridique a été bien étudié par les historiens, et je renvoie aux travaux de Christine Demeulenaere et de Gabriel Galvez-Béhar. Deux lois importantes à cet égard : celle du 7 janvier 1791 et celle du 5 juillet 1844, qui régissent l’obtention d’un brevet sous forme contractuelle entre l’inventeur et l’Etat dans une société qui, à l’instar de l’Angleterre, entend prendre le pas de l’industrialisation (plusieurs modifications ont été apportées dans le sens d’un assouplissement, notamment des taxes, au moment des grands expositions universelles, dès 1855). Toute découverte ou invention — la loi de 1844 a été d’application jusqu’en 1968 — devant remplir deux conditions : « être nouvelle et avoir un caractère industriel » (Galvez-Behar, p. 30), ce qui exclut d’office le brevetage des découvertes purement théoriques et scientifiques.

La Vie des abeilles de Maeterlinck : le « vol nuptial » de la vulgarisation et du symbolisme

La critique s’est efforcée de comprendre les implications philosophiques du tournant naturaliste opéré par Maeterlinck avec La Vie des abeilles, mais n’a montré qu’un intérêt timide pour ses liens avec la vulgarisation. Le but de cette étude est précisément d’analyser comment La Vie des abeilles constitue l’héritage et le prolongement de la poésie didactique de Virgile
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sous la forme d’une vulgarisation symboliste. Si le dramaturge de Pelléas et Mélisande propose un théâtre de l’abeille capable de dévoiler les merveilles de l’entomologie en préservant la marge de mystère commune à la science et à la poésie, son récit ne se limite pas à une transposition didactique du savoir apidologique. Maeterlinck utilise aussi la vulgarisation pour formuler un discours autonome, apte à définir un symbolisme désormais basé sur les acquis de la science, et qui trouve en elle le renouvellement de sa poétique de l’inconnu.
Mots-clés : symbolisme, vulgarisation, poésie scientifique, théâtre, admiration, merveilleux, science, entomologie, abeille, Virgile, Delille, Jean-Henri Fabre.

Introduction

Sur quelles bases définit-on une bonne vision ? Comment transforme-t-on l’observation en connaissance spécialisée ? Quel rapport établit-on entre les objets observés et les différents relais (texte, image, cabinet, musée, préparation microscopique) qui permettent d’en rendre compte ? Ce volume s’attache à explorer les liens entre vision et savoir au XVIIIe siècle, en étudiant la manière dont les savants eux-mêmes les ont pensés et travaillés. Alors que s’ébauche le grand mouvement de spécialisation qui conduira, depuis le milieu du XIXe siècle, à une séparation radicale entre vision commune et vision scientifique de la nature, on pense de plus en plus l’acte perceptifen termes d’apprentissage : guidé par un savoir-faire théorique et technique, par différents dispositifs visuels ou médias, le regard passe progressivement de l’espace des phénomènes à celui de la connaissance.
Cette introduction a pour objectif de soumettre au lecteur les hypothèses théoriques et les perspectives critiques qui ont guidé l’élaboration de nos recherches, au sein de la vaste littérature consacrée à l’observation spécialisée. Nous souhaitons ainsi situer les études de ce volume par rapport, d’une part, à ce que les dispositifs visuels doivent aux communautés. Nous nous pencherons d’autre part sur les problèmes épistémologiques soulevés par la nécessité d’élaborer des formes d’observation spécifiques à certains objets et sur les liens qui se tissent entre les dispositifs de visualisation et le processus d’interprétation de ce qui est perçu.

Méthode et observation dans la botanique de Linné

Cet article a pour point de départ la volonté d’étudier à nouveaux frais la méthodologie mise en œuvre par le célèbre naturaliste suédois Carl von Linné. C’est qu’en dehors même des réformes bien connues qu’il a introduites dans la discipline, il semble important de clarifier sa position concernant la bonne méthode à adopter en botanique, notamment par rapport à ses prédécesseurs et contemporains. En effet, cette méthode ne se limite absolument pas à son système sexuel, mais implique la création d’un ensemble cohérent de règles pour la pratique, ainsi que l’approfondissement de la connaissance du végétal. Le but visé est bien de produire une classification, mais où se trouve diminuée la part d’artificialité inhérente aux débuts de la recherche et grâce à laquelle il devient possible de se rapprocher toujours davantage de la nature. Ainsi Linné produit-il à la fois une nouvelle conception des entités du système, en s’éloignant d’un schéma logique et ontologique pour les « naturaliser », et des règles inédites et définitives pour les observer et en tirer le meilleur parti. Enfin, il dessine l’horizon de la science botanique à l’aune d’un progrès constant de la connaissance du règne végétal.

Les satires ménippées de la science nouvelle : la littérature comme avenir de la sagesse ?

Le corpus des satires ménippées de la première modernité constitue un observatoire intéressant pour comprendre les relations entre le littéraire et le scientifique au sein des Belles Lettres. Contentons-nous d’adjectifs, puisque les substantifs « littérature » ou « science », s’ils existent, n’ont alors pas le sens qu’ils commencent à acquérir à la fin du XVIIIe siècle. Si l’on emploiera ici, ponctuellement, le substantif de « sciences » pour désigner les savoirs mathématisés ou expérimentaux caractéristiques des « novateurs » dans le domaine de ce qu’on appelle alors la « philosophie naturelle », c’est plutôt par commodité, suivant l’usage de la langue moderne.
La ménippée consiste en un art de la satire d’idée pouvant associer un contenu philosophique ou savant tout à fait sérieux à l’ironie la plus subtile, à des mises en scène fictionnelles complexes, ainsi qu’à une sollicitation herméneutique constante du lecteur – autant de critères évidents de littérarité. Les textes dont nous traiterons témoignent de l’existence non pas de passerelles, mais d’un véritable continuum reliant encore les discours scientifiques et la pratique de formes littéraires sophistiquées au sein de la République des Lettres. Et ce parce qu’ils prennent pour matière satirique des controverses et des thèses d’actualité, toujours évoquées précisément, même lorsqu’elles le sont de manière allusive ; parce qu’ils manifestent une réelle ambition critique envers les théories savantes de leur époque, même et justement lorsqu’il s’agit de les tourner en dérision.

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Renaissance de la poésie scientifique : 1950-2010

Je remercie les organisateurs de m’avoir accordé cette séance plénière, dont le titre semble avaliser le thème général du colloque. En effet, selon Hugues Marchal, la disparition de la poésie scientifique aurait été largement consommée dès la fin du XIXe siècle. Dans la conférence d’ouverture, Muriel Louâpre a été plus magnanime en prolongeant la moribonde d’une quarantaine d’années et en établissant son certificat de décès à l’an 1939. Le titre de mon intervention, lui, annonce une renaissance du genre à partir des années 1950, ce qui suppose bel et bien une mort auparavant. Tout le monde semble donc d’accord.

La théorie des esprits animaux ou l’alchimie poétique de La Fontaine

Mots clés : fable, morale, philosophie dualiste, animal, mécanique des passions.

Résumé : La Fontaine s’est intéressé explicitement au moins à deux reprises à la théorie des esprits animaux : il l’expose dans son Poème du Quinquina pour louer un remède contre la fièvre et relayer la thèse de Harvey sur la circulation du sang ; il l’évoque également dans le Discours à Madame de La Sablière où il s’appuie sur Gassendi pour critiquer la vision dualiste de Descartes qui considère que les bêtes sont gouvernées par des principes purement mécanistes. Mais cette référence aux esprits animaux déborde à la fois ces deux textes et le seul cadre de la controverse philosophique pour nourrir l’écriture et l’imaginaire poétiques de l’auteur. La Fontaine l’associe en effet à l’idée d’une division et d’une dynamique de la matière également présente dans ses réflexions sur l’atomisme démocritéen. Ces corpuscules subtils et mobiles qui interviennent aussi bien dans les mouvements des organismes que dans la « mémoire corporelle » ou dans l’imagination deviennent ainsi l’occasion de suggérer les correspondances graduées qui relient les espèces, les circulations qui s’opèrent au sein du vivant et des textes. La théorie des esprits animaux contribue dès lors à justifier l’écriture analogique des Fables ou si l’on préfère l’alchimie mentale et poétique dont elles résultent.

Le dialogue entre médecine et littérature dans la Neue Rundschau, 1918-1939. (Benn, Döblin, Koelsch, Schleich)

La Neue Rundschau est une revue culturelle de premier ordre dans l’Allemagne de l’Entre-deux-guerres où des médecins et des écrivains-médecins ont publié des essais qui mettent en œuvre un dialogue entre littérature et médecine, reflétant ainsi non seulement le caractère discursif de la médecine, mais aussi les interrogations d’une société en crise. Dans les essais médico-littéraires de la période étudiée, l’examen récurrent du « Moi », comme sujet rationnel et libre, corps et être social, sert de prisme à un questionnement sur la pérennité des valeurs attachées à un humanisme profondément meurtri à l’issue de la Première Guerre Mondiale. À travers une synthèse de ces écrits, nous tâcherons de mettre en lumière les continuités et les ruptures dans ces dialogues, en nous montrant attentifs aux imbrications troubles entre démarches esthétiques et épistémologiques.
mots-clefs : revue, médecine, essai, discours, « Moi », humanisme, Entre-deux- guerres.

SIGN AND SILENCE : MATTERS OF LANGUAGE

La langue est en étroite relation avec le silence, de même qu’avec la nature et la biologie. Nous pourrions ainsi dire que la langue appartient au silence, car elle vient directement de lui, de ce qui n’est pas prononcé, du long du chemin neuronal que les mots rebroussent jusqu’à l’énonciation. Ce chemin se trouve dans un calme apparent, mais il représente en nous la porte d’entrée de l’évolution et de ce qui nous rend humains. C’est la phase de vérification d’un mouvement silencieux mais nécessaire dans la matière, mis en évidence dans le discours au fil du temps, depuis ses origines jusqu’à sa pratique quotidienne. La nature nous fournit quelques outils d’imitation formidables, qui nous conduisent d’un état sensori-moteur indifférencié à une proposition quelque peu utilitariste de soi. Mais ce n’est qu’en accédant au plein contrôle et à la maîtrise de nos déclarations qu’un sentiment d’appartenance est libéré, en déplaçant l’incertitude en faveur de l’idée d’être. Cet article aborde certaines questions sur l’énonciation, à la lumière de notions neurologiques et philosophiques, qui véhiculent les relations intimes reliant le cerveau et le langage.
Mots-clés : Langage, évolution, sensori-moteur, énonciation, dissonance cognitive

« Le Pise : Ô ma divine maîtresse !… ». L’architecte François Cointeraux (1740-1830) et la poésie du Pise de Terre

La seconde moitié du XVIIIe siècle voit une réévaluation des arts et métiers qui doit beaucoup à des entreprises éditoriales comme les Descriptions des arts et métiers et l’Encyclopédie. Celles-ci sont le fait d’institutions savantes (l’Académie des sciences) ou d’intellectuels rompus aux mots et à leur usage (Diderot et D’Alembert). Si leurs auteurs ont enquêté, visité des ateliers, rencontré des artisans, s’ils se sont informés auprès de praticiens, ils ont ordonné, mis en mots et en discours et finalement théorisé des pratiques et des usages, des tours de main, des « secrets » de métier, des savoir-faire techniques dont ils n’avaient qu’une approche très indirecte et une connaissance déléguée.

Modulations comiques : médecins, médecine et maladie dans le théâtre de Molière

Cet article propose une analyse typologique et généalogique de la figure du médecin, personnage incontournable de la poétique moliéresque. En montrant comment Molière fait du médecin un instrument de mystification et de renversement des rapports de force, il insiste sur le cas particulier du Malade imaginaire qu’il considère comme la clé de cette dramaturgie de l’imagination chimérique et obsessionnelle.

Zola avant Durkheim. Lectures croisées d’Hippolyte Taine et de Claude Bernard

Bien que Zola et Durkheim ne se soient pas connus, leurs contributions respectives à la littérature et aux sciences humaines présentent certaines affinités. Il est en particulier frappant de saisir des convergences théoriques et d’appréhender des références communes dans Le Roman expérimental (1880) et Les Règles de la méthode sociologique (1895). C’est que le romancier et le sociologue ont tous deux subi une double influence : celle du positivisme d’Hippolyte Taine et celle de la méthode expérimentale de Claude Bernard.
Mots-clés : Naturalisme, Sociologie, Roman expérimental, Milieu, Zola, Durkheim.

Beobachten, ordnen, erklären : Johannes Gessners Tabulae phytographicae (1795-1804)

Der Beitrag untersucht Strategien der Inszenierung und Kommunikation botanischer Klassifikationssysteme anhand der Tafeln, die der Zürcher Naturforscher Johannes Gessner in den 1740er-Jahren anzufertigen begann und die nach seinem Tod als Tabulae phytographicae veröffentlicht wurden. Mit diesen schuf Gessner Abbildungen, die jene Merkmale hervorhoben, die für die Linné’sche Klassifikation bedeutend waren, und vermittelte somit eine spezifische Sichtweise auf Pflanzen. Um die Entstehung dieser botanischen Tafeln genauer zu beleuchten, werden in dem Beitrag die Praktiken des Beobachtens, Ordnens und Erklärens untersucht und gezeigt, auf welcher Grundlage die Abbildungen erstellt wurden, wie das Pflanzenwissen mit ihrer Hilfe organisiert und einem breiteren Publikum verständlich gemacht wurde. Dabei wird deutlich, dass der Anspruch, derartige Abbildungen zu schaffen, nur mit grossen Anstrengungen und in Zusammenarbeit verschiedenster Akteure verwirklicht werden konnte.

« Mûrir sans vieillir jamais ». Conservation de la physique cartésienne dans la poésie néo-latine en Europe du XVIIe au XVIIIe siècle (Polignac, Le Coëdic, Stay)

Dans ses Pensées sur la décadence de la poésie latine, parues dans le Journal de Trévoux en mai 1722, Pierre Brumoy dresse le constat accablant d’une « poésie peu à la mode », « reléguée dans les collèges », ensevelie « dans la poussière du cabinet ». Cependant le savant jésuite entrevoit un espoir pour le renouvellement du genre : en revenant vers la philosophie et les sciences, la muse néo-latine pourrait selon lui se « réconcilier avec [son] siècle ». Dans la publication en 1721 du poème de Claude Fraguier sur la morale de Platon (Mopsus sive schola platonica de hominis perfectione), ainsi que dans l’Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac (Anti-Lucretius sive de deo et natura libri IX), dont il a circulé des copies avant l’édition posthume de 1747, Brumoy croit deviner les premiers signes de cette « chance de salut pour la poésie latine ». L’objet de cette étude est de chercher à comprendre comment, aux yeux des « gens à latin », une langue « peu à la mode » peut être transformée en atout pour la poésie scientifique.

Circulation des esprits animaux et écriture de l’affect dans quelques lettres de Sévigné

Résumé :
On analyse traditionnellement la présence des « esprits animaux » dans les lettres de Mme de Sévigné comme la marque d’une stratégie d’enjouement et de revivification du discours de l’intime au service de la perpétuation du lien épistolaire. En revenant aux contextes d’apparition de la référence savante dans la Correspondance, en en saisissant les convergences et les continuités, on voudrait en suggérer une autre lecture, autour de l’idée que Sévigné exploite dans les « esprits animaux » des caractéristiques psychophysiologiques à travers lesquelles elle définit à la fois son rapport au vivant et à l’écriture.

Mots-clés : esprits animaux, Sévigné, Descartes, psychophysiologie, épistolaire, émotions

L’Ère sanatoriale vue par Thomas Mann ou la médecine comme Weltanschauung

Cet article contribue à l’analyse des réseaux médico-littéraires en Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, en interrogeant la mise en récit du sanatorium dans La Montagne magique (1924). Cette étude est issue de l’analyse des rapports entre l’écrivain et des médecins et s’appuie principalement sur la correspondance de Thomas Mann (1909-1927) et sur les informations consignées dans son journal (1920-1921). L’écrivain dresse un portrait impitoyable du milieu sanatorial, lui valant des critiques acerbes. Il profite de l’occasion pour revendiquer les droits à la parole d’un littérateur dans une revue médicale. Sa conviction profonde que les visées de la médecine et celles de l’écrivain ne diffèrent guère l’incite à dialoguer avec les docteurs Liefmann, Hanhart et Schnitzler, parmi d’autres. Mann s’intéresse aux pratiques des docteurs Bircher-Benner et Groddeck, qui transforment sa conception de la maladie, où la réflexion et le langage contribuent au processus de guérison.
mots-clés : sanatorium, tuberculose, Thomas Mann, Ernst Hanhart, Emil Liefmann, Arthur Schnitzler, Georg Groddeck, Maximilian Bircher-Benner.

DE L’OPTIQUE AU MENTAL. LA POÉTIQUE COGNITIVE DE BERNARD NOËL

De manière parallèle à sa poésie, Bernard Noël développe une œuvre en prose qui pose des interrogations d’ordre cognitif, tout particulièrement autour de la perception visuelle. L’exploration de dispositifs technologiques (l’appareil photographique) et de mises en scène de l’acte de création (la scène du peintre au travail) sert à vérifier la pertinence des intuitions et des réflexions du poète au contact des sciences cognitives actuelles. Le trajet de l’optique au mental s’inscrit de la sorte dans une compréhension incarnée et gestuelle de la cognition qui vise également le surgissement du langage. Sa poésie devrait alors être comprise comme l’aboutissement du processus.
Mots-clés: poétique cognitive, perception visuelle, cognition gestuelle, cognition incarnée, Bernard Noël

L’obtention végétale au XIXè siècle : fruit du hasard ou de l’industrie ?

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Le statut de la nouveauté dans le domaine du vivant se situe en dehors des cadres légaux car les lois sur les brevets ne reconnaissent la qualité d’invention qu’aux objets inanimés.  « Inventer des plantes » reste une expression du domaine de l’imaginaire ou de la métaphore. Cette exclusion procède d’une limite intrinsèque entre la création humaine, qui peut être nouvelle, reproductible et utile, que l’inventeur peut s’approprier, et la création du monde vivant qui appartient, elle, au Créateur. Au XIXe siècle, les préceptes religieux ou philosophiques subsistent tacitement dans les lois et ne suscitent pas de controverse majeure autour de la brevetabilité du vivant avant les années 1920. Cependant, au cours du XIXe siècle, les nouveautés végétales font l’objet d’une évolution radicale, qui concerne les procédés dont elles découlent et les conséquences commerciales qu’elles entraînent.